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La marche en questions
● Vous avez vécu depuis presque vingt-cinq ans loin de Maurice. Le pays que vous avez laissé ressemble-t-il à celui que vous retrouvez ? L?image la plus juste vient de celui qui n?est jamais parti ou de celui qui a vécu loin ?
C?est une question piège. Les deux ont une bonne image. Celui qui n?a jamais quitté le pays vit dans une interaction culturelle réelle et son image est ancrée dans une réalité. Celui qui s?en est éloigné, a, de son côté, une expérience tout aussi valable dans la mesure où il a pu confronter une réalité vécue avec d?autres visions, fait des réajustements dans sa manière de voir. Alors, comment decider quelle est la meilleure? Mais je pense, par ailleurs, que l?image confrontée à d?autres, est plus précise. Je crois qu?il faut toujours, dans la vie d?une manière générale, revoir sans cesse ses présupposés. Il faut, pour avancer, remettre en question tout ce qu?on a eu en cadeau. C?est la seule manière d?avancer. Que ce soit notre regard sur la société, sur l?amour, sur la femme, sur la loi, sur la politique, tout?
● La question n?est pas répondue : le pays que vous avez laissé ressemble-t-il au pays que vous retrouvez ?
Non, je retrouve un autre pays. Totalement. Je peux même dire que j?ai eu du mal à me réinsérer dans la vie mauricienne. Du mal, parce qu?il y a 25 ans, le pays n?était pas le même. Tout a changé. J?ai eu à me repositionner. La première chose que j?ai faite, c?est de ne pas revenir dans le réseau d?amis que j?avais avant de partir. Des amis avec qui je partageais beaucoup de choses. J?ai préféré bâtir de nouvelles amitiés?
● De peur de retrouver de vieux réflexes ?
Sans doute un peu. Pourtant, ce sont des amis que j?aime vraiment beaucoup. Mais je me suis dit : il vaut mieux construire quelque chose de neuf. Le problème, quand on évolue dans l?âge, c?est de rester neuf dans son regard sur les choses. Souvent, quand on vieillit, on se met des verrous et on reste ancré dans ses certitudes?
● ? nées du poids de la nostalgie jusqu?à en devenir son otage ?
Il faut toujours éviter d?avoir des dates de péremption sur ses idées. La nostalgie, c?est un très mauvais aiguillon pour la vie.
● Peut-elle se contrôler dans la mesure où elle relève de sa sensibilité ?
Il faut le faire. Je ne dis pas que la nostalgie n?a pas sa place. Je suis moi-même nostalgique de certaines choses, Par exemple, j?avoue être nostalgique de la maison coloniale où j?ai grandi et qui a disparu. Nostalgique du théâtre tel que je le faisais dans les années 70 à Maurice. Je suis nostalgique dans le souvenir, pas dans mon fonctionnement quotidien.
● Est-il déraisonnable d?imaginer une nostalgie constructive ?
Non, je crois que cela peut se concevoir. On peut essayer, quand quelque chose a bien marché, de le refaire, mais avec les données actuelles. On peut se servir d?un modèle pour le perfectionner et aller plus loin. C?est en ce sens que la nostalgie peut être constructive.
● Le pays, dites-vous, est différent de celui que vous avez laissé. Est-il conforme, dans ses changements, à ce que vous espériez ?
Je n?espérais rien. Mais une chose m?a frappé, C?est la violence. Je sens ici une violence latente dans les rapports quotidiens. Je prends souvent le bus, et je sens de la violence dans la manière dont on bouscule les autres sans ménagement, la manière dont on ne se parle pas. Je ne connaissais pas cette violence-là à Maurice. Cela m?a vraiment surpris.
● Trouvez-vous que la société mauricienne a subi des changements dans son organisation même ?
