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?La littérature sert à s?inventer soi-même?
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?La littérature sert à s?inventer soi-même?
● Vous lisez tout ce qui sort ?
Je lis quasiment tout. (En montrant le livre La tragédie du président, Scènes de la vie politique (1986 ? 2006) de Franz-Olivier Gisbert). ça a l?air d?être important. Il faut distinguer les livres du bruit qu?ils font, distinguer ceux qui sont là pour faire de la polémique. Je trouve que ces livres-là sont symptomatiques du problème des romanciers en France. Ils tombent dans la facilité de l?autofiction, racontent leurs petits malheurs, et abandonnent la fresque sociale. Il y a une tradition française pour ça avec Zola, Hugo? Ces gens-là pouvaient parler aux gens.
Aujourd?hui, je vous parle de 2005-2006, les romanciers manquent d?ambition. Quand un journaliste (NdlR : Franz-Olivier Gisbert) prend un vieux roi (NdlR: le président Chirac), un dauphin (NdlR : Dominique de Villepin) qui n?arrête pas de faire des bêtises et une belle ingénue (NdlR : Ségolène Royal), cela fait du bruit. Il suffit de raconter cela pour que la France entière se mette à en parler. Pourquoi ça marche ? C?est parce que le roman laisse la place libre. Si les romanciers oublient de faire leur travail, les chroniqueurs récupèrent la place en s?arrangeant avec la vérité.
● En plus d?être membre du jury du Prix littéraire des mers du Sud, vous êtes directeur de la rédaction de ?Lire?. Vous êtes venu parler de ses trente ans d?existence ?
Lire est un magazine payant dans une époque où il y a de plus en plus de gratuits, et il sort à 150 000 exemplaires par mois. Il représente l?exception culturelle française. Nous vous tenons au courant non seulement de l?actualité littéraire et culturelle, mais aussi du monde.
A Lire, on se considère comme un guide dans la jungle. Quelle est votre impression quand vous rentrez dans une bibliothèque ? ?Tout ça que je n?ai pas lu.? Et vous culpabilisez. Ne croyez pas qu?il faut lire pour faire plaisir aux autres ou pour briller en société. La littérature sert à se ?sculpter soi-même.? S?identifier à ou détester un héros, c?est savoir qui on est soi-même. La littérature sert à s?inventer soi-même. La vraie raison de lire, c?est pour élargir son espace mental par le rêve. Quelqu?un qui rêve peut créer. Plus c?est étriqué, plus c?est raté. La littérature n?est pas là pour nous faire désespérer, mais pour nous ouvrir au monde.
Nous racontons d?où viennent les écrivains. Je crois que la biographie explique beaucoup de choses. Je travaille sur la bio de St Exupéry. Sur les 15 bio qui existent, la seule qui, à mon avis est bien, a été faite par une Américaine. Les autres ont été écrites soit par l?ancienne maîtresse, soit par sa femme. A chaque fois, c?est un regard énamouré. On tait ses petits travers. Le but : être le plus honnête, pas le plus objectif. C?est comprendre comment un homme déprimé, qui vit mal la défaite de la France, suicidaire, écrit Le Petit Prince.
● Expliquez-nous la distinction que vous faites entre honnêteté et objectivité.
L?objectivité est froide, glaciale même et prétentieuse. Comment être objectif quand on a vu des enfants découpés à la machette. J?y crois pas. Mais je crois dans l?honnêteté. C?est raconté avec sensibilité sans émettre une opinion. Pas plus engagé, mais plus sensible. Rester objectif, c?est se censurer, ce qui n?est pas bon. Pour le compte-rendu clinique, vous n?avez pas besoin d?un journaliste, prenez un médecin légiste.
● Vous êtes de ceux qui ne se contentent pas de lire la littérature mais de la vivre?
La vie est un roman. Je crois que le but du jeu est de persuader les gens que la lecture est le meilleur moyen de s?évader, de se construire soi-même et de considérer ce qui vous arrive comme un roman.
On est là pour raconter le monde. Après le cyclone Katrina, nous avons fait un reportage à la Nouvelle-Orléans avec l?écrivain Eddy Harris. Dix pages pour aller chercher les manuscrits de Tennessee Williams, de Faulkner, entre autres. Quand un petit-fils d?esclaves le fait, cela a une autre portée. Les écrivains ont des mots que nous n?avons pas. C?est de la vraie vie racontée, pas juste des écrivains dans un débat d?idées.
● Vous êtes à ?Lire? depuis deux ans. Comment avez-vous changé son orientation ?
Nous faisons davantage de reportages. Pour intéresser les gens à la lecture, il faut mettre de la chair. Dire que tel livre est formidable ne suffit pas. Si je raconte une histoire, j?ai une chance supplémentaire de vous toucher. La littérature sert d?abord à raconter des histoires dans un monde de plus en plus désenchanté.
Depuis deux ans, on a enregistré 27 % de progression de vente. C?est aussi en faisant des numéros sur d?autres cultures, un spécial Chine ou un spécial Russie. On essaie d?être dans l?actualité. On a fait un spécial Amérique lors des élections présidentielles. J?aime beaucoup cette phrase d?Albert Londres qui dit que le travail du journaliste c?est de ?porter la plume dans la plaie.?
● C?est aussi un monde où l?on entend souvent dire que les gens lisent moins ou pas. Comment évoluez-vous dans un tel contexte ?
La première chose qu?on fait c?est de dire que ce n?est pas une fatalité. On a trop longtemps fait croire aux jeunes que la littérature servait à trouver du boulot. Quand ils se rendent compte que c?est pas vrai, forcément ils ont pas envie de lire. Pourquoi ils ne lisent pas ? Parce que souvent on a été emmerdant. C?est suicidaire et stupide de faire lire Dostoïevski ou Balzac à 15 ans.
● Qu?est-ce que vous proposez à la place ?
Faut lire Baudelaire, Rimbaud. Faut aussi laisser les gens fouiner. Lire, c?est un guide des livres qui sortent. On leur dit : ?Si vous avez aimé tel ou tel auteur, vous aimerez tel autre qui vient de paraître.?
● Vous marchez aux comparaisons. C?est une pratique peu, voire pas utilisée à Maurice. N?est-elle pas réductrice aussi ?
On ne sent bien que par la comparaison. Si on ne compare pas, les livres existent par eux-mêmes dans une espèce de vide, sans échelle de valeur. Prenez Jean François Ruffin par exemple, je le compare à Joseph Kessel. Ce sont deux hommes d?action, à l?écriture vive et qui voyagent pour raconter ce qu?ils voient. L?auteur ne sait pas ce qu?il a écrit. Il est complètement dans son interprétation des choses. Les livres ne marchent que s?ils sont universels. Le boulot du journaliste c?est de trouver des choses que les auteurs ne voient pas.
●Quel regard ?Lire? porte sur les auteurs mauriciens ? Et à quand un spécial Maurice ? </B>
Dans le numéro de mars, il y a un papier sur Ananda Devi, assez élogieux d?ailleurs. Pour moi, Natacha Appanah a une fraîcheur, quelque chose de difficile à définir. Quant à Bénarès de Barlen Pyamootoo, j?ai trouvé que c?était remarquable. Il parle d?autre chose que de lui. Il a une écriture efficace, des phrases courtes. On pense faire un spécial Maurice. Passer quelques jours avec Barlen Pyamootoo, voir les gens sur lesquels il a écrit. C?est un bon moyen pour voir comment il a sublimé la réalité pour la rendre plus romanesque.
Propos recueillis par Aline Groëme
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