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La doyenne des maisons créoles revisitée
L?abbé Henri Souchon, quatre fois 20 ans bien sonnés (il est né le 4 mai 1924), plus ou moins condamné au repos forcé par la Faculté, doit pourtant relever un nouveau défi qui, cette fois-ci, le concerne directement. L?on sait les cordonniers les plus mal chaussés. On pouvait donc s?attendre à ce que le Rénovateur par excellence de la cathédrale des Pauvres (l?église du Saint-Sacrement des Cassis), de l?Ecole de la Montagne (victime d?un glissement de terrain), de l?église géante dédiée à saint François-Xavier dans le faubourg de l?Est, de la doyenne des lieux de culte de Maurice, l?église paroissiale Saint-François d?Assises aux Pamplemousses, mise en exergue par l?illustrissime Bernardin de Saint-Pierre, se retrouve, un jour ou l?autre, avec un problème de rénovation le concernant directement.
Henri Souchon explique à qui veut l?entendre : ?Je monte au grenier du presbytère (ce que la faculté lui a formellement interdit). Je ferme (ou j?ouvre) une porte. Elle me résiste. Je me dis que quelque chose ne tourne pas rond. Il n?est pas normal que, dans le climat sec de Port-Louis, une porte-châssis fasse des difficultés pour s?ouvrir ou se refermer. J?appelle mes bâtisseurs attitrés, la General Construction. Ils s?amènent. Partagent mon avis et mes appréhensions. Ils auscultent de la tête au pied le presbytère de l?Immaculée Conception. N?ayant rien trouvé de prime abord, ils décident d?enlever quelques lattes de bois du plancher du rez de chaussée pour aller sonder la cave et finissent par découvrir le pot aux roses. Les fondations et autres soubassements, faits jadis de mortiers à base de chaux, ont perdu de leur solidarité d?antan et commencent à s?affaisser, incitant toute la charpente en bois à s?enfoncer par le milieu?.
C?est imperceptible mais ira en s?accentuant. Henri Souchon et les techniciens de la General Construction décident sur le champ de faire ce qu?il faut : à savoir remplacer les fondations en mortier de chaux par d?autres soubassements en béton. Ce n?est pas une mince affaire car le presbytère compte rez-de-chaussée, premier étage et un vaste grenier, le tout ne comptant que des poutres d?au moins six pouces par six.
C?est décidé. Plus question de revenir là dessus. Cela prendra le temps qu?il faudra, occasionnera aux occupants des lieux les inconvénients que l?on devine, coûtera ce que cela coûtera mais il n?est pas question de laisser s?écrouler par le milieu la doyenne des maisons entièrement en bois de Port-Louis et peut-être même de Maurice.
Ne parlez surtout pas à Henri Souchon de l?Hôtel du gouvernement à demi-incendié, du presbytère des Pamplemousses occupé sacerdotalement depuis 1743, du château de Robillard à Mahébourg. Henri Souchon les écarte dédaigneusement du revers de la main : ?Ce ne sont pas des bâtiments entièrement en bois? leur rez-de-chaussée est totalement ou partiellement en pierres. Seul l?étage est en bois. Cela ne compte pas?. Il faut se rendre à l?évidence : difficile de trouver une maison entièrement en bois, plus âgée que le presbytère de l?Immaculée-Conception.
Il s?agit aussi de l?immeuble le plus filmé de toute l?île Maurice. Il est rare en effet, que notre Mauritius Broadsating Corporation nationale et monopoliste n?y promène pas ses caméras dans ses murs pour y filmer les nombreuses conférences de presse quotidiennes qui s?y déroulent quand le centre social Marie Reine de la Paix annonce complet, qu?il s?agisse de sa grande salle et de ses deux annexes. La conférence de presse se déroule alors dans le salon du presbytère, sous la varangue ou sous la tonnelle, sans qu?on sache qu?il s?agisse de la cure de l?Immaculée-Conception et plus exactement de la doyenne des maisons créoles entièrement en bois.
