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La Brillanne fut-il étincelant ou rabat-joie ?
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La Brillanne fut-il étincelant ou rabat-joie ?
ETINCELLE ou éteignoir, les avis divergent, en effet, entre historiens, au sujet du souvenir laissé à la postérité par le 12e gouverneur de l?Isle de France et 30e de Maurice. Sans préjuger de son possible caractère allumeur, Antoine Guiran, chevalier de La Brillanne s?éteint, en tout cas, le 28 avril 1779, au château du Réduit selon les uns, à l?hôtel du Gouvernement selon les autres. Il aura, mercredi, 225 ans. Aimé des honnêtes gens et vénéré des hommes vertueux, au dire des uns, cordialement détesté par ses contemporains et isolé à l?intérieur de ses résidences ?gubernatoriales ?, au dire des autres (les guillemets sont de rigueur, les Larousse et autre Robert ayant arbitrairement enlevé du vocabulaire hexagonal contemporain ce qualificatif fleurant colonisation et colonialisme, imitant en cela Emile Littré encore que ce dernier épargne ?gubernateur? et même ?gubernatrice?). Qui est donc ce La Brillanne, à la carrière administrative en forme d?énigme ?
L?étincelant La Brillanne
Albert Pitot (L?Ile de France, Esquisses historiques, 1715-1810, n?est pas tendre pour ce chevalier. Il lui reconnaît (ou lui invente) pourtant une ?réputation de galanterie à rendre des points à M. David (Barthélemy, le successeur de La Bourdonnais et premier bâtisseur du château du Réduit) d?amoureuse mémoire?.
Nous avons cité Pitot. Ne résistons pas à l?envie de poursuivre nos emprunts, la suite étant délectable: ?Un chroniqueur ne nous raconte-t-il pas que M. de La Brillanne et son successeur, le vicomte de Souillac, voulurent transformer le Réduit en un Parc aux Cerfs?.
Parc-aux-Cerfs ou trou aux biches
L?encyclopédie Larousse, des années 1980 et suivantes, nous assure que le Parc-aux-Cerfs est un quartier de Versailles, devant son nom à un clos servant de réserve de gibier. Guy Breton, dans le Tome V de ses Histoires d?Amour de l?Histoire de France, complète indécemment cette définition encyclopédique du Parc-aux-Cerfs versaillais pour en faire une sorte de trou aux biches parisien et parisiennes. Il ergote pour commencer sur le pouvoir des mots, imaginant une destinée différente à ce lieu s?il avait été baptisé ?parc aux renards?ou ?parc aux chevreuils?. Il prétend que ce parc à gibier et aux bêtes fauves du temps de Louis XIII fut morcelé par Louis XIV et utilisé, au temps de Louis XV, par, entre autres, des propriétaires voulant cacher leurs amours illicites. Ce souverain bien-aimé figure au nombre de ces propriétaires. Mais il dut acheter tant de terrains et construirent tant de garçonnières que le ?parc aux cerfs?, humainement peuplé, redevint une appellation justifiée par les faits et les fées, d?autant plus que nombreuses furent les compagnes des jeux de l?amour et du hasard du souverain se retrouvant ?grosses d?un fruit royal?, Guy Breton dixit. Ce dernier raconte même que l?une d?entre elles, Louison Morphy, amusa beaucoup Louis XV de ce qu?elle souriait alors qu?il la déshabillait, la lavait, la laçait et lui instruisait les devoirs de? la morale et de la religion.
? Pourquoi ris-tu ? lui demande-t-il.
? Je ris de ce que vous ressemblez à un écu de six francs comme deux gouttes d?eau !
Quid de notre Parc-aux-Cerfs ?
