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La peur de la réforme
L?État-providence. C?est un principe immuable de la politique sociale de Maurice. Ceux qui se risquent à le revisiter en paient souvent lourdement le prix. Pourtant, les promesses de transport gratuit pour les écoliers, d?une exonération de la taxe pour ceux touchant moins de Rs 25 000 et la réintroduction de la pension universelle, entre autres, augurent une ère de gestion qui manifestement doit faire preuve d?imagination. C?est le gros pari de l?île Maurice à un moment de son évolution où elle doit conjuguer politique de modernisation et économie solidaire. C?est dans ce contexte général que le concept d?Etat-providence est appelé à évoluer.
«Dans un environnement mondial très compétitif, nous devons avoir une politique sociale extrêmement réaliste. Il ne faut surtout pas prendre le risque de mettre nos entreprises en situation défavorable face aux entreprises étrangères. Nous sommes aujourd?hui en compétition avec le monde», soutient d?emblée Eric Ng, économiste. Forcément donc, l?île Maurice est vulnérable. Mais sa vulnérabilité ne la condamne pas à une politique sociale minimaliste. Le débat peut paraître académique. Opposant notamment ceux qui plaident pour une prise en charge totale par l?État de l?ensemble de ses citoyens, nantis aussi bien que les plus démunis, à ceux qui estiment que l?assistanat n?a jamais été une solution.
<B>Protection pour tous les citoyens</B>
Il demeure que le modèle mauricien de l?État-providence n?a pas évolué. Quel débat possible donc ? Gratuité de l?éducation, de la santé et une sécurité sociale élargie constituent, entre autres, les principaux référents de ce système. Et ils sont nombreux à plaider pour le maintien du système en sa forme originelle. A cet effet, le Mouvement Premier Mai, composé entre autres de Jack Bizlall, insiste sur le fait qu?il ne faut pas opposer le social à l?économique. «Nous voulons combattre tout projet de démantèlement du Welfare State pour le remplacer par un programme de soutien qu?aux personnes exclues du système? Tout projet social doit prendre en ligne de compte que tous les citoyens mauriciens sont égaux et que, dans l?exercice de ses droits, chaque citoyen doit être protégé par l?État», estime ainsi le Mouvement Premier Mai.
L?universalité et l?inconditionnalité de l?Etat-providence posent toutefois problème. L?État réalise de plus en plus difficilement ses ambitions d?humanisme social. «Maurice est un des rares pays en développement avec un État-providence aussi avancé. Mais il faut tenir en compte du fait que nous sommes dans une phase de changement où les structures sociales et les mécanismes de production évoluent. Dans un tel contexte, on a des gagnants et des perdants. Et le rôle de l?État est de soutenir les perdants même si ce n?est que temporaire», précise, pour sa part, Rajiv Servansing, secrétaire général adjoint de la Chambre de Commerce et d?Industrie.
C?est une approche possible. Eric Ng, lui, estime qu?il faut revoir l?État-providence. «Car l?État ne pourra soutenir le modèle qu?à travers de grosses subventions. Je suis en ce sens tout à fait en faveur de la politique de ciblage», enchaîne l?économiste. Rajiv Servansing, pour sa part, préfère évoquer l?option provisoire pour accompagner les changements nécessaires à apporter à l?économie et aux secteurs clés. «Il faudra se montrer imaginatif. L?État aura à remplir son rôle d?agent économique plus efficacement. Sa capacité d?assumer ses engagements sociaux dépend de la relance économique», précise-t-il à cet effet. Le développement d?une économie de service est plus à même, assure-t-il, de résorber le problème du chômage. «C?est toute une nouvelle vision de Maurice qu?il importe de développer», ajoute-t-il.
<B>Le statu quo prime</B>
Le discours de raison ne répond pas toujours aux attentes de la population qui, elle, veut encore plus d?État et plus de social. Pourtant, insiste Eric Ng, il faut envoyer le bon signal. «On ne peut rester à ne rien faire. Il faut une campagne pour faire les Mauriciens prendre conscience des grands enjeux mondiaux. Un gouvernement doit toujours réformer dans les deux ou trois premières années d?une nouvelle législature. En matière de politique sociale, il faut commencer quelque part. Le gouvernement dispose toujours de l?outil de la fiscalité pour introduire une autre politique. Il n?y a pas qu?une seule politique possible. Un gouvernement a plusieurs options», pense l?économiste.
Une autre politique est possible. Mais il n?est pas question d?alourdir le fardeau fiscal des actifs. L?État aura à trouver d?autres sources de financement pour remplir sa mission sociale. «D?ailleurs tout impôt est mauvais», rappelle Eric Ng.
Aujourd?hui, l?État, lui-même, subit de profondes transformations à travers le monde. À Maurice, c?est le statu quo qui semble primer. C?est qui est compréhensible dans un pays qui a peur des changements.
<B>Vieillissement de la population</B>
En 1950 fut introduite la pension de vieillesse. L?île Maurice comptait alors dans la population des retraités des hommes qui pouvaient espérer vivre dix ans au-delà de 60 ans et les femmes 14 ans. Aujourd?hui, les hommes vivent en moyenne jusqu?à 74 à 75 ans et les femmes 79 à 80 ans. L?espérance de vie continuera à s?allonger avec le temps. Ce qui implique que les coûts, en termes de pension de vieillesse, vont également s?accroître. «Il va falloir payer plus longtemps à un plus grand nombre de personnes leur pension de vieillesse. Quand on sait qu?on a aujourd?hui 120 000 retraités et que ce chiffre va tripler dans 40 ans, il y a un risque réel d?explosion du budget de la Sécurité sociale. La pension de vieillesse représente un peu moins de 2 % du produit national brut (PNB) et il atteindra 11 % de notre PNB dans 40 ans. C?est un taux astronomique pour un seul type de pension parce qu?on ne compte pas là la pension des veuves, des organismes parapublics? Une réforme de la retraite est devenue une urgence car plus on retardera les échéances plus les réformes seront difficiles à effectuer», fait ainsi remarquer un ex-commissaire de la Sécurité sociale. Que faire donc? Il existe plusieurs possibilités de réforme. Mais, à la base, estime notre interlocuteur, le principe que les actifs paient pour les inactifs ne va pas changer. «Les solutions se trouvent dans une hausse de notre taux de productivité et par une révision de l?âge de la retraite. Cette deuxième option implique qu?on aura un nombre plus élevé de personnes qui travaillent et donc une augmentation du volume de production. Ce sera aussi une bonne manière de profiter de leur expertise, de leurs connaissances. Mais, en même temps, il faut se dire que tout le monde ne peut pas travailler au-delà de 60 ans, surtout ceux qui ont eu des emplois lourds», explique l?ex-commissaire de la Sécurité sociale. Il précise également qu?il ne faut pas croire que le chômage des jeunes s?accroîtra dans une telle perspective. «Car le taux de chômage dépend du volume d?activité. Et plus il y a de volume d?activité plus cela génère de l?emploi», conclut notre interlocuteur.
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