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La demoiselle d?Avignon

4 décembre 2003, 20:00

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<B> ? Je suis l?égérie de tous les bâtards de France?. Ce cri, lancé alors que vous n?aviez qu?à peine 20 ans après la mort de votre père François Mitterrand, vous le revendiquez toujours ? Il sonne toujours juste?

Lorsque j?avais dit cela, c?était un peu au second degré. Je ne me sens pas du tout bâtarde. Mais lorsque mon existence a été connue du grand public, j?ai reçu des milliers de lettres de gens qui étaient nés de liaisons adultères et qui retrouvaient en moi un porte-parole. Alors que je ne suis le porte-parole de personne. Les lettres étaient vraiment émouvantes. Et ces personnes m?ont propulsée dans une sorte de statut symbolique, bien malgré moi. Je vous le redis, je ne me sens pas une bâtarde. Ma phrase était surtout lancée comme une critique à l?égard de cette société bien pensante qui traite de cette manière les enfants illégitimes. Je revendique ce statut.

<B>Avez-vous répondu à ces lettres ?

Oui. C?était tellement émouvant. Même s?il y avait un décalage avec la réalité de ce que j?étais. J?ai été étonnée de voir combien de gens souffraient de cette situation. J?ai été élevée par mes deux parents ; ils étaient là tous les soirs et je n?ai jamais ressenti de douleur ou de manque. Quant au regard des autres, j?ai appris très tôt à m?en débarrasser.

<B>A vingt ans, se débarrasser du regard des autres est un apprentissage douloureux ?

J?ai été propulsée dans le public quand j?avais dix-neuf ans. Tout ce temps, j?avais vécu, je me suis construite, sans le regard des autres; j?étais donc plus ou moins construite dans mon identité - bien que l?on n?arrête jamais de se construire - mais disons que j?étais un peu armée. J?avais un socle qui était déjà en place.

<B>Sortir du noir complet pour accéder brutalement à la lumière la plus aveuglante, il y a le risque de la brûlure?

Ce furent des moments très durs. De mon statut de personne dans l?ombre, je suis passée au stade de très connue, ce sont deux extrêmes. C?était très violent. Ma vie était faite de discrétion, de pudeur et d?un coup, je me suis sentie prise au piège. Tout me dépassait. Ce monde de la lumière dont je ne connaissais pas les codes. Mais je ne crois pas m?être brûlée dans la mesure où j?ai été élevée avec des valeurs très fortes. Par exemple, ne jamais donner de valeur à la gloire, à l?exhibition.

<B>Ecrire, c?est quand même s?exhiber un peu ?

Sans doute un peu. Mais ce n?est pas pareil. C?est une recherche qui a un but artistique, et non pas celui de se montrer. L?écriture vient d?une nécessité. Non pas du besoin d?être connu. Si on veut vraiment être connu, il vaut mieux passer par Star Academy ! L?écriture est une manière de dire, sans se dire, et puis l?ambition artistique sublime tout. Le désir intime d?écrire est un désir de création.

<B>Votre écriture est apparue au grand jour après la mort de votre père et après votre célébrité. Certains ont crié à l?opportunisme?

Oui. Je comprends cela. Mais j?ai toujours eu envie d?écrire et j?écris depuis l?âge de 18 ans. Mais il me fallait une certaine maturité. Et comme j?ai été propulsée en public à 19 ans, je n?ai pas trop eu le temps. Je crois aujourd?hui que j?ai publié trop tôt.

<B>Il fallait vivre encore avant d?écrire ?

Je n?étais pas assez mûre. Mais en même temps, je suis contente de l?avoir fait. Quand je me relis, je trouve plein de défauts?

<B> ? de forme ou de fond ?

Plus dans le fond, mais vous le savez bien, il y a une interférence entre les deux. C?était académique. Il n?y avait pas d?incarnation. Enfin du point de vue stylistique, ce n?était pas honteux quand même !

<B>Lorsque vous dites à l?animateur Michel Field : ?Je ne pars pas de rien?, avec le recul, pensez-vous que cela a été un avantage ou au contraire un handicap à porter ?

C?est tellement difficile de répondre à cette question? J?ai tendance à le prendre comme un handicap dans la mesure où la reconnaissance littéraire s?accommode mal - elle est même contradictoire - avec la reconnaissance médiatique d?une certaine manière. Aujourd?hui, l?un va avec l?autre, mais ce n?était pas le cas au début. Mais c?est vrai que j?aurais préféré être médiatiquement connue par mes livres plutôt que par ce qui est arrivé. En même temps, l?avantage c?est qu?on est lu. Mais pas forcément pour les bonnes raisons. C?est très ambigu. Je serais plus fière des livres à venir. Au moins, je sais que ceux qui le liront le feront pour ce que j?écris et non pour ce que je suis ni par curiosité, comme ce fut le cas pour le premier livre.

<B>Vous êtes d?une nature calme, peut-être même réservée, avez-vous déjà essayé de vous expliquer cette incroyable violence que manifestent de nombreux journalistes à votre égard ?