L?encyclopédie de M. Roger Espitalier-Noël et de ses collaborateurs émérites sur Le Cerf et sa chasse à Maurice, 1639-1989, comporte une demi-douzaine d?allusions au Parc-aux-Cerfs mauricien. Le temps et l?espace impartis ne nous permettent pas d?aller vérifier si ce Parc aux Cerfs local ressemble davantage à celui de Louis XIII qu?à celui de Louis XV. Cette digression nous éloignerait trop du chevalier La Brillanne. Notons seulement que, dans sa préface à ses amis chasseurs, le cardinal Jean Margéot les assure qu?à l?île Maurice comme dans le Deutéronome ch.12, v.15, (et non 122,15 comme imprimé sans doute par erreur), ?le cerf n?est frappé d?aucun interdit?. Ce que plus d?un mécréant ne manqueront pas d?interpréter comme voulant dire : ?La chasse est ouverte?.
La louche pour rentrer les mutins
Mais revenons à La Brillanne et redonnons la parole à Albert Pitot : ?Un soir, à un grand dîner au Réduit, M. de La Brillanne avait à sa gauche une dame aussi jolie qu?outrageusement décolletée; on venait de se mettre à table et, selon la coutume d?alors, l?amphitryon servait lui-même le potage; un coulis de bigorneaux et de tec-tec (en italiques dans le texte) des plus pimentés eut don de titiller à un tel point les papilles de la belle dame, qu?une violente crise de toux s?ensuivit et que, dans les efforts qu?elle fit, les richesses d?un opulent corsage se montrèrent dans tout leur éclat. Le gouverneur ne perdant pas la tête se servit de la louche qu?il tenait en main pour faire rentrer les mutins dans le devoir et continua ensuite, avec un flegme imperturbable, à distribuer à la ronde le potage? révolutionnaire, cause de ces méfaits?.
L?anecdote est, sinon salée, du moins dûment pimentée. Elle est, en tout cas, narrée avec une élégance qui nous change de nos paparazzis photographiant plus vite que leur ombre. Elle rappelle cet archevêque de Paris, placée, comme La Brillanne, à droite d?une convive outrageusement décolletée. Au dessert, il insiste lourdement pour que sa voisine prenne une pomme plutôt que la poire ayant sa préférence. Devant son incompréhension, il s?explique :
? Prenez plutôt ce fruit, Madame, car c?est après avoir goûté la pomme qu?Eve s?aperçut qu?elle était nue !
Ce prélat avait l?habitude d?ajouter de l?eau à son vin quand il était invité chez les Rothschild.
? Ah ! Monseigneur, se scandalise son hôte. Comment pouvez-vous baptiser un Mouton-Rotschild ?
? Je ne baptise pas. Je coupe !
Voilà qui apportera de l?eau à ceux qui m?accusent, depuis la parution de l?article Ce Yassine qu?on assassine, d?être devenu antisémite alors que je suis seulement allergique à Sharon.
Ailhaud loue La Brillanne
Léon Huet de Froberville sollicite la publication dans la revue Les Archives coloniales (No 43, du 16 avril 1889) de l?éloge funèbre de Me Jean Antoine Ailhaud du gouverneur Guiran de La Brillanne qu?il qualifie, plus d?un siècle après, ?d?un de nos plus estimés gouverneurs?. Voici quelques-uns des points forts de cet éloge : L?homme vertueux a en lui toutes les vertus. Il ne s?en trouve un plus zélé défenseur de la loi ni un observateur plus fidèle de ses préceptes. La Brillanne fait montre d?ardeur quand il faut porter le ?flambeau dans ces repaires obscurs où la chicane dévore en secret ses victimes?. Il sait faire droit à ceux n?ayant pas les moyens de réclamer justice. Il prend soin que la colonie ne soit pas infectée par la contagion d?êtres dangereux, vomis par la France et cherchant ici asile pour leurs vices et débauches.
Aujourd?hui, on dirait qu?il déclenche une efficace Operation Desinfect. On le voit poursuivre le vice dans les replis les plus secrets du c?ur des méchants. Le crime ne peut soutenir son regard.
Il n?est point arrogant et ne fait montre d?aucune supériorité. Il favorise à tout moment la justice. Il en accélère le cours. Il fait respecter les lois. Il fait jouir de la considération requise les Magistrats. Il sait ménager rigoureusement, s?indigner saintement devant l?horreur du crime, livrer les coupables au glaive vengeur.
