Publicité
La passion du langage imagé
Les politiciens ont pris l?habitude d?évoluer dans un monde où la perception est aussi sinon plus importante que la réalité. C?est la raison pour laquelle, entre autres, ils ont développé un langage des plus imagés pour découper ce monde. C?est souvent un langage qui fait place aux images de guerre. Ils sont continuellement dans un rapport de forces, dans une lutte sans merci et il ne leur manque jamais d?adversaires !
Question perception, on ne peut pas se tromper. On est dans un monde en représentation. Il y a l?image de soi et l?image que les autres nous renvoient. C?est contre cette image que l?adversaire tente de lui coller à la peau que le politicien lutte continuellement. C?est en cela que les dirigeants politiques restent, à leurs yeux, des incompris. Ou encore qu?ils attachent autant d?importance à l?amitié. Une fois qu?ils la reprennent, il y a peu de chance de la rendre. Alors, dans ce monde en représentation, chacun tente au mieux de maîtriser son univers.
Par exemple, depuis quelques jours, l?alliance gouvernementale fait face à un paysage électoral de plus en plus maquillé de rouge ; des banderoles aux lanières en plastique. Aussi, dans la course à mobiliser ses partisans, l?Alliance sociale semblait mieux organisée que ses adversaires. Réaction du leader mauve : ?Nous sommes passés par un petit moment difficile mardi et mercredi, mais la perception s?est améliorée??. La conscience que le jeu dépasse le seul cadre des faits pousse Paul Bérenger à un aveu mais l?adjectif ?petit? sert à minimiser les choses autant que la référence à la ?perception? démontre l?importance de la séquence théâtrale des événements.
Réaction de Navin Ramgoolam au discours de Paul Bérenger : ?Bulldozer inn tom an pann?? Soit une autre manière de quitter le terrain de l?analytique pour entrer dans celui de la caricature par le langage ! A chacun son style aussi. Chez Paul Bérenger, le langage a une fonction référentielle forte. D?où souvent l?utilisation d?expressions en anglais? ?Nou bizin kontinie carry on?? ou le recours à des tournures qui proposent un découpage symétrique du monde. En dehors de sa logique, il laisse peu de place pour des interprétations contraires. C?est le langage tel que Paul Bérenger le met en scène.
?Société à deux vitesses?
Chez Navin Ramgoolam, il y a un jeu ambivalent où le langage utilisé reste résolument ouvert afin d?élargir le champ d?interprétation. C?est un choix calculé de mots qui révèlent une lecture du monde basée sur une grille de gauche. Il est ainsi question de ?libére le pays des mains de?? ou de ce concurrent qui a pris ?le pays en otage et le partage avec une poignée de personnes? ou encore de ?ce pays à genoux?? De manière générale, les candidats de l?Alliance sociale évoquent souvent cette ?société à deux vitesses?, voire de ces ?riches qui s?enrichissent et de ces pauvres qui s?appauvrissent?.
Ce n?est que l?envers d?une médaille qui ne participe pas trop de la pollution sonore qu?est le revers de la médaille lorsque certains politiques se laissent porter par des foules qui libèrent leur langage de la retenue qu?ils respectent généralement. Mais nos politiques peuvent aussi se montrer assez inventifs lorsqu?ils quadrillent le monde avec des termes plus ludiques.
Rada Tirvassen : ?On définit la parole comme un acte.?
Rada Tirvassen, linguiste et chargé de cours au MIE, explique le mécanisme du langage et tel que le politicien le conçoit. ?Les sciences qui s?intéressent au langage ont, depuis plus de trois décennies, montré que le fait de prendre la parole va plus loin que donner des informations ou faire connaître son point de vue. On définit aujourd?hui la parole comme un acte : dire quelque chose, c?est accomplir un acte. Dire bonjour c?est reconnaître l?existence de l?autre ; dire merci, c?est montrer sa reconnaissance tandis que dire à quelqu?un qu?il est un idiot, c?est le dénigrer. Le discours politique, évidemment, s?inscrit dans cette logique?, fait-il remarquer.
L?homme politique, ajoute le linguiste, qui prend la parole d?abord bénéficie d?une légitimité sociale : il est ministre, Premier ministre ou Premier ministre alternatif. Il est autorisé à prendre la parole, à parler au nom sinon du pays, du moins de son parti. Ensuite, son discours est une construction de la réalité. ?Dire que le pays va mal, c?est construire une réalité et dire que le pays va bien est un autre exemple de cette même opération de construction de sens auquel participe le discours politique. Evidemment, la fiabilité d?un discours, sa crédibilité dépend du rapport entre la réalité objective et ce qui est dit, mais nos hommes politiques, comme ceux de tous les pays du monde, savent choisir les exemples nécessaires pour donner un fond ? ou un semblant de fond ? de vérité à leur discours?, conclut-il.
Publicité
Publicité
Les plus récents