J?ai essayé de me l?expliquer. Quand on les lit, ça touche, parce que la violence touche toujours, mais après, quand il y a tant de haine, les choses se discréditent d?elles-mêmes. Les analyses critiques fondées m?intéressent, mais quand la haine est aussi forte? Mais je dois dire que je suis un peu habituée à cette violence par mon père. Il a, lui aussi, reçu une telle violence et c?est un peu un héritage de lui en droite ligne. J?ai baigné, avec lui, dans cette atmosphère d?attaques violentes qu?il subissait. Mais en même temps cette violence ne me concerne pas d?une certaine manière. Elle s?attaque non pas à moi mais à ce que je représente, à mon passé, à mon histoire, à mon père?

<B>Enviez-vous le stoïcisme de votre père devant les critiques et les insultes ?

J?en ai peut-être un peu hérité, pas sûr. Mais vous savez, lui a voulu, a choisi sa carrière. Il avait les épaules pour le faire. Moi, je n?ai rien demandé de cette vie publique. Je la supporte. Mais j?ai décidé de continuer à faire ce que j?ai choisi et donc de ne plus m?inquiéter de cette haine ni à essayer de la comprendre. Que certains journalistes me détestent me surprend par rapport à leur propre discours. J?aime bien ces grands moralisateurs qui s?acharnent à détruire par la haine une jeune fille de 20 ans, incapable de se défendre. Cela a été très dur, très très dur?

<B>Votre père a traité de ?chiens? la classe journalistique le jour des obsèques de Pierre Bérégovoy? Cela vous a choquée ?

Non seulement cela ne m?a pas choquée, mais je le comprends tout à fait. Quand je vois cette violence à mon égard, je me demande ce qui se serait passé si j?étais plus fragile ? Qui peut savoir ? Je comprends très bien qu?on puisse en arriver au suicide. Il y a des exemples quand même. Aujourd?hui, nous vivons dans un monde où il n?y a plus de bataille frontale, on tue avec les mots, la rumeur, en gros, on tue la dignité. Une sorte de meurtre symbolique. Dans le cas de Pierre Bérégovoy, c?est plus que symbolique. C?était d?une lâcheté de la part des journalistes à l?égard de cet homme. La lâcheté et l?impunité des journalistes me mettent très en colère et c?est, selon moi, le contraire même du vrai journalisme. Et ils se protègent par leur esprit de corporatisme. C?est vraiment des lâches !

<B>Vous êtes loin des cercles parisiens, ayant décidé de vivre en Avignon. Est-ce pour vous tenir loin de la meute ?

Je suis née en Avignon, mais ce que je voulais effectivement, c?est vivre loin de ce microcosme parisien sans importance. Mais en même temps, Paris est une ville que j?aime. Je vis donc quatre jours à Avignon et trois à Paris. Dans ma vie privée, je suis complètement en dehors de toute vie mondaine. Dans mon métier d?écrivain, je suis obligée de me montrer. Je suis chroniqueuse dans une émission littéraire avec Michel Field à Paris Première. Je m?y sens très libre de parole et de ce point de vue, ce n?est pas une émission très parisienne.

<B> ?Agathe avait appris la liberté? lit-on dans un de vos livres. De quoi vous paraît-il plus urgent de s?affranchir ?

Il y a plusieurs manières de s?affranchir et surtout, plusieurs étapes. C?est un effort permanent. Quand on est jeune, c?était par exemple, s?affranchir pour se connaître soi-même, ses désirs, ses choix. A rester authentique par rapport à soi, à ne pas se laisser enfermer par l?image que l?on a de vous. Rester libre. Puis il faut trouver une certaine sagesse pour s?affranchir de ses propres névroses, de ses obstacles intérieurs?

<B>Vous avez 29 ans. A cet âge, est-il permis de parler de sagesse, n?est-il pas urgent d?être déraisonnable ?

J?en parle parce que je pense que c?est un but à atteindre. Mais je sais en être loin, très loin. Mais c?est un but qui m?attire.

<B>Vous êtes-vous affranchie de votre père ?

Je n?ai jamais eu le sentiment qu?il fallait m?affranchir de lui. Mais je pense quelque fois que j?ai peut-être tort. Il m?a enseigné la liberté, donc je ne me suis pas sentie enfermée. Il n?a jamais douté de moi. Je suis très fière d?avoir eu un père comme François Mitterrand, mais je ne me définis pas comme la fille de Mitterrand. Cela n?a pas déterminé ma vie. En même temps, je ne me suis pas assez questionnée sur cette histoire d?affranchissement, de savoir si le personnage qu?il était a pu m?étouffer. Là où je ne suis pas affranchie, c?est quand je lis des choses sur lui. Autant sur moi, j?arrive à me distancier, mais quand les journalistes disent des trucs violents sur François Mitterrand, je me sens atteinte. Je fais alors bloc avec lui. Je n?ai pas assez de distance pour à la fois le défendre de manière distanciée et l?aimer.

<B>Peut-on, ou même, doit-on défendre avec objectivité ceux que l?on aime ?

