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La littérature comme essence et comme existence ?
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La littérature comme essence et comme existence ?
Le pays de la littérature : Des Serments de Strasbourg à l?enterrement de Sartre, Pierre Lepape, Editions du Seuil, 768 pages.
- Naissance de la langue française (842), «Gargantua» (1534) de Rabelais.
Pendant de nombreuses années, Pierre Lepape a assuré une chronique hebdomadaire d?une demi-page dans «Le Monde des livres», supplément littéraire du quotidien «Le Monde», sous le titre «Le feuilleton de Pierre Lepape». «Le pays de la littérature» ne regroupe pas ses chroniques, comme on pourrait s?y attendre, mais constitue un formidable voyage au pays de la littérature française, des «Serments de Strasbourg» (842) à l?enterrement de Sartre (1980 ). «Onze siècles d?un récit ponctué d?analyses détaillées, de promenades romanesques, de mises au point historiques et de lectures inattendues», lit-on en quatrième de couverture. Pierre Lepape part du constat que la littérature se vit en France à la fois comme essence et comme existence ? clin d??il à Sartre ?
? pour raconter cet art en perpétuel mouvement de tourniquet qui est à la fois une création privée et une affaire d?Etat, une religion et une institution, un système symbolique et un polissage de la langue.
Parmi les quarante-quatre chapitres de cet ouvrage volumineux, je n?en choisis que six : six escales au cours de «ces chevauchées au pays de la littérature», pour reprendre les mots de la belle dédicace de Pierre Lepape?
- Les Serments de Strasbourg marquent la naissance de la langue française. Le 14 février, devant leurs armées rassemblées, deux petits-fils de Charlemagne, Louis et Charles, prononcent des serments. Avec leur frère aîné, Lothaire, ? battu en 841 à Fontenoy ? ils se font la guerre depuis des années, surtout depuis la mort de leur père, l?empereur Louis le Pieux.
Le premier, Louis, le plus âgé des deux, s?adresse d?abord, en langue germanique, à ceux de son camp pour leur expliquer l?importance du serment qu?il va prononcer. «C?est après ce moment que se produit le coup de théâtre politique et linguistique préparé en coulisse. Louis le Germanique, toujours au bénéfice de l?âge, se tourne vers les troupes de Charles et jure, en langue romane : «Pro Deo amur et pro Christian poblo et nostro commun salvament, dist di en avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meon fradre Karlo et in aiudha et in cadhuna cosa,?» Et Charles prononce un serment de nature identique, en langue tudesque. Vient ensuite un troisième serment, celui que «le peuple de chacun des deux» prononce dans sa propre langue.»
C?est un événement politique considérable. Il marque la naissance de la France et de l?Allemagne, mais surtout la naissance de la langue française, car son ancêtre, la langue romane ? un dérivé populaire du latin populaire, celui des marchands, des esclaves et des soldats arrivées en Gaule avec la conquête romaine huit siècles plus tôt ? n?était pas encore écrite. Mais elle le sera puisqu?un grand seigneur de la cour de Charles, Nithard, en voulant donner sa véritable dimension aux Serments de Strasbourg en tant qu?acte fondateur, transcrit le serment de Louis (en langue romane ) dans le Livre III de son «Histoire des fils de Louis le Pieux». C?est donc la première trace écrite ? connue jusqu?ici ? du français?
- A Lyon, Rabelais, publie « Les Grandes et Inestimables Chroniques du grand et énorme géant Gargantua». Nous sommes dans un climat tendu entre les orthodoxes chrétiens menés par Noël Béda et les évangélistes soutenus par Marguerite de Navarre, s?ur du roi, François Ier. Ces derniers, dans la mouvance de la réforme luthérienne, s?insurge contre le sacrement de l?eucharistie et le culte des reliques.
Dans «Gargantua», Rabelais, qui est sensible aux idées évangélistes, exploite la recette de «Pantagruel» (1532). On y retrouve la généalogie du personnage, sa naissance fantastique, le récit de ses frasques d?adolescence, ses premiers rudiments d?éducation. Le gigantisme de Gargantua exprime le gigantesque du mépris de Rabelais pour la foule des glossateurs de l?orthodoxie chrétienne. Il compisse allègrement Paris et vole les deux cloches de Notre-dame pour en faire des campanes au cou de sa jument !
Pour PL, le message nouveau de Rabelais, son «plus haut sens», c?est son langage qui est une invention audacieuse. «Ce n?est pas seulement la vieille scolastique qu?il lacère, c?est aussi, dans le même coup de torchon, le bel humanisme de ses savants confrères tout pétri de respect pour les textes grecs et latins. Paroles gelées, spectres verbaux d?un autre temps que la prose rabelaisienne va cuisiner au vin de l?ivresse littéraire pour en faire de l?écriture vivante. Rabelais écrit en français, publie «Gargantua», comme ses autres livres, dans les caractères gothiques de la littérature vulgaire.» Rabelais, souligne PL, invente un «vieux français» qui lui est propre, inverse les étymologies, fait le mélange des littératures, insère du jargon de métier dans le parler noble, de l?oral dans l?écrit, de la bonne parole dans les jeux de mots. James Joyce, signale PL avec raison, tentera une semblable aventure quatre siècles plus tard.
En se référant à un célèbre conte de Jorge Luis Borges, «Le miroir et le masque», Pierre Lepape précise que dans «Gargantua», le texte cesse de représenter pour être ce qu?il dit : «action, événement, capture de l?auditeur et du lecteur non par l?histoire qui est illusion et fiction, ni par les artifices réglés de la rhétorique, mais par une transe verbale qui se mêle à la transe comique et que chaque lecteur, chaque lecture réactualise? Rabelais agit.»
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