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La dette de Bérenger

4 octobre 2003, 20:00

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Les débats sur l?accession de Paul Bérenger aux fonctions de Premier ministre illustrent bien les deux faces de Maurice. L?une brillante et flamboyante, l?autre sombre et ténébreuse. D?un côté, une nation moderne, mature, tolérante. De l?autre, une société passéiste, inintelligente, sectaire. Rien n?est encore joué, l?avenir seul dira la route que prendront les Mauriciens.

Dans la nomination programmée de Bérenger au poste de Premier ministre, des citoyens de différents bords voient surtout l?acceptation du mérite politique. La situation est singulière. En général un chef de gouvernement est accueilli pour ce qu?on le croit capable de réaliser. Mais pas cette fois. Bérenger est plus ou moins célébré en reconnaissance de ses longues années consacrées à la vie publique et en mémoire de ses hauts faits de syndicaliste. L?événement fait davantage figure de distribution de prix que d?examen d?entrée.

Le prix, Bérenger le remporte à la fois en vertu de ses qualités propres et à la faveur d?une audace politique sans précédent de son allié électoral, le MSM. Sans rien diminuer de la portée historique de l?événement il faut admettre qu?il est la conséquence d?un arrangement politicien. Si le sens de la politique est de rendre possible l?impossible, Anerood Jugnauth aura ajouté là une nouvelle raison de louer la modernité de sa pensée. Même s?il y trouvait son intérêt, il fallait une forte dose d?impertinence politique pour accepter et défendre un arrangement électoral qui faisait de Bérenger son successeur à terme.

Sans doute l?ancien Premier ministre est-il resté inquiet, mais il estime depuis longtemps que le pays est capable d?accepter sans bouleversement excessif un Bérenger à la direction du pays. Il a peut-être favorisé cette éventualité dans une situation où il n?avait plus tellement le choix, mais il est certain qu?il y songeait depuis longtemps.

À l?évidence, l?ancien Premier ministre ne s?est pas trompé. Sans prétendre que tout le pays se réjouit pareillement de l?arrivée de Bérenger, constatant même que de nombreux Mauriciens croient avoir des raisons d?inquiétude, il faut se féliciter de la sérénité de la transition. Cette nation apporte une nouvelle preuve qu?elle est profondément démocratique, qu?elle respecte les institutions, qu?elle est capable de maîtriser ses émotions même quand elle nourrit des appréhensions. Sans donner de leçon, reconnaissons qu?il y a peu de pays au monde où ce qui vient de se passer à Maurice est susceptible de se produire. Il a fallu des dirigeants politiques d?envergure pour prendre la route de l?inconnu et des citoyens inventifs pour tenter l?inconnu de la route.

Côté pile, on voit d?autres Mauriciens qui redoutent l?aventure. L?opposition politique à Bérenger tente ces jours-ci avec une violence langagière d?un autre temps de les exciter et d?alimenter leurs peurs. L?essentiel de l?argumentaire du Parti travailliste, si l?on se réfère à son dernier meeting public, consiste aujourd?hui à nier à Bérenger le droit d?exercer le pouvoir en raison de son appartenance ethnique. Les allusions ne sont plus voilées. L?argument vole bas. Ramgoolam ne digère toujours pas le geste politique de Jugnauth. Il est si éloigné des calculs anciens et des vieilles pratiques que son auteur est présenté comme un traître. « Jugnauth a vendu la lutte de nos ancêtres », se lamente Ramgoolam. Ainsi l?homme qui a fait vibrer la corde patriotique des Mauriciens en se posant en rassembleur se présente désormais en chef de tribu parti à la reconquête du trône perdu. « Zordi nous lalit finne vinne à zéro » a-t-il affirmé. Il « maudit » Jugnauth et place son combat dans le contexte d?une revanche communale à prendre.

Ce discours des travaillistes peut exacerber les passions, mais on voit mal comment il pourra ouvrir de nouveau à Ramgoolam les portes du pouvoir. Le leader du Parti travailliste et ses acolytes flattent ces jours-ci les instincts des Mauriciens les plus conservateurs, il alimente les réflexes communalistes, il s?enferme dans une stratégie sectaire. Il creuse sa tombe.

Peut-être ces outrances sont-elles à mettre sur le compte de la campagne électorale prochaine à Piton-Rivière-du Rempart. Elles ne sont pas excusables, d?autant plus que le Parti travailliste n?a même pas besoin de beaucoup se remuer pour espérer gagner cette partielle. Si la logique électorale est respectée, ce parti devrait remporter ce siège dans une circonscription en réalité plutôt rouge, que seul le charisme personnel d?Anerood Jugnauth a pu faire vaciller. Jugnauth parti, à moins d?une grosse surprise, les rouges devraient normalement récupérer ce siège. Un bon candidat du Labour a fait presque 48 % dans cette circonscription en septembre 2000. En l?absence de Jugnauth, le MSM-MMM pèse moins lourd. Et les circonstances actuelles devraient favoriser les rouges.

Toujours est-il que cette excitation politique, celle à venir dans un an avec les élections municipales ? dont on ne comprend pas pourquoi le gouvernement les convoque quelques mois avant les législatives ? vont rendre agité le court mandat de Bérenger. Il lui faudra un tempérament d?acier et une cuirasse de fer pour contrer la montée menaçante des dangers. Il n?aura pas fini de chercher ses marques que viendra déjà l?épreuve électorale. Si, comme on peut le penser, le tandem Bérenger-Jugnauth se présente dans la même configuration, on voit bien toute la boue que les rouges sont capables de soulever pour pourrir l?atmosphère.

Et sur le plan économique, il n?y a pas de miracle à espérer. Ni Bérenger, ni Pravind Jugnauth n?ont les idées et les moyens qui leur permettraient de peser rapidement sur la situation économique. La conjoncture internationale semble vouloir se détendre, mais elle ne paraît pas suffisamment favorable pour relancer l?investissement et l?emploi, souci majeur du gouvernement. Il est malgré tout nécessaire que le nouveau Premier ministre et son ministre des Finances redéfinissent concrètement ce que seront leurs priorités des prochains mois. Les problèmes structurels de l?économie en transition ne pourront pas être surmontés à court terme, mais le gouvernement doit au moins chercher à donner une nouvelle impulsion en profitant du changement.

Bérenger est attendu. Si personne ne met en doute sa capacité à jouer les sirdars inspectant les travaux, chacun attend qu?il inspire de nouveaux rêves de progrès social et économique, qu?il ouvre des nouvelles perspectives aux combats toujours recommencés pour l?égalité et la méritocratie. Sur cette question cruciale, Bérenger a une immense dette envers la nation. Il accède à la magistrature suprême en vertu de son mérite. Mais il y a dans le pays de trop nombreuses circonstances, dans les secteurs public et privé, où des Mauriciens sont blessés et frustrés par l?absence de reconnaissance de leurs mérites. Bérenger trahirait sa propre histoire s?il ne faisait pas de la méritocratie et de l?égalité des droits la quête principale de sa mandature. En reconnaissance du mérite que la nation lui reconnaît et qui fait de lui le premier des citoyens.

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