Syndicats, organisations non gouvernementales, en quête de salles pour conférence de presse, téléspectateurs connaissent donc, même si c?est sans le savoir, le presbytère historique de l?Immaculée-Conception. Il est aussi très courtisé par de nombreux cinéastes étrangers, trop heureux de pouvoir filmer une maison créole en bois sous toutes les coutures, y compris son grenier, ayant abrité d?innombrables débats, dont ceux animés par des esprits aussi éclairés que Dev Virahsawmy, Gérard Sullivan, Filip Fanchette, Jean Noël Adolphe.
Ces cinéastes apprécient d?autant ce grenier que la moindre lucarne peut s?ouvrir sur la chaîne de Moka, selon qu?elle revêt sa robe verte de la saison des pluies ou sa tunique fauve des mois secs. Au lever du soleil, elle irradie de splendeur. Qui n?a pas vu le soleil réveiller la Montagne des Signaux, ne sait pas ce que peut être l?éblouissement de la naissance du monde.
Le presbytère de l?Immaculée-Conception est aussi vénéré par tous les habitants du Ward IV et ce ne sont pas les Edouard Maunick, les Rivaltz Quenette, les Emmanuel Juste qui me contrediront sur ce point. L?antique demeure du chanoine Jacques Giraud et du bon père Léonce Trublet-Raoul est le point de départ de toutes leurs folles aventures et autres expéditions portlouisiennes, y compris la gifle assénée à un olibrius, coupable à leurs yeux d?avoir manqué du respect à Jos Guy Rozemont.
Selon les documents appartenant à la paroisse de l?Immaculée-Conception, l?emplacement occupé par le presbytère et par le centre social Marie Reine de la Paix fait partie d?une concession, en date de 1753, en faveur d?un Sieur de la Rosière. Vers 1801, il y est question d?un certain Chapuis et l?année suivante d?une Dame Herbec. Cinq ans plus tard, elle cède la place à Mme de Forensie. En 1853, il y est question d?une demande de prescription sur l?immeuble. Cela permet de remonter sa construction au-delà de 1823.
En 1853, M. Gallet achète l?immeuble, à la Barre, de la succession Forensie pour 8 000 piastres. L?année suivante, M. Montocchio l?achète à M. Gallet et la loue à la famille Herchenroder. L?un des fils de cette famille voit le jour dans cette maison. Il sera ordonné prêtre et sera affecté à la paroisse de l?Immaculée-Conception. Il aura le privilège de mourir dans la maison l?ayant vu naître et devenu par la suite sa demeure presbytérale. Le 3 mai 1866, en effet, l?abbé Xavier Masuy, le premier curé de la nouvelle paroisse de l?Immaculée Conception, achète son futur presbytère à M. Montocchio.
La doyenne des maisons en bois de Maurice regorge biensûr de souvenirs antiques de toutes sortes dont une balustrade en chêne, les anneaux permettant d?attacher les chevaux, utilisés par les prêtres de la paroisse ou par leurs visiteurs, un bassin en pierre provenant d?une campagne de l?anse Courtois à Pailles, la prise d?eau du Canal Dayot et la salle de bain extérieure à la maison comme il se doit, les restes d?une pergola et de réverbères à gaz. Les madriers en essence indigène du grenier impressionnent forcément les visiteurs.
Les amoureux du patrimoine architectural de notre pays se feront un devoir d?apporter leur contribution personnelle à la rénovation de la doyenne des maisons en bois de Maurice afin qu?elle fasse encore la fierté de Maurice et de son patrimoine architectural, au siècle prochain. Ils enverront dès aujourd?hui à l?infatigable Henri Souchon, un substantiel chèque, à l?ordre de la Fabrique de la Paroisse de l?Immaculée Conception, rue Saint-Georges, Port-Louis.
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