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La communauté chinoise retrouve ses repères

15 mai 2005, 00:00

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«Je suis né quelque part, laissez-moi ce repère ou je perds la mémoire? » La célèbre chanson de Maxime Le Forestier revient en mémoire quand on pense à l?initiative de la Chambre de commerce chinoise (CCC) visant à insuffler une nouvelle vie dans la décrépité China Town. On sent qu?au-delà de la démarche citoyenne, la communauté veut retrouver ses repères, renouer avec son histoire qui est aussi celle du pays.

La CCC démarre avec un véritable coup médiatique et populaire sous forme d?un festival gastronomique et culturel. Pendant deux jours, les rues du China Town seront de nouveau ce lieu de rencontre des membres de la communauté chinoise habitant les quatre coins du pays. Autrefois, tous avaient au moins un parent qui vivait au quartier. Les retrouvailles se faisaient plus naturellement. Aujourd?hui, on n?y va plus que pour ses restaurants, ses épiceries typiques ou sa pharmacie de médecine naturelle.

China Town était jadis le centre nerveux du pays. Le commerce dans toute l?île passait par là puisque tous les grossistes y étaient concentrés.

Pour la communauté chinoise, c?était surtout la capitale culturelle. C?est là que se trouvent encore ses principales structures sociales et culturelles. C?est ici que les immigrants chinois démarraient leur vie dans leur pays d?adoption.

« Progression dans l?échelle sociale »

« Les autorités coloniales avaient délégué à la Chambre la responsabilité d?accueillir les immigrants chinois. C?est à China Town qu?ils arrivaient en premier. La Chambre leur trouvait du boulot, sur place ou ailleurs dans les villages, et ainsi démarrait leur intégration dans leur pays d?adoption », relate Clément Lan, dirigeant de la CCC.

Avec le temps, China Town s?est vidée de ses habitants. Seuls quelques familles et aînés habitent encore le quartier. Le business de la distribution a changé. La grande distribution s?est imposée avec ses règles implacables et le centre des affaires a quitté China Town. La première vague de départ fut donc celle des commerçants.

Quelque 300 commerces vivotent encore dans China Town. La nouvelle génération de commerçants rechigne à investir dans le quartier chinois. « A peine avez-vous ouvert quelque chose de bien que des dizaines de marchands de rues viennent s?installer devant votre porte et vous livrent concurrence », relève Dick Li Wan Po, président de la CCC.

L?amendement au Landlord and Tenants Act en vue de protéger les locataires a provoqué la deuxième vague de départ. Découragées de ne pouvoir investir dans l?immobilier faute de pouvoir le rentabiliser, les familles chinoises ont abandonné leur patrimoine.

« Autrefois, pour la famille chinoise, c?était la marque d?une progression dans l?échelle sociale que de venir habiter China Town. Subitement, c?est un vent contraire qui s?est mis à souffler et le quartier s?est vidé d?un plus grand nombre de ses habitants », explique à son tour Jocelyn Chan Low, historien, qui travaille sur un plan pour ressusciter China Town.

Chan Low devra donc prendre tous ces éléments qui ont façonné le récent passé de China Town pour organiser son avenir. Le plan intégré a été commandé par le Premier ministre, Paul Bérenger, inspiré à l?issue d?un récent voyage en République populaire de Chine.

A quoi doit-on s?attendre ? Très certainement, à un parcours culturel qui permettrait de préserver le pan de mémoire national enfoui dans les dédales du quartier chinois. Les cinq temples bouddhistes du quartier pourraient être déclarés patrimoine national, ce qui les sauverait de la disparition. Il faudrait aussi repeupler le quartier. Les arrière-boutiques devront céder la place aux blocs d?appartements. Avant, il faudra rendre le quartier sûr. « Aucun espace ne reste vide pendant longtemps. Lorsque le quartier chinois a commencé à se vider de ses habitants, des éléments louches se sont installés dans l?espace ainsi libéré. C?était prévisible », explique Clément Lan.

La Chambre va-t-elle encourager ses membres à investir dans China Town ? A ce stade, il n?y a aucune stratégie en ce sens, indique Dick Li Wan Po. Mais la Chambre encadrera et accompagnera toute initiative. « Il nous faudra probablement un modèle calqué sur le Caudan Waterfront. Celui-ci offre un espace de qualité, sûr, où les résidents vivent l?esprit tranquille et les visiteurs circulent librement », rappelle-t-il.

