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La colère des veuves
Il fait une chaleur d?étuve dans la maison des Lootfun sur le camp sucrier de Mon-Désert Mon-Trésor. Mais cette sensation inconfortable n?a aucune prise sur Brunella Lootfun qui porte un churidar à manches longues et un foulard sur la tête. Question d?habitude sans doute. «Zot ine traite nous pire qui dernier charité», dit-elle en racontant les déboires que son fils et elle ont subis.
En 1976, Brunella épouse civilement Mahmood Raffick Lootfun, plus connu comme Hassen. Un mois plus tard, ils se marient religieusement avant de s?installer à Plaine-Magnien.
Le couple emménage ensuite dans une maison du camp sucrier de Mon-Désert-Mon Trésor lorsque Hassen est embauché comme opérateur à la sucrerie. Il y a deux ans et demi, ce dernier meurt des suites d?une rupture d?anévrisme.
Le ministère de la Sécurité sociale avise sa veuve, par écrit, du montant des prestations sociales auxquelles elle a droit mensuellement : Rs 1 575. comme veuve, Rs 550 pour son enfant encore scolarisé et Rs 1 053 comme «contributory widow?s pension». Soit un total de Rs 3 178 versées directement sur son compte bancaire.
En janvier 2002, elle s?aperçoit avec étonnement qu?une somme de Rs 1 429 a été prélevée de sa pension. Sur le conseil de sa banque, elle va aux nouvelles au bureau de la Sécurité sociale à Plaine-Magnien. Là, on lui fait comprendre que la recherche de son dossier prendra du temps. On lui demande de repasser.
?Deux autres épouses?
Durant des mois et à plusieurs reprises, elle se déplace sans jamais réussir à voir le fonctionnaire responsable de son dossier. Entre-temps, la même somme est mensuellement déduite de sa pension.
Ce n?est qu?en août 2002 qu?un autre fonctionnaire lui apprend que sa pension a été répartie entre elle et deux autres épouses de son mari. Brunella tombe des nues. «Mo mari jamais ti pou fer nikka avek dé lézot madame.» Les mois passent sans que sa situation ne change.
L?année 2002 cède la place à 2003. Ce que Brunella ignore, c?est qu?Aissa Bassoo, une connaissance et veuve aussi, dont le mari Khalid était un ami d?Hassen, va subir le même sort.
«Mo ti abatte net»
Aissa Bassoo, qui vit à Plaine- Magnien avec sa belle-famille, perd son mari il y a trois ans et demi. La sinusite dont elle souffre s?aggrave et l?empêche de travailler malgré ses trois enfants à élever. Ils subsistent grâce à sa pension globale de Rs 4 000 et à l?argent que ses frères et s?urs lui donnent.
En mars 2003, cette veuve de 40 ans note avec effroi que sa pension a diminué. Quand elle se rend au bureau de la Sécurité sociale de la localité, elle s?entend dire que son «missié ine fer ménage avec deux lézot madames». Elle s?en offusque. «Khalid nous adorait mes enfants et moi. Quand mo fine enten ça, mo ti abatte net.»
Dans le doute, elle contacte les amis de son mari pour tenter d?y voir plus clair. Ces derniers affirment que Khalid lui a toujours été fidèle. Aissa a toutefois de la chance d?avoir un frère fonctionnaire qui a des relations. Celui-ci parvient à remonter jusqu?aux deux pseudo-veuves de Khalid Bassoo dont l?une est âgée de 52 ans et l?autre mère de deux enfants.
Dans un premier temps, celles-ci nient être au courant de quoi que ce soit. Quand le frère d?Aissa fait référence à leurs dossiers à la Sécurité sociale, elles finissent par avouer avoir reçu de l?argent. Elles dénoncent un certain Ismaël Malleck comme celui ayant monté la combine.
Aissa apprend alors que Brunella a subi le même préjudice. Les deux femmes tentent de rencontrer le ministre de la Sécurité sociale, mais en vain.
Certains fonctionnaires de Port-Louis font de l?intimidation. «Zot dire moi mo missié ine prend ène tas madames, ki mo pé vine dimandé. Ils m?ont renvoyé d?un comptoir à un autre», se souvient Aissa. A Brunella, ils répliquent que si d?aventure elle se rend à la police ou chez les médias, elle risque de ne jamais voir la couleur de son argent. Brunella décide alors de recourir aux services d?une avocate.
La fraude portant sur plus de Rs 1 million finit par être découverte par le ministre de la Sécurité sociale. En octobre dernier, Aissa Bassoo réussit à obtenir de nouveau la totalité de sa pension. Mais depuis, elle a perdu la tranquillité d?esprit. «Parfois mo dire bondié ine fer erreur are moi. Li prend mo missié quand mo zenfant encore tipti, li ran moi malade et lor là, li laisse coquin mo pension. Ene sel dimoune, li donne tout kitchose là!».
Pension for?all ?
La pension de Brunella Lootfun s?est normalisée en novembre dernier. Mais ni elle ni Aissa n?ont pu recouvrer leurs arrérages. Les escrocs ont été interpellés par la Criminal Investigation Division de Grand Port-Savanne menée par le chef inspecteur Jean-Claude Gungah et le sergent Sandiren Murugessan. Malleck Hussain Ismaël, cerveau présumé de la fraude, répond des accusations de «swindling, forgery and making use of a forged document and conspiracy to defraud public fund». Il a été libéré sous caution hier. Il a retenu les services de l?avocat Ritesh Sumputh.
Sur la façade du bureau de la Sécurité sociale à Plaine-Magnien sont inscrites en lettres d?or «NPS - Pension for All». Certains petits malins se sont cru autorisés à appliquer cette information à la lettre?
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