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La dérive raciste et communaliste
Le Premier ministre a haussé le ton. Voice of Hindu s?en est mêlée. Les plaisanciers et écologistes plaident pour un retour au calme. Il faut sortir du cercle vicieux mais la politisation de l?affaire risque de compromettre davantage les chances d?une résolution pacifique du conflit. Désormais, on glisse sur un terrain dangereux sur fond d?accusations de racisme et de sectarisme.
Après le discours de Navin Ramgoolam à l?Union Park Hindu Samelan Sabha, c?est la consternation parmi les opérateurs de catamarans et autres tour-opérateurs. C?est le même sentiment qui prévaut au sein du Front commun Sov Nu Laplaz. Pour rappel, Navin Ramgoolam avait qualifié de ?racistes? certaines contestations autour de la décision de louer à bail l?îlot Gabriel.
?Il n?y a absolument rien de communal dans l?action de sensibilisation que nous menons. Parmi les opérateurs, il y a des gens de toutes les communautés : hindous, musulmans, catholiques? Chez nous, il n?y a aucune considération communale?, affirme Danwarshwar Emrit, 54 ans, et exploitant un catamaran dans le nord de l?île depuis quelque 30 ans. ?Je pense que le Premier ministre a été induit en erreur sur toute la question. Je lance un appel pour qu?il nous écoute avant de se prononcer. Ce n?est pas un problème de blancs et non-blancs. Il faut qu?on explique à Navin Ramgoolam et à Voice of Hindu la réalité des choses. D?ailleurs, pour être franc, les blancs ne sont pas concernés par cette question de l?îlot Gabriel. Pour notre part, nous allons poursuivre notre conscientisation du public?, enchaîne un autre opérateur. Il intervient sous le couvert de l?anonymat ?parce qu?il y a une grosse tension, un vif sentiment d?insécurité dans le village et une certaine mafia a pris le contrôle de la situation?.
La tournure que prennent les événements fait effectivement craindre le pire. ?La politisation de cette affaire ne sert les intérêts de personne. Moi, je n?ai rien contre M. Woochit ou contre qui que ce soit. Mais je voudrais savoir sur quels critères on a loué l?îlot ? Si les personnes qui l?exploitent ont la compétence nécessaire ? Il faudrait commencer par là. Y a-t-il eu une étude et si oui, quelles en sont les conclusions ?? s?interroge un autre plaisancier qui tient à préserver son anonymat.
Aujourd?hui, des intérêts multiples sont en jeu. Il y a les opérateurs de catamarans, les tour-opérateurs, les écologistes, les nouveaux locataires de l?îlot? Ce sont des catamarans, au nombre d?une quinzaine, des hors-bord, des bateaux de pêche qui font le trajet jusqu?au ou autour de l?îlot Gabriel. Quelque 300 personnes le visitent quotidiennement. ?Cela implique une intense activité économique. Sans oublier le fait que plus de 500 familles, de Poudre-d?Or à Pointe-aux-Piments en passant par Grand-Baie et Trou-aux-Biches, vivent des sorties jusqu?à l?îlot. Lorsqu?on s?est rendu compte que l?îlot avait été loué à bail, on a sollicité une rencontre avec les nouveaux gérants. On a été alors invité à mettre fin à nos activités ou à vendre nos catamarans. Ils veulent Rs 400 pour les touristes. C?est vraiment de l?injustice à un moment où on parle de bonne gouvernance, de transparence, d?equal opportunity et de démocratisation de l?économie. De surcroît, on dit que nous payons Georges Ah-Yan pour dénoncer la location de l?îlot. C?est injuste et mensonger?, lance un opérateur de catamaran.
<B>?Ami de politiciens influents?
Du côté de Jayraj Woochit, directeur d?Ocean Blue Island à qui le bail de location de l?îlot Gabriel a été alloué, on insiste sur le fait que le projet de développement de l?îlot est avant tout de nature écologique. ?J?ai obtenu la location à bail de l?îlot dans sa totalité. Mais il n?y a aucun projet de construction d?un restaurant. C?est un projet d?écotourisme. Nous avons déjà commencé le nettoyage de l?îlot et c?est faux de dire que nous l?avons sous-loué aussi bien qu?il est faux de dire que nous avons contacté Voice of Hindu. Je ne connais même pas VOH. Ce qui est vrai, par contre, c?est que nous exigeons un paiement de Rs 400 des touristes pour l?accès à l?îlot. Nous avons investi de l?argent. Il faut bien que nous le récupérions !? assure Jayraj Woochit.