C?est difficile quand on a pas encore trouvé cette distance. On reste dans la passion et on n?a ni second degré, ni humour, ni autodérision. Mais les attaques contre mon père, même aujourd?hui, sont encore d?une violence inouïe.

<B>François Mitterrand était-il un homme libre aux yeux de sa fille ?

Oui, un homme libre tout simplement, pas à mes yeux seulement. Quand je ré-entends certains discours, je me rends compte à quel point c?était un homme libre. Dans sa forme de vie, dans sa capacité à faire ce qu?il avait envie de faire, dans sa capacité à accomplir son destin, dans sa vie privée comme publique. J?aimais sa liberté de s?octroyer du temps, malgré les contraintes officielles. C?était un homme libre.

<B>Sa manière de lutter contre la maladie, ne pas craindre d?affronter la mort était-elle une grande forme, son ultime forme de liberté ?

Je crois aussi? C?était son dernier combat. Contre son corps. Un combat contre la souffrance est un combat perdu d?avance. Il n?avait pas appris à lutter contre la souffrance physique.

<B>Qui peut apprendre? ?

Je ne sais pas? mais je vois dans certaines religions beaucoup de travail consacré à cela. Mon père accordait beaucoup d?importance à la maîtrise de soi. Se maîtriser quand on souffre, c?est difficile. Et il l?a fait jusqu?au bout. Il n?a jamais admis que l?esprit soit plus faible que le corps. Il croyait l?esprit plus fort que tout. Mais il a dû se rendre compte que c?était perdu d?avance?

<B>Il vous parlait de sa maladie ?

Oui. Cela faisait partie de nos relations. Ce n?était pas un sujet tabou. C?était là, nous le vivions au quotidien. C?était naturel. C?était une présence. La souffrance était difficile à accepter pour lui. Il trouvait quelque chose de honteux dans la souffrance.

<B>Quand votre existence a été révélée au grand public, l?aviez-vous souhaité ?

Non. Vraiment pas. Cela m?est tombé dessus. Mon père m?a appelée un matin pour me dire qu?il ne pouvait plus arrêter la presse et qu?elle allait parler de ?la fille cachée de Francois Mitterrand?. Mais je crois qu?il était fier de me montrer. Et puis, je suis contente que tout cela soit arrivé quand il était en vie.

<B>Vos rapports avec votre père ont-ils changé, à partir de votre arrivée en lumière ?

Pas du tout. Ni moi, ni lui. De toutes les manières, pendant longtemps, j?ai continué à me cacher. J?ai mis beaucoup de temps, par exemple, comme ce soir, à supporter qu?un photographe me prenne en photo. Beaucoup de temps à me persuader que ce n?était pas une violence. Et puis ça n?a pas de sens de vivre cachée toute une vie.

<B>Quand on vous observe, on n?arrive pas à savoir si c?est la politique qui vous tourne autour ou si c?est vous qui essayez de l?apprivoiser? Ce chemin vous tente ?

La politique me fait peur. J?en ai vécu trop les aspects douloureux et affectifs. Je ne vais pas y aller. Je n?y suis pas indifférente, mais j?en ai peur?

<B>La question n?est pas répondue : est-ce que cela vous tente ?

Pas pour le moment. Je ne dis pas qu?un jour je n?irais pas vers cette route. Mais pour le moment, je n?ai aucune ambition dans ce domaine. Je ne me sens pas capable de changer l?humanité. Je n?en ai pas les épaules et je n?ai pas cette forme d?esprit.

<B>Trop solitaire ?

Sans aucun doute. Mais surtout je ne suis pas assez optimiste pour croire qu?on peut changer les choses. Il faut une vraie foi dans les hommes et je ne l?ai pas. Je ne suis pas religieuse non plus. Le sacré existe pour moi. Et je crois que l?art peut sauver les âmes. Pour en revenir à la politique, regardez après la victoire du Front National, il y avait un grand élan. Tout est retombé. Nous sommes dans une grave crise politique en France. On voit que la gauche s?est effacée?

<B>Vous regardez de près le Parti Socialiste ?

De moins en moins. En ce moment, il n?est pas très réjouissant. Mais j?attends - ça c?est mon côté citoyenne - que quelqu?un arrive et m?emporte dans une belle aventure politique !

<B>En un mot, vous attendez le successeur de François Mitterrand?

Je ne le vois pas venir. Mais c?est vrai qu?il y a une conjoncture mondiale qui fait que le poids de l?individu en politique compte moins. Mais c?est aussi une dialectique. Est-ce parce que c?est l?économie qui fait tout qu?il n?y a plus de place pour l?individu ou est-ce parce qu?il n?y a personne qui a les épaules nécéssaires que l?économie a pris toute la place?

<B>Votre père vous manque ?

J?ai eu envie de lui dire plusieurs choses mais rien en particulier. Quand j?ai eu mon agrégation de philosophie, j?ai eu très envie qu?il soit là. Quand j?ai sorti mon premier livre aussi. Il m?a manqué. Beaucoup manqué.

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