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La discipline selon Mansoor
Sa démarche n?a rien de solennel. Les cheveux en bataille et la chemise un peu défaite, il déambule dans les couloirs du ministère des Finances. La cravate qu?il porte semble le gêner plus qu?autre chose. Toutefois, on l?arrête pour savoir quand est prévue la prochaine réunion de coordination ou pour lui demander s?il a bien lu la note remise à sa secrétaire une heure plus tôt. Ali Mansoor, le nouveau secrétaire financier (FS), n?a rien de ces grands commis de l?État qu?on a pris l?habitude de voir. Mais il aurait aussi bien pu ne jamais déposer ses valises dans ce ministère. Car Mansoor revient d?un exil volontaire.
« Mansoor a fait des sacrifices pour rentrer travailler à Maurice. Il gagne moins d?argent ici. Il est aussi momentanément séparé de sa famille qui est restée à l?étranger », rappelle un de ses collaborateurs aux finances. Le nouveau FS met en veilleuse une riche carrière internationale essentiellement bâtie au Fonds monétaire international (FMI) et à la Banque mondiale (BM) pour se consacrer aux affaires de l?État. Jusqu?à récemment, il y était Lead Economist au bureau du chef économiste pour la région Europe et Asie centrale. « Là où cela se passe », dit-on à la BM.
Apprendre le « désirable » et le « faisable »
Ali Mansoor n?allait pas rentrer de sitôt. En 1973, il quitte le pays à 16 ans, après avoir obtenu une bourse pour terminer ses études secondaires en Angleterre. Son A-level en poche, il s?inscrit à la London School of Economics (LSE). Mansoor en sortira en 1983 avec une maîtrise en Mathematical Economics and Econo-metrics. Durant ses études, il fait la connaissance d?un certain Rama. Celui-ci est connu pour sa dextérité au flipper et au baby-foot. Accessoirement, on dit de lui qu?il est également un excellent économiste. Il fera une petite carrière par ailleurs?
« Durant ses études, il fait la connaissance d?un certain Rama. Celui-ci est connu pour sa dextérité au flipper... »
Mais paraît-il, à la LSE, on apprend ce qui est « désirable » alors qu?à Harvard aux États-Unis, on apprend ce qui est « faisable ». Mansoor veut donc s?y inscrire mais les frais de scolarité le découragent. Toutefois à la faveur d?une bourse obtenue in extremis, il rejoint la prestigieuse université pour y poursuivre des études doctorales en Public Policy. Celles-ci terminées, il songe à rentrer au pays. Mais on est en 1982 et les perspectives à Maurice pour un jeune bardé de diplômes comme lui sont inexistantes. À contrec?ur, il décide de travailler un peu aux États-Unis. Il y restera 24 ans !
Les chasseurs de tête de la BM et du FMI rôdent à Harvard. Sans grande conviction, Mansoor se rend à un entretien d?embauche du FMI. Il est recruté. Et se retrouve à travailler aux côtés de Michael Sarris, spécialiste de Maurice et prescripteur de quelques-unes des mesures d?ajustement structurel que le gouvernement a dû mettre en ?uvre au début des années 80. Il passera l?essentiel de sa carrière au FMI et à la BM.
Ces économistes à l?approche trop théorique
Cette étiquette FMI?BM passe très bien chez les uns mais aussi très moyennement chez les autres. Mahmood Cheeroo, le secrétaire général de la Chambre de commerce et d?industrie loue « cette très solide expérience » de Mansoor et sa « capacité à être très rationnel ». Mais son profil laisse sceptique un haut fonctionnaire. « Ces économistes du FMI et de la BM ont une approche trop théorique. Ils ne connaissent pas les réalités du terrain mais se contentent d?écrire des recommandations parfois impossibles à mettre en ?uvre. »
Mansoor est effectivement un adepte du changement. Kailash Ruhee, Senior Adviser du Premier ministre, a eu l?occasion de travailler avec lui dans le passé. « Je retiens surtout le fait qu?il aime mettre en cause les vaches sacrées et toutes les choses que nous prenons pour acquises. » Mahmood Cheeroo confirme : « Avec lui, il faut toujours prouver qu?on a raison. Car il défend les positions en lesquelles il croit et fait avancer ses idées. » Pour convaincre son monde, Mansoor passera des heures à discuter s?il le faut. Ce qui lui vaut d?ailleurs une petite réputation de bavard. « Li abriti dimoune ar cozé », plaisante une de ses connaissances.