Cela n?est pas suffisant pour calmer la colère des opérateurs ni de Georges Ah-Yan, animateur du Front commun Sov Nu Laplaz. Critiqué pour ne pas avoir pris position lorsqu?il s?agissait de l?île-aux-Cerfs ou l?île-aux-Aigrettes, celui-ci rappelle qu?il n?avait que 16-17 ans à l?époque. ?A cette époque, ma vie se résumait au football. Mon rêve, c?était de contribuer à faire passer Mahébourg United de la deuxième à la première division ! Je me demande encore comment, en 2007, on peut communaliser les choses ainsi ? Nous nous sentons blessés lorsqu?un chef de gouvernement nous traite de racistes. Nous sommes entourés de gens de toutes les communautés qui se battent pour des droits citoyens de toute la population?, explique Georges Ah-Yan, qui rappelle que l?un des promoteurs de l?îlot est un Mauricien d?origine chinoise. ?J?ai reçu un appel téléphonique où on m?a enjoint de ne pas prendre position parce qu?il y va des intérêts de ce Mauricien. Comment peut-on parler de communauté lorsqu?on sent ses droits lésés ! Notre combat, c?est pour la justice et la vérité. Il n?y a aucune considération de couleur de peau ou autre?, enchaîne-t-il.
Georges Ah-Yan insiste sur le fait que l?écosystème de l?îlot Gabriel est très fragile, que des plantes et arbres endémiques ont été abattus et que ?lorsqu?on investit gros, on cherche à récupérer gros !? ?Plusieurs gouvernements se sont succédé. Il n?a jamais été question de louer l?îlot. Aujourd?hui, on fait le choix de tout donner à un seul individu parce qu?il est l?ami de politiciens influents. Après on veut faire un débat communal ! Je le répète, nous sommes de toutes les races, de toutes les communautés qui essayons de gagner leur vie honnêtement. Tous les Mauriciens doivent jouir de cet îlot?, lance, pour sa part, Danwarshwar Emrit.
Aujourd?hui, quelque part, une partie dit la vérité et une autre la maquille à sa guise. Reste à savoir laquelle. Pour le Premier ministre, la question ne semble même pas se poser?
<B>Nazim ESOOF</B>
<B>Terres de l?Etat : Comment obtient-on un îlot ? </B>
Une quarantaine d?îlots entourent Maurice. Certains sont de simples bancs de sable, des pâtés rocheux, d?autres abritent plusieurs hectares de terres appartenant à l?Etat. Quelques-uns sont loués à bail, parfois depuis plusieurs générations, à des propriétaires. Les grands îlots sont très fréquentés du public pour des raisons purement récréatives. Ils recèlent aussi des trésors de biodiversité. Les îlots sont classifiés d?après l??Islets National Park Strategic Plan? établi en 2004. Une partie est sous la responsabilité du ministère de l?Agro-industrie, dont le service des Parcs nationaux, pour les plus sensibles écologiquement. Ils sont classés en îlots à valeur touristique, patrimoniale et écologique. Pour obtenir un bail pour ce type d?îlot, il faut s?adresser au Nature Reserve Board, un organisme qui comprend des représentants de différents ministères, dont ceux de l?Agro-industrie et de l?Environnement et des membres d?organisations non gouvernementales (ONG) écologistes. Il passe en revue les projets et fait ses recommandations. L?îlot Gabriel et l?île Plate font partie de cette catégorie. Ils ont une valeur à la fois touristique, patrimoniale et écologique. Le bail sur l?îlot Gabriel a été alloué au promoteur Ocean Blue Island Ltd, sur la base d?un projet éco-tourisitique. Selon le ministère de l?Agro-industrie une ONG, Nature Watch, a également été approchée pour gérer l?îlot. Mais celle-ci avait tout simplement été dissoute, donc n?était pas en mesure de gérer quoi que ce soit. Le montant des baux alloués aux ONG est largement inférieur à ceux réclamés à des promoteurs. Mauritian Wildlife Foundation, qui gère le sanctuaire de l?île aux Aigrettes, dans la baie de Mahébourg, paie Rs 150 par an. L?îlot est un sanctuaire naturel et donc avec un accès protégé. Le public suit un parcours d?éco-tourisme, aménagé sur le site. Le promoteur de l?îlot Gabriel paie, lui, Rs 60 000, tout comme Discover Mauritius, l?organisme public qui a obtenu l?île Plate pour un bail de sept ans. Il a, lui aussi, soumis un projet d?exploitation éco-touristique, avec un droit d?accès qui reste cependant largement inférieur à celui pratiqué par Ocean Blue Island Ltd : Rs 50 contre Rs 400, pour plusieurs prestations, y compris la restauration. Le prix de Rs 50 sera maintenu, dans un premier temps au moins? Le plus connu et le plus fréquenté des îlots, reste l?île-aux-Cerfs. Il abrite un parcours de golf du groupe hôtelier Sun Resorts, des restaurants, et est visité par des centaines de personnes chaque jour. Il est loué à bail par le groupe hôtelier. L?accès se fait grâce à des navettes payantes dont les prix varient en fonction des prestataires. L?