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La peau du « chik »
Elle est vaine la polémique sur les chiffres du chikungunya. Si, sur une population de 1,3 million, chacun connaît au moins trois cas, il ne peut pas y avoir que 4 000 personnes infectées. S?il y en avait 3 500 en août dernier, avant l?été, il ne peut pas y en avoir aussi peu après la chaleur et les pluies. Le bruit de la rue couvre le silence, volontaire ou pas, des autorités ; la maladie est suffisamment proche maintenant pour que chaque citoyen ait conscience de son ampleur et qu?il en ait peur. En revanche, il faut savoir si les mesures déployées peuvent laisser espérer que nous aurons un jour la peau du chikungunya.
Tout le drame de la maladie, c?est qu?on n?est pas en mesure d?y répondre. Le gouvernement n?a certes négligé aucun terrain d?intervention ; la « multi-pronged approach » du ministère de la Santé est certes honorable. Mais la lecture de la réalité que font les médecins ne laisse aucun doute sur sa relative efficacité. Notre seul moyen d?en avoir une évaluation correcte, afin d?ajuster nos actions, est de les confronter en permanence avec celles de notre voisin. Ce que la Réunion a fait, n?a pas fait, et est train de faire peut nous servir à évaluer nos dysfonctionnements.
Le virus contre lequel on combat est puissant, apprend-on. Nous avons déclenché une bataille, il faut lui déclarer la guerre. Cela consiste à acculer la maladie. Sur le premier axe d?intervention, la protection individuelle, il n?est pas sûr que, au-delà de l?information, nous ayons agi de manière très réfléchie. Les plus vulnérables sont les personnes âgées, les nourrissons de moins de trois mois, les personnes atteintes de maladies immunitaires, les asthmatiques, les alcooliques.
Pourquoi alors des répulsifs gratuits ne leur ont pas été distribués en priorité ? Il manque encore une stratégie ciblée de prévention des personnes à risques. Sur l?autre axe, celui de la démoustication, non seulement cette politique de prévention manque encore d?agressivité, mais elle ne peut se limiter à un plan d?action immédiate ; elle doit s?étendre sur une durée.Cela consiste en fait à voir au-delà de la démoustication.
Il ne faut pas rêver : un coup de « fogging machine » n?éradiquera pas un tiers de la population de ce moustique qui peut pondre jusqu?à 400 ?ufs par jour. Il faudra sans cesse renouveler l?exercice ? le dispositif sur le terrain est insuffisant, la Réunion a mis dix fois plus de personnes sur le terrain que nous le faisons ? mais également admettre les limites des insecticides. Ils ne viendront pas à bout du mal. C?est un acte renouvelé, quotidien, une nouvelle manière d?être qu?appelle cette guerre. Chaque après-midi, chaque week-end devraient être consacrés à lutter contre ces décharges en plein air que constituent nos terrains vagues. Et ce, inlassablement.
L?autre faille réside dans le diag-nostic. Les chercheurs cherchent et nous leur en sommes gré. Mais jusqu?à ce qu?ils trouvent, les compétences locales devraient pouvoir synchroniser leur diagnostic, croiser leurs connaissances. Est-il normal que ce soit la presse ? celle-là même que l?on vilipende, soit dit ? qui soit venue alerter des dangers de la cortisone ou de l?ultrason ? La crise sanitaire n?est-elle donc pas suffisamment évidente aux yeux des praticiens pour nécessiter la constitution d?un réseau officiel où s?échangeraient les moyens qui marchent ou la connaissance des risques qu?entraîne la maladie ? Si cette pression n?existe pas, il n?y a pas de chance que l?on puisse interpeller les instances internationales pour des collaborations scientifiques de haut niveau. L?OMS se contentera de nous envoyer des experts en communication au lieu de techniciens de la santé?
Mais le plus grave, c?est la communication entre les autorités et les médecins du privé. Elle ne peut être à ce point minimale, quand on connaît si mal la maladie. Il n?est pas acceptable que les médecins, à leurs dires, arrivent à peine à « notify » convenablement les services sanitaires. Il n?est pas normal que les autorités ne leur demandent rien de plus. On ne sait même dans quelle mesure le taux de morbidité a évolué et qui est concerné. La mission de recherche envoyée à la Réunion par le ministère français de la Santé écrit que l?excès de mortalité pourrait dépasser les 10 % pour les premiers mois de 2006, surtout chez les personnes fragiles.
Et ici ? Pour une meilleure orientation de la politique de prévention et de lutte, l?échange de données, transparent et continu, doit être assoupli.
Personne ne peut évaluer le mal dont peut être capable le virus, personne ne peut prétendre savoir ce qu?il faut faire. L?ultime leçon réunionnaise est la persévérance. Ne pas baisser la garde, ne pas croire que l?accalmie doit venir forcément quand on a agi sur tous les fronts, ne pas vendre la peau du « chik » avant de l?avoir tué.
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