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La leçon du pionnier
Un professeur réunionnais invitait récemment ses élèves à réagir à l?idée de créer une industrie de plasturgie à partir de la canne à sucre. Le plastique n?est-il pas le matériau du troisième millénaire ? Le sac en plastique biodégradable n?est-il pas fabriqué à partir d?amidon de maïs, de fécules de pomme de terre ou de saccharose de betterave ? Le développement durable n?est-il pas « le » facteur qui compte dans toute stratégie ? Alors pourquoi la recherche sucrière régionale, qui a su augmenter le taux de sucre dans la canne, ne pourrait-elle pas dire si ses feuilles ne donneraient pas du plastique ?
L?idée est géniale, les arguments guère suffisants. Pour arriver à 400 sous-produits, il a fallu plusieurs milliards de roupies d?investissement en recherche et développement sur le maïs. Mais il est un fait que c?est de ce mode de réflexion, de cet état d?esprit que jaillissent les idées qui aboutissent à de grands succès. C?est ainsi que fonctionnent le pionnier, l?entrepreneur qui « mean business ». La CMT nous l?a montré cette semaine.
Ce sont les mêmes recettes. Anticiper ce qui peut être un produit vedette demain, prendre de l?avance, oser quitter la tradition, tout en valorisant les connaissances acquises, adapter à des circonstances locales une idée des autres, capitaliser sur les dotations accessibles ? main-d??uvre ou une ressource naturelle ?, prendre en compte la personnalité et les affinités, par exemple l?attachement à la canne? C?est ce mécanisme-là qui devait pousser un cadre confortablement installé chez MCFI, dans les rues de la capitale, à placer dans des boutiques des t-shirts imaginés par sa partenaire à partir d?images de mode. C?est ce mécanisme-là qui produit les François Woo.
Il y a bien quelqu?un qui osera tenter le plastique par la canne ou quelque autre idée insolente, non ? Où sont donc les pionniers d?industries nouvelles ? Nous avons deux handicaps, que ne connaissait sans doute pas François Woo. La grande majorité de notre population n?est pas dotée d?un tel mode de pensée. Ce n?est pas que nous n?avons pas d?esprit mais, nation de colonisés, nous n?avons pas l?esprit pionnier, conquérant. Notre histoire, marquée par l?esclavage, a empêché une culture du risque de se développer largement chez nous. Les préférences commerciales nous ont ramollis. L?autre obstacle qui n?existait pas hier est la concurrence globale. Nous jouons dans la même cour que les champions de la biotechnologie. Il n?y a plus, comme hier, deux logiques, mais une seule règle.
Il ne faut pas pour autant tirer un trait sur cette nation de François Woo dont le ministre des Finances a rêvé tout haut. Ce serait oublier d?autres succès issus de cette capacité à rebondir qui a également marqué notre histoire. Ce serait oublier que les obstacles créent les opportunités. Nous devrions pouvoir contourner nos handicaps. Mais il faut commencer par ne pas les nier.
Quand le gouvernement s?aliène les éléments qui sont à même d?être ces pionniers d?industries nouvelles, il joue à celui qui ne connaît pas la rareté de cet esprit d?entrepreneuriat. La rupture du dialogue avec le secteur privé, qu?il n?a pas rencontré depuis qu?il est aux affaires, ne traduit pas une volonté d?optimiser les chances du pays. Quand il sacralise, d?autre part, un système d?éducation qui tue la créativité, il n?essaie pas de nous guérir de nos handicaps. En revanche, quand il ajuste ressources et options de développement, il prend plus judicieusement en considération nos limites. Les Tics, les services, dans les circonstances, sont les alternatives les plus prudentes. Avec l?informatique, nous restons sur la même longueur d?onde que le grand frère sous la protection duquel nous nous sommes mis, l?Inde.
Le rôle du gouvernement ne s?arrête pas là. Il ne doit pas se contenter « d?ajuster » pour les prochaines années. Son souci doit être aussi d?avoir une vision à long terme, d?imaginer Maurice en 2025, de deviner « le » produit de demain et de préparer le pays à répondre à l?économie du futur qui reposera sur ce produit, puis sceller les partenariats qui seront à même d?aider la réalisation de ce projet. Pour traverser l?autre obstacle, la concurrence globale, peut-être devrons-nous appréhender ce produit « globalement », segmenter sa fabrication, partager les tâches entre les îles de l?océan Indien en fonction des talents, des ressources de chacune, de manière à devenir compétitifs. Cette ouverture, par là même, élargirait le marché pour nos produits. Les décideurs politiques doivent aussi créer, dès aujourd?hui, un cadre pour la recherche sur ce produit. Pour que le maïs devienne pneu de voiture, il a fallu cinq ans de laboratoire.
Le marché est plus complexe aujourd?hui qu?hier. Tout semble avoir été inventé. L?environnement est plus hostile. Mais les entrepreneurs d?hier aussi avaient des obstacles d?une autre nature, qu?ils ont bien dû franchir. Si les réjouissances à la CMT sont si bruyantes, c?est assurément parce que le chemin a été pénible. La leçon que nous donne François Woo est aussi qu?il ne faut pas avoir peur de se tromper. Chuter est l?apanage des pionniers. Ils sont les seuls qui osent avancer.
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