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La loi de la dernière chance

29 octobre 2006, 00:00

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La promotion de Ronny lui a toujours laissé un goût amer. Employé de casino depuis une vingtaine d?années, il a été le dernier de son groupe à avoir été promu au poste de Pit Boss. Encore, a-t-il fallu, qu?il soit dans le même groupe de travail qu?un nominé politique. « On avait promis à ce dernier une promotion pour ses bons et loyaux services. Pour éviter un tollé syndical, on m?a offert le poste qui aurait dû m?être dévolu depuis des lustres? », confie Ronny qui déduit que sa promotion n?a rien eu à voir avec la méritocratie.

Archana, ayant brillamment réussi ses études secondaires, se retrouve quant à elle, salariée dans un call centre. Sa famille ne pouvant pas lui payer des études supérieures, elle s?est résignée à travailler dans ce centre d?appels « provisoirement », le temps d?économiser suffisamment d?argent pour financer, elle-même, ses études. « Je me rends compte que je n?arrive pas à amasser autant que je le voudrais », se lamente la jeune fille après six mois.

Habitant les Résidences Kennedy, à Quatre-Bornes, anciennement connue comme la Cité-Kennedy, Françoise, elle, s?est souvent vu refuser des postes pour lesquels elles croyaient sincèrement être qualifiée. « Je pense que les gens ont toujours des préjugés sur les habitants de ce quartier, quoi qu?on fasse », dit-elle d?un air dépité.

Ce sont autant d?exemples qui viennent démontrer qu?il existe des cas flagrants d?inégalité des chances. L?égalité des chances, c?est une exigence qui veut que le statut social des individus d?une génération ne dépende plus des caractéristiques morales, ethniques, religieuses et sociales des générations précédentes. Les hommes politiques de tout bord sont unanimes à penser que l?Equal Opportunities Bill, qui sera bientôt présenté au Parlement, serait le moyen d?assurer plus d?égalité.

Le leader de l?opposition, Nando Bodha reconnaît qu?il y a une certaine discrimination qui prévaut à Maurice. « On ne peut se voiler la face. On parle souvent du concept de positive discrimination. Mais il faudra aussi voir quelle incidence cela aura sur le nation building. Il faut établir les règles du jeu pour une nouvelle île Maurice. Cela devrait être l?objectif de ce projet de loi. »

« La méritocratie, un élément important »

Alors que l?Alliance MSM-MMM était au gouvernement, elle avait fait une ébauche d?un projet de loi, mais il n?avait pu être présenté vu l?imminence des élections générales. Jayen Cuttaree, Deputy Leader du MMM et Pravind Jugnauth, le leader du MSM, souhaitent, quant à eux, connaître d?abord les intentions du gouvernement avant de se prononcer.

Pour Xavier-Luc Duval, l?un des ardents défenseurs de la loi sur l?égalité des chances, ce projet de loi est essentiel pour le pays. « Cela vise à assurer que toutes les cultures et les religions, les handicapés, les jeunes, les femmes, bref tous les secteurs de la vie à Maurice, sont sensibilisés à la nécessité de vivre et de voir autrement. Dans une société plurielle comme la nôtre, l?on ne peut se dispenser d?une telle loi. C?est le ciment qui permettra à notre société de vivre pleinement. »

Bien qu?étant dans un parti de l?opposition, Anil Gayan de l?Union nationale reconnaît l?importance d?une loi sur l?égalité des chances. « À mon avis, il n?y a personne qui peut être contre. Je crois que la méritocratie devrait être un élément important dans une société démocratique comme la nôtre. Aucune personne ne devrait être lésée dans ses droits. Je suis en faveur d?un tel projet de loi. Il faudrait que les mécanismes soient bien élaborés et qu?il n?y ait pas de colourable device pour détourner les fondements de cette loi. »

La grande question qu?on se pose effectivement est comment et quel mécanisme mettre en place pour examiner les plaintes des victimes ? Quelle institution privilégier ? Une commission ou un tribunal ? La mise sur pied d?une commission prônant la médiation et la conciliation semble avoir les faveurs de la Mauritius Employers Federation (MEF). « Il faut toutefois avoir des garde-fous contre les abus. Sinon, tel le revers de la médaille, on peut se retrouver avec des cas frivoles, ce qui risque de mettre en danger les entreprises en bloquant le processus de recrutement et en empêchant la compagnie de fonctionner correctement », précise Pradeep Dursun, Employers Advisor à la MEF.