îlot est également fréquenté par les plaisanciers qui viennent par leurs propres moyens. Mais le golf est réservé aux joueurs et aux clients de l?hôtel Le Touessrok. L?île des Deux Cocos est un autre îlot dédié à l?exploitation touristique. Il est loué à bail par le groupe hôtelier Naïade Resorts. Celui-ci y exploite un petit établissement qui accueille les clients des différents hôtels du groupe. L?île-aux-Bénitiers est loué lui aussi à bail, Rs 40 000 par an. Abritant une cocoteraie, il est accessible au public et surtout aux bateaux de plaisance. Ceux-ci y organisent des excursions payantes. La Société Nubheebuccus, qui a hérité du bail, renouvelé par le gouvernement de Navin Ramgoolam en 2005, veut y développer un projet touristique. Mais pour l?instant, le projet n?est encore qu?au stade préliminaire. Dans le sud, l?île de la Passe qui abrite des fortifications, a pour sa part une valeur patrimoniale et l?île aux Fouquets a une importance écologique puisqu?elle abrite principalement des oiseaux de mer. Quant à l?île Ronde, c?est le joyau des îlots mauriciens. Elle est classée ?réserve? et abrite des espèces uniques au monde. D?autres îlots comme l?îlot Fortier à Rivière-Noire ou le Mouchoir rouge à Mahébourg, sont loués à des propriétaires qui y ont élu domicile (campement ou résidence secondaire). Il existe un chapelet d?autres îlots (île d?Ambre, îlot Bernache, îlot Fourneaux?) qui ne tombent pas sous la responsabilité du ministère de l?Agro-industrie et qui sont plus ou moins fréquentés par les Mauriciens.
<B>Thierry CHATEAU</B>
BILLET
<B>Entre ?nou? et ?zot?</B>
?Quand j?avais rendu l?îlot Bénitier à la famille Nubheebuccus. Rapel ki misie Bérenger ti rass sa ar zot, ti donn IBL. Cela veut dire que Nubheebuccus ne peut pas gérer une île. Que Woochit ne peut pas gérer une île. Zot zot pli kone ki tou dimounn. Pa vinn rakont nou zistwar. Pa kapav ki sak fwa nou bann dimounn gayn kitsoz, kouma dir pa gayn drwa! Je sais ce qu?il y a derrière, je sais qui finance ces gens-là?. C?est le Premier ministre de l?île Maurice, version 2007, qui parle ainsi. ?Zot?, ?nou bann dimounn?? Et subitement, on ne sait plus qui est Mauricien et qui ne l?est pas !
La fracture est immense et le sentiment que l?île n?appartient qu?à une partie de la population s?accentue. Le discours de Navin Ramgoolam à l?Union Park Hindu Samelan Sabha n?est pas pour atténuer les choses. C?est une véritable déclaration de guerre. C?est la même sensation de révolte contre les outrages du temps qui est invoquée pour expliquer les contradictions contemporaines. C?est désormais devenu une nécessité historique !
L?histoire nous le dira. Mais, dans l?immédiat, le constat est limpide. La critique du pouvoir et de certaines de ses décisions est vite mis au compte d?un réflexe raciste. Le droit de critique ne participe d?aucune rationalité puisque le pouvoir politique l?assimile directement à une impulsion sectaire. Par extension, le bras indispensable au pouvoir, Voice of Hindu, agrémente le procès en se posant comme un pourfendeur acéré de toute forme de discrimination. On a ainsi le beau cocktail pour aliéner tous ces individus et citoyens qui ont cru que le mauricianisme ne relève pas d?un rapport de force dichotomique.
La leçon : ne plus s?en prendre au pouvoir même lorsque celui-ci ne va pas dans la bonne direction puisqu?autrement on devient des racistes. C?est un argumentaire électoral qui a fait ses preuves et qui est en train de devenir un sacro-saint principe politique chez certains.
Au début, il y a eu un espoir. 40 ans après règne toujours le même désespoir. Les mêmes variantes d?un complexe de race et de caste. A qui veut-on régler les comptes ? Nous avons tous effectué des acomptes qui nous maintiennent débiteurs d?une nation qui désespère de trouver des vertus morales communes.
Le glissement vers le sol marécageux du sectarisme est notable et faire craindre le pire. Alors qu?à un moment où le sacrifice est devenu la norme, on se serait attendu à d?autres incantations pour insuffler un nouveau dynamisme. Mais, à la place, la division s?institutionnalise. L?appel est au repli identitaire pour qu?un groupe de personnes puisse jouir des privilèges que leur octroient leurs droits sacrés et légitimes à dire et faire n?importe quoi.
Nous en sommes là et, à part un sentiment de dégoût, il n?y a de place que pour la lassitude et la honte de n?être pas ce que nous aurions dû être. Ce pays n?appartient pas à tout le monde. Du moins pas à ceux qui se retrouvent entre le ?nou? et le ?zot?. C?est probablement le ?je? citoyen et républicain qui se noie dans les eaux de l?îlot Gabriel.
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