L?idée est séduisante mais elle a de grosses implications et son application prendra du temps. Un des défis sera de regrouper les propriétaires de terrains en vue de dégager l?espace nécessaire au développement. China Town s?étend sur 32 arpents, mais ces terres appartiennent à plusieurs familles.

En attendant, la CCC prépare le terrain. C?est dans cette perspective qu?est organisé le Chinese Food and Cultural Festival. Dick Li Wan Po espère que ceux qui vivent encore à China Town profiteront de l?attention médiatique et publique dont ils feront l?objet durant ces deux jours pour sortir de leur torpeur fataliste. « S?ils voient qu?avec un peu d?effort il est possible de dynamiser les affaires, peut-être se sentiront-ils encouragés à revenir dans le jeu », avance Li Wan Po.

L?initiative consiste à recréer, l?espace d?un week-end, l?atmosphère d?une vraie China Town, vibrant de couleurs, de saveurs, d?odeurs. Bref, de vie. La vraie. Alors, les rues s?illumineront des célèbres lanternes rouges, importées spécialement pour l?occasion. Enfants, jeunes et vieux danseront, chanteront, joueront aux instruments traditionnels.

Les chefs oublieront leurs recettes un peu hybrides pour mijoter des plats typiques qu?on ne trouve plus sur les menus des restaurants : yam ke ou poulet cuit à la vapeur de sel, bouillon d?aileron de requin devenu rare en raison du temps de préparation, porc au taro que le non averti prendrait volontiers pour des tranches de pain d?épices et surtout, un vrai dim sum fait maison? Gourmets et gourmands, réservez vos places !

GEORGES CHAN, 84 ANS ET ANCIEN INGÉNIEUR DE LA CAPITALE

J?ai habité China Town

La China Town de mon enfance était un quartier animé, convivial. Les femmes et les enfants marchaient librement dans les rues à toute heure. Rien à voir avec aujourd?hui. L?autre jour, en sortant d?un dîner dans le quartier, je décidai de marcher jusqu?à la gare Victoria. Les rues étaient désertes et sombres. J?avais la frousse ! Cela ne m?était jamais arrivé auparavant à Port-Louis.

China Town d?alors était le centre commercial de tout le pays. Les gens venaient de partout pour s?y approvisionner et le quartier s?était organisé pour les accueillir. Restaurants, maisons de repos, salles de jeu? Toute une infrastructure avait vu le jour.

Mon grand-père était propriétaire d?un des trois clubs de ma-jong. Le sien était à la rue Anquetil. C?était un genre de relais. Au premier étage, il y avait un dortoir où les villageois venus faire leurs courses en charrette à b?ufs pouvaient passer la nuit avant de rentrer.

Les restaurants étaient surtout fréquentés par ceux qui travaillaient loin de chez eux. Moi, j?allais souvent manger chez Ah Kee, où on avait une bonne assiette de riz accompagné de « dhol », de légumes et d?un morceau de poisson pour cinq sous. Pour un petit quatre- heures, on avait le choix entre le pâté non feuilleté de la Flore mauricienne qui se trouvait à l?époque aux côtés de la Banque centrale d?aujourd?hui et le pâté feuilleté de la Flore orientale.

La China Town originale s?étendait de la rue du Gouvernement (aujourd?hui Pope Henessy) jusqu?à la rue Magon. Plus tard, aux côtés de Freddie Appasamy, alors assistant secrétaire de ville, nous avons beaucoup fait pour rendre la ville plus agréable à habiter. J?étais l?ingénieu-architecte de ville de 1954 à 1964. Port-Louis était notre ville et nous étions très motivés.

Je suis parti en 1964, après dix ans de métier. Je suis rentré en 1994, après 29 ans à l?étranger. A mon arrivée, Ramon Cundasamy, que j?avais moi-même recruté à la mairie, et Luc Marie, le maire d?alors, me proposèrent un poste de consultant en administration. J?ai demandé un mois de réflexion. Puis, j?ai décliné.

Le climat de travail à la municipalité s?est beaucoup détérioré. Le Conseil municipal n?est pas autonome comme il l?était de mon temps. Il y a trop d?ingérence de la part des ministres et députés et il est aujourd?hui quasi impossible de gérer cette ville. Impossible d?y faire prévaloir l?ordre et la discipline?

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