Joe Lesjongard, président du MSM, est plus précis. Il est souhaitable que l?organisme choisi soit composé des officiels tant du service public que du privé, sans oublier les ONG, les syndicalistes et les organisations socioculturelles. « Il semble que le gouvernement veut un peu précipiter les choses », note-t-il. « Est-ce à la suite des pressions internationales ou est-ce à la suite de la politique du gouvernement dans le cadre des négociations de l?Aid for Trade ? »

Plusieurs personnalités évoquent aussi la positive discrimination, un système de quota comme il en existe en Afrique-du-Sud pour s?assurer que les Noirs sont suffisamment représentés dans les différents secteurs. Ce système comporte un risque, prévient Vedna Essoo, Quality Director chez Accenture. « On risque de ne pas avoir la personne la plus compétente à un poste. J?encourage plutôt les personnes à s?investir dans l?éducation. » Ce n?est qu?ainsi que l?on arrivera à ce changement de mindset tant souhaité par la société.

Mais là aussi, il faudrait encore que l?État s?assure que toutes les institutions scolaires sont sur le même pied d?égalité dans les villes comme dans les villages.

« C?est la même chose au niveau de l?emploi. Tout le monde est supposé avoir un scheme of service et des standard qualifications. L?égalité des chances ne doit pas s?appliquer seulement au niveau des white collar jobs, mais aussi au niveau du travail manuel », ajoute Joe Lesjongard. La formation est aussi un secteur parsemé de nombreuses inégalités.

« Dans le secteur public comme dans le secteur privé, il ne faudrait pas que la formation bénéficie à certains qui ont alors un avantage sur d?autres employés quand il s?agira d?offrir une promotion », ajoute ce dernier.

Encourager les pratiques de bonne gouvernance

Le secteur de l?emploi souffre en effet de nombreuses tares comme mentionné plus haut. Manque de transparence dans le recrutement, postes considérés comme des chasses gardées, les exemples ne manquent pas. Pradeep Dursun de la MEF estime qu?il s?agit là d?un nombre infime d?entreprises. « De manière générale, les entreprises sont à la recherche des personnes les plus talentueuses pour occuper des postes à responsabilité. Quelle est la logique d?avoir une personne peu qualifiée pour un job et se retrouver avec des problèmes ingérables à la fin ? Je me garderai cependant de mettre ma main au feu », répond-t-il.

Une loi sur l?égalité des chances est toutefois la bienvenue dans le sens où elle va encourager des pratiques de bonne gouvernance et servira également de dissuasion aux mauvais employeurs. La syndicaliste Jane Ragoo émet cependant des réserves quant au temps que prendra une institution pour rendre justice aux personnes se disant victimes de la discrimination. « Le problème, c?est que les avocats tendent à perdre beaucoup de temps, ce qui affaiblit les affaires en cour. Les lois du travail, la Commission nationale des droits de l?homme, la Sex Discrimination Division sont là pour protéger les travailleurs. Je ne vois pas en quoi ce projet de loi va améliorer leur sort. »

Le plus important reste pour elle un changement de mentalité dans tous les secteurs de la vie. Il faut, pour cela, éliminer les facteurs de la discrimination dans la famille, affirme Vedna Essoo. « Bien souvent, c?est la mère, sans grande instruction, qui est fautive en pratiquant de la discrimination envers ses enfants. Il y a un gros travail à abattre et ce n?est pas gagné d?avance », conclut-elle.

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