A la surface oui, je le crois. Mais est-ce que, dans le fond elle a changé, je ne sais pas. Elle est, je crois restée la même. Il y a des zones d?influence qui se sont déplacées. L?influence des religions s?est un peu exacerbée avec le temps, mais cela est sans doute dû à la multiplication des sectes. Les religions essaient de drainer de nouveaux clients. C?est finalement une saine guerre, une guerre commerciale. Maurice a une densité spirituelle énorme et je crois que c?est une bonne chose.
● Cela vous semble un atout ?
Oui, tant que cela ne mène pas à l?enfermement sur soi, sur sa spiritualité. La moindre réflexion peut avoir son fond de spiritualité. Il est important de dire que je parle de spiritualité et non de religiosité. Il y a quelques jours, nous avons fêté, le même jour, le mercredi des cendres et l?année du rat de la communauté chinoise. Je trouve cela magnifique comme symbole interculturel.
● Maurice est-elle une société métissée - pour employer un mot à la mode - ou une juxtaposition de cultures étanches entre elles ?
Pendant très longtemps, les communautés sont restées étanches entre elles, mais aujourd?hui, ce n?est plus le cas. Notre société est de plus en plus métissée. On retrouve dans beaucoup de familles, un mélange, un brassage à la fois entre nos communautés mais entre les Mauriciens et des étrangers. Il y a des Mauriciens de deuxième génération qui rentrent et qui sont plus Français, Italiens ou Anglais que Mauriciens. Ils reviennent à Maurice, dénués de tout préjugé et prêt à aimer selon leurs pulsions amoureuses et sans aucune autre considération de religion, de race ou de caste.
● Après un quart de siècle, êtes-vous un Mauricien, ou simplement quelqu?un né à Maurice ?
Non, je me sens pleinement Mauricien, plus que jamais.
● La question suivante est : c?est quoi être Mauricien si vous êtes à ce point certain de l?être ?
Ma réponse vous surprendra peut-être. Le jour où on pourra définir avec certitude ce qu?est un Mauricien, on bousillera quelque chose. On va l?enfermer dans quelque chose. Le Mauricien est un animal mutant. Il n?y a pas un type de Mauricien. Si on enferme le Mauricien dans une définition, c?est fini. On le statufie. Et il ne faut pas en arriver là. Etre Mauricien, c?est une sensation. Et elle ne peut être définie.
● Décrire une appartenance avec des mots relève de l?impossible ?
Oui, j?en suis persuadé. L?appartenance est quelque chose de magique qui se vit dans le coeur. Cela relève d?une certaine alchimie. On l?a dit mille fois, mais c?est ce qui se passe quand deux Mauriciens se rencontrent à l?étranger. Ils sentent tout de suite leurs affinités. C?est un vrai mystère. Les mots ne sont que des mots. Des choses qui vont disparaître. Words,words,words?
● Dans cette même logique, on peut se demander quel est cet acharnement à vouloir demander aux gens de définir leur identité? Là aussi, elle pourrait se vivre sans avoir besoin des paroles d??intellectuels? ?
Il n?y a pas de mal à s?interroger et étudier pour cerner le plus près possible l?identité mauricienne. Cela ne peut que faire avancer et consolider notre réalité.
● Avant d?avoir une identité nationale, il y a d?abord des centaines de milliers d?identités personnelles?
Je suis un adepte de la liberté totale. On ne peut obliger quelqu?un à se définir par rapport à son identité. Il y a des gens qui vivent heureux sans avoir besoin de réfléchir sur leur identité.
● Peut-on dire que la francophonie, pour laquelle vous êtes professionnellement actif depuis trente ans, est une des composantes de l?identité de l?homme mauricien ?
La francophonie n?est pas le simple fait de parler français. Mais c?est vrai que le français progresse ici. Il y a un attrait vers cette langue et qui ne se fait pas au détriment du créole et des langues orientales par exemple. Mais la francophonie est une composante importante de notre identité culturelle.
● Etre francophone, c?est d?abord une manière d?appréhender le monde ?
