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La leçon indienne
C?est l?histoire d?un divorce entre une classe dirigeante et ses gouvernés, masses oubliées. Peut-être pas tout à fait oubliées mais quelque peu méprisées par des gestionnaires qu?obnubilait la croyance en leurs choix. Ainsi aura-t-il réagi, le Premier indien, devant le constat de sa déchéance. Atal Bihari Vajpayee était fier de son « Inde qui brille ». Mais le peuple indien, qui a si peu vu cette brillance proclamée, s?est révolté. Il y a là une leçon à tirer pour nos propres dirigeants, si arrogants, si sûrs de leur fait et si méprisants à l?égard de ceux qui crient leur désarroi.
Le paradoxe des résultats de ces élections législatives indiennes est en effet plein d?enseignement. Le BJP et ses alliés de l?Alliance démocratique nationale (ADN) n?avaient pas douté un instant de leur victoire. Depuis plusieurs années, le gouvernement Vajpayee accumule des succès économiques qui lui valent les éloges des organismes financiers internationaux. L?Inde connaît une forte croissance, se libéralise, se modernise, exporte des produits de plus en plus sophistiqués et se pose comme une puissance industrielle potentielle de premier plan. La performance est si éclatante que les nationalistes hindous du BJP adoptent comme slogan de campagne un fier « Shining India ». Le qualificatif n?est pas usurpé. Le gouvernement sortant peut se flatter d?un bilan positif dans de nombreuses sphères de la vie économique et diplomatique. Le succès économique est incontestable: une croissance de plus de 9 %, un boom du secteur informatique, un investissement international qui a doublé, passant d?un à deux milliards de dollars, des perspectives extrêmement favorables. Beaucoup d?Indiens, en particulier dans les villes, ont vu s?améliorer significativement leurs conditions de vie.
Ce que l?on peut maintenant saisir plus concrètement, c?est que cette hyperactivité n?a pas touché pareillement chaque partie de la population. Le progrès a peu concerné les 400 millions de gens qui vivent au-dessous du seuil de pauvreté et presque pas les quatre Indiens sur six qui vivent encore avec moins de Rs 30 par jour. Pour ceux-là, « Shining India » fut une revendication provocante.
C?est la première analyse que l?on peut faire du scrutin et c?est celle que fait pratiquement toute la presse indienne. Sonia Gandhi a été portée au pouvoir par le vote de pauvres paysans. Les électeurs des villages n?ont pas accepté que le gouvernement puisse déclarer que l?économie va bien alors que leurs conditions de vie restent misérables. Plus qu?une volonté consciente de porter le Parti du Congrès au pouvoir, leur choix aura exprimé une sanction massive contre l?Alliance démocratique nationale, tant le BJP lui-même que ses alliés régionaux.
Cette problématique politique est aussi présente chez nous. Malgré des résultats économiques plutôt satisfaisants en la conjoncture ? sauf en ce qui concerne l?emploi, et c?est aussi la faiblesse de Vajpayee ? beaucoup de Mauriciens se plaignent de la détérioration de leurs conditions de vie. Le problème ne se limite pas à la seule question du pouvoir d?achat; un ensemble de facteurs rendent chaque jour plus difficile la vie des citoyens ordinaires. Croit-on vraiment que la cybertour qui brille, les bonnes notes de la Banque mondiale, et l?autosatisfaction risible des administrateurs du pays « le mieux géré au monde », soient de nature à atténuer la colère journalière de l?usager du transport public ? Ou celle des victimes de coupures d?eau courante ? Ou celle encore des patients maltraités des services hospitaliers ? Ou la grogne des habitants de villages et des villes aux rues mal éclairées la nuit? Ou la désespérance des jeunes abandonnés sur les routes de l?oisiveté ? Attention au réveil indien...
Sans doute ce gouvernement a-t-il fait des choix judicieux d?investissement dans le long terme. Mais il manque de sensibilité à l?égard des petites misères de la vie quotidienne des citoyens. Il fut un temps où les fruits de la croissance économique étaient mieux partagés. C?est le temps où les « Parliamentary Private Secretaries » dotés de moyens adéquats apportèrent de réelles améliorations aux conditions de vie, à l?environnement immédiat des villages et quartiers les plus reculés. Ce n?est plus la priorité budgétaire, ce n?est plus le thème du discours d?un gouvernement plutôt obsédé par l?éclat de projets de prestige et les compliments des gendarmes financiers internationaux. Attention au syndrome Vajpayee...
L?autre leçon porte sur le rôle et le poids du communalisme. Ils sont importants et ils ont pesé dans les résultats des élections indiennes. Tous les observateurs en Inde même soulignent que la vilaine campagne menée contre Sonia Gandhi du fait de son origine italienne s?est retournée contre le BJP. « The Hindu» écrivait, vendredi, que les électeurs indiens «were angry about the ruling coalition?s ugly tirate against Congress President Sonia Gandhi ». Le «Hindustan Times » soulignait que « the clearest message from the voters is that Mrs Gandhi foreign origin is not ? and has not been an issue ». L?influent « Times of India » écrit en éditorial que les élections ont produit « a near unanimous verdict for the politics of inclusiveness ? economic, social and cultural ? and against the rhetoric of divisiveness and xenophobia ». Admirable leçon.
Il y a bien sûr des limites à l?analogie. Et tout n?est peut-être pas si simple qu?il n?y paraît. Même l?opposition électorale entre villes et villages mérite d?être relativisée. L?Inde rurale a voté massivement en faveur du Parti du Congrès mais dans les grandes villes, les principaux bénéficiaires de la croissance ont également rejeté le BJP. Ce fut le cas dans les circonscriptions urbaines de Delhi, de Bombay, de Chennai et d?Hyderabad.
Mais la leçon reste valable pour nous jusque dans la réorientation qu?occasionnent chez les uns et les autres, ces résultats. Dans les milieux les plus fondamentalistes du BJP, certains attribuent l?échec à une dilution de l?idéologie hindouiste du BJP, à la « trahison» de Vajpayee, vilipendé en raison de sa politique d?ouverture envers le Pakistan. Pravind Togolio, le secrétaire général de la Vishwa Hindu Parishad, est cinglant. « The Prime Minister and the Deputy Prime Minister (Advani) betrayed them (the Hindus). Hindus punished them. »
Chez nous, à l?inverse, cette tentation de repli a sans doute fait du tort à l?image du Parti travailliste depuis les dernières élections générales. Estimant qu?il n?avait pas obtenu un soutien significatif d?une partie de l?électorat, Navin Ramgoolam a opté depuis pour une stratégie de repli et de regroupement identitaire susceptible de construire une nouvelle majorité. Il adopte depuis la même « rhetoric of divisiveness » qui a en fin de compte fait perdre Vajpayee.
Ultime leçon : les électeurs votent avec les pieds.
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