Poursuivre son ?uvre purificatrice lui rend le plus pur hommage. Ailhaud sait pouvoir compter sur Souillac pour stimuler le zèle des anciens collaborateurs de son prédécesseur. Il faut continuer à regarder avec indignation ceux s?écartant des sentiers de la vertu et de la probité.
Aux militaires, Ailhaud vante les qualités de stratège du défunt renforçant la défense de l?île et sa méfiance à l?égard des espions, principalement anglais, déguisés en inoffensifs visiteurs.
Les larmes versées sur sa dépouille sont le juste tribut de la gratitude à laquelle il a droit. Seuls ses amis les plus intimes savent les ?qualités sublimes dont sa belle âme était douée?, la douceur de son caractère, son désintéressement, son respect pour la religion.
La seule consolation de ceux appréciant les qualités de La Brillanne est de le savoir remplacé par Souillac. L?amitié les unissait depuis longtemps. Ils arrivent d?ailleurs ensemble aux Mascareignes, par le ?Brillant?, le 6 juillet 1776, La Brillanne pour être gouverneur de l?Isle de France et Souillac pour commander en second à Bourbon, avec l?ordre secret de succéder à son compagnon de voyage en cas de décès et de départ.
Ailhaud encense mais n?adule pas. Il demeure au service de la vérité. La Brillanne estimait ses administrés à quelques exceptions près. Les pleurs partagés de Souillac et de l?intendant Foucault sont le gage que son administration saine et efficace de l?île se poursuivra.
Réservé et distant par choix
On explique la sévérité et l?austérité de La Brillanne et de son relatif isolement par sa volonté de cacher son naturel doux et timide par une réserve exagérée et même par une certaine maussaderie. L?apparition des premières désapprobations de cette retenue plutôt surprenante froisse son amour-propre blessé et renforce une rigidité déjà excessive, d?où la réception de plusieurs lettres anonymes et de menaces de mort. Celles-ci jettent le doute le plus profond sur les circonstances de sa mort que Saint-Elme Leduc qualifie de criminelle, allant jusqu?à parler d?empoisonnement.
Dans le Dictionnaire de Biographie Mauricienne (No 27, janvier 1965, pp 804 et suivantes), Antoine Chelin rappelle qu?Antoine Guiran chevalier de La Brillanne est né à Aix-en-Provence le 12 septembre 1725. Il est successivement page puis chevalier de l?Ordre de Saint-Jean de Jérusalem, garde de la marine le 18 juillet 1741, enseigne de vaisseau le 1er avril 1748, lieutenant de vaisseau le 15 mai 1756, capitaine de frégate le 1er octobre 1764, capitaine de vaisseau le 15 novembre 1771. Une pension de mille livres permet de penser qu?il s?est distingué pendant la Guerre de Sept Ans. Le 23 décembre 1775, il est nommé gouverneur des Iles de France et de Bourbon. Il est accompagné de Souillac. Ils remplacent respectivement Ternay et Steinauër.
Parmi les hauts faits de l?administration de La Brillanne, Chelin note successivement le rapport des premiers girofliers et muscadiers plantés par Poivre (14.10.1776), la reconstruction du Moulin à Poudre à son emplacement actuel (1776), celle du canal Dodin pour conduire au Port-Louis l?eau de la rivière du Tombeau (1776-79), celle d?une poudrière de 400 milliers au Port-Louis (1778), l?ordre donné aux notaires de tenir divers registres (14.8.1778), la rémunération des conseillers supérieurs (1778), l?envoi de Romainville pour coloniser les Séchelles (1778), l?établissement du Collège de l?Isle de France de l?abbé Quinlan (5.10.1778), l?envoi de Dupuis de La Faye à Diégo Garcia pour développer cette île (1778), la construction de La Chaussée reliant l?Hôtel du Gouvernement aux casernes centrales (1778-79), la rénovation du château du Réduit (1778), la reconstruction par Thomas Dayot de l?église