La francophonie, dans sa dimension totale, est multiple. La francophonie politique par exemple, a des motivations qui ont changé par rapport à ses débuts. La francophonie politique veut se faire une place dans le concert mondial. Ce n?était pas le cas, mais il y a eu la chute du mur de Berlin qui a changé énormément de choses. Au point où l?Afrique est reléguée au dernier rang de la francophonie. Personne ne s?intéresse plus à elle. La francophonie est devenue une histoire de marché. Je ne peux pas m?expliquer que la Bulgarie soit membre de la francophonie, ou la Roumanie. Tout simplement parce que dans ces pays, il y a une petite élite qui parle français. La vérité est que ces pays représentent des marchés économiques considérables. C?est ainsi qu?on a vu même la Macédoine devenir membre de la francophonie. Ce n?est pas que l?on ne doit pas ouvrir la francophonie, mais tout cela actuellement se fait au détriment de pays qui ont été le socle même de la francophonie. Je pense aux pays d?Afrique de l?Ouest, aux Caraïbes, à Haïti. Le socle francophone traditionnel est dilué. Et les budgets n?ont pas vraiment évolué pour un nombre de pays de plus en plus nombreux. Il y a là un vrai problème.
● C?est la francophonie des marchés ?
Elle l?a toujours été, mais pas comme aujourd?hui. Avant, elle était culturelle et politique d?abord. Quand on regarde la réalité, la proportion du budget consacré à l?éducation est devenue vraiment la parente pauvre. Les budgets de la francophonie sont aussi alloués à des projets poudre aux yeux. Du style forum francophone des affaires. Et puis, il y a un bluff. La francophonie a voulu avoir, en quelque sorte, son ONU à elle. Il a donc fallu créer l?Organisation Internationale de la Francophonie et son implication politique de prestige. Pendant ce temps, l?enseignant du Mali ou du Niger, qui veut des livres pédagogiques ou un petit appareil enregistreur pour ses cours pour assurer la pérennité de la langue française est négligé et on ne fait pas grand cas de lui. On ne fait rien pour l?enseignant qui a 125 gamins dans la banlieue de Dakar ou d?Abidjan dans sa classe et qui demande de l?aide. Je crois qu?il y a eu un déplacement des priorités. Et on peut se poser la question : est-ce que les petits francophones ont encore une place dans la francophonie ? Est-ce que tout ça n?est pas devenu comme une vaste opération de prestige? Prestigieux comme nos secrétaires généraux : Boutros Boutros Gali, Abdou Diouf? Des hommes remarquables, mais est-ce que cela résout les problèmes réels auxquels sont confrontés ceux qui sont sur le terrain et qui travaillent pour cette francophonie? Je n?ai pas de réponse, je pose juste la question.
● Vous préparez un doctorat sur la littérature francophone à Maurice, quel est votre jugement sur ce que certains appellent la naissance de la nouvelle littérature mauricienne ?
C?est une littérature qui est dans son évolution normale. Il y a toujours eu production d?oeuvres écrites depuis le 19e siècle. Pendant un long moment la littérature mauricienne s?est réfugiée dans les revues. On parle toujours de l?Essor, mais il y avait d?autres avant qui avaient beaucoup d?importance et de pertinence. Je pense à Port-Louis Revue vers 1870. Fondé par un groupe de jeunes de Cassis qui voulaient créer un mouvement littéraire. C?est là qu?ont été publiés les premiers romans de cape et d?épée mauriciens par un certain Lucien Brey.
● Et un siècle plus tard, alors que les moyens financiers sont plus faciles, l?éducation plus répandue, les revues littéraires mauriciens font pâle figure?
Absolument. Et c?est paradoxal. Il y a La revue littéraire Le Nouvel Essor et Italiques. Ils ont le mérite d?exister au moins?
● Depuis quelques années, quelques auteurs mauriciens suscitent un intêret et sont publiés dans d?importantes maisons d?édition françaises. Y a-t-il une raison pour ce subit engouement envers les écrivains mauriciens ?