« Il représente une grosse valeur ajoutée pour notre secteur public. Il a beaucoup travaillé sur la restructuration...»
Mansoor passera une bonne partie de son temps au FMI et à la BM à la mise en ?uvre de projets d?envergure amenant des blocs régionnaux à adopter des attitudes nouvelles face au commerce et à l?intégration régionale. D?autres travaux portent sur la réorganisation des services gouvernementaux dans certains pays comme l?Indonésie. Ainsi au début des années 1990, ses recommandations permettront de mettre sur les rails la Cross Border Initiative dans la région de l?Afrique de l?Est et australe. Ses compétences en matière de réorganisation des services des États intéressent les États-Unis. Ils retiennent d?ailleurs ses services et le dépêchent à l?Office of Iraq Assessment à Washington en 2005 afin de conseiller le gouvernement américain sur les options de décentralisation envisageable en Irak.
Tandis qu?il s?intéresse à des enjeux importants, Ali Mansoor ne perd pas non plus le pays de vue. Il se fait un devoir de rentrer chaque année pour y passer ses vacances. Là, il s?informe auprès des amis fonctionnaires ou du privé ou des ministres qu?il connaît. Afin de rester proche du pays, il accepte sa nomination au poste de Country Economist de la BM à Madagascar à la fin des années 90.
Il négociera âprement avec les autorités afin d?apporter encore une fois du changement. Il obtient, par exemple, du ministre des Affaires intérieures malgaches, que les procédures d?obtention de visa soient assouplies.
Revenu à Maurice, il va encore lui falloir batailler et négocier. Certains s?inquiètent de son absence prolongée du pays qui l?amènerait à tirer de mauvaises conclusions. Les plus observateurs rappellent même que dans une interview parue il y a à peine un an, Mansoor disait que l?économie locale n?allait pas si mal. Mais ceux qui espèrent sont plus nombreux que ceux qui désespèrent de lui. « Il ne fait pas de doute qu?il représente une grosse valeur ajoutée pour notre secteur public. Il a beaucoup travaillé sur la restructuration dans différents pays. Il est bon de l?avoir à un moment où le pays s?apprête à se restructurer en profondeur », pense Raj Makoond, le directeur du Joint Economic Council.
Toutefois, en ce moment, le maître mot de Mansoor n?est pas « changement » mais plutôt « discipline ». Ses collaborateurs des finances indiquent que sa préoccupation actuelle est de faire en sorte que l?État soit discipliné dans ses dépenses et que les citoyens soient plus responsables dans leurs demandes.
Tripler la richesse du pays
Il aime à rappeler ces derniers temps que la richesse nationale a triplé entre 1982 et les années 2000. « Nous allons encore une fois la tripler dans environ huit ans », indique Mansoor lors d?une réunion avec ses proches collaborateurs. D?ailleurs, il s?avance même à dire que les premiers signes tangibles du redressement de l?économie du pays devraient être visibles dans trois ans. Son contrat de deux ans aura eu le temps d?être renouvelé?
Mais Mansoor compte-t-il vraiment rester longtemps à Maurice ? On n?en sait rien. « Ali a accepté ce job par amitié pour Sithanen », commente un proche du FS qui indique que tant que les deux hommes jugeront qu?il y a encore du travail à abattre en commun la collaboration devrait perdurer.
Et quelle collaboration ! Jusqu?ici, la plupart des FS se sont cantonnés à n?être que de simples exécutants de la politique définie par le ministre. Certains ont plus brillé que d?autres. Mais peu ont bien voulu utiliser toutes les prérogatives et pouvoirs de décision dont ils disposaient.
Ce ne sera pas le cas avec Mansoor. Car déjà on le qualifie de « co-policy maker » avec Sithanen. Chose que le ministre prend à la rigolade en rappelant qu?il demeure le patron au ministère. Mais le signal est bien lancé.
Si Sithanen est allé chercher une personne hors de la fonction publique et à l?étranger, c?est surtout pour avoir une vision différente et même contradictoire de la pensée qui prévaut à Maurice. Voyons ce que donne cette confrontation des idées?
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