Il y a, aujourd?hui, chez les écrivains mauriciens une maturité d?écriture évidente. Et puis, de nos jours, il y a la facilité des communications. Il faut ajouter à cela le fait que les éditeurs français recherchent du sang neuf dans la littérature francophone. Et puis cela rapporte aussi, dans la mesure où le marché francophone est un marché intéressant. Je trouve que les oeuvres mauriciennes sont intéressantes et aident à trouver d?autres plumes émergentes. Pendant longtemps, je me suis posé la question : c?est quoi la littérature mauricienne ? Le fait de mettre un manguier au lieu d?un pommier, de parler de la plage et de la mer au lieu de la neige, suffisait-il à créer une oeuvre mauricienne ? Je crois que ce qui caractérise une oeuvre mauricienne, c?est ce qui est raconté sur le fond. Quand on y croise des personnages que l?on reconnaît, qu?il y a des repères qui font que les lecteurs de ce pays s?y reconnaissent et peuvent se projeter dans l?histoire du livre. Le plus important pour un livre, c?est aussi de faire évoluer la réflexion. Il y a trente ans, j?aurais dit d?emblée, non, la littérature mauricienne n?existe pas. Aujourd?hui je dis oui. La maturité aidant, le Mauricien n?écrit pas comme un autre. J?aime les écrivains qui font les choses avec sérieux, mais qui ne se prennent pas au sérieux.
● Vous avez, récemment fait 800 km à pied, le chemin de Saint Jacques de Compostelle, qu?alliez-vous chercher ?
Je crois qu?on va se chercher soi-même. C?est une route de découvertes. C?est un moment privilégié, où à travers son corps, ses efforts, on va se consacrer à une recherche, à une réflexion. On essaie de trouver la réponse à ses questions. Ou quelquefois, simplement chercher en soi ce qu?est la bonne question à se poser et qui fait avancer.
● Vous avez trouvé la bonne question ?
Oui, Pendant 35 jours de marche, on a du temps. Je suis parti comme un randonneur. Au fur et à mesure, on se demande soi-même pourquoi on est sur ce chemin en train de marcher. Et là, il y a mille possibilités. On est là pour marcher, pour prier, pour remercier, pour comprendre. Tout doucement, ma quête est devenue spirituelle, alors qu?elle ne l?était pas du tout, au départ. Je n?étais pas venu pour ça.
● Comment revient-on de ce bout de chemin ? Avec moins de questions ou au contraire, avec encore plus ?
Avec une certaine sérénité. Que j?ai laissé travailler en moi. Elle m?habite encore aujourd?hui.
● Est-il important, dans une marche, de connaître le point final de son parcours ?
Pour ce type de quête, je dirais oui. Puisque la fin du parcours incarne l?objectif.
● L?objectif n?est-il pas dans la marche elle -même plus que dans l?objectif ?
La réalisation de soi est dans la marche, mais l?objectif c?est l?objectif. Mais vous avez raison. Le vrai apprentissage, c?est dans la marche, pas dans le fait d?atteindre l?objectif. Jean-Jacques Rousseau, grand marcheur, disait que c?était la meilleure manière de se connaître. Dans la vie courante, on peut ne pas aller jusqu?au bout des choses, ne pas répondre à certaines questions. Là, ce n?est pas possible. Elles vous reviennent chaque matin, quand vous commencez à marcher. Elles se cristallisent en vous. Vous ne pouvez pas y échapper. Dans ce chemin, chaque jour de marche est comme la première fois.
?Les budgets de la francophonie sont aussi alloués à des projets poudre aux yeux. Est-ce que cela peut résoudre les problèmes réels auxquels sont confrontés ceux qui sont sur le terrain et qui travaillent pour cette francophonie?
?Il y a trente ans, j?aurais dit d?emblée, non, la littérature mauricienne n?existe pas. Aujourd?hui je dis oui. La maturité aidant, le Mauricien n?écrit pas comme un autre.?
?Le jour où on pourra définir avec certitude ce qu?est un Mauricien, on bousillera quelque chose. Le Mauricien est un animal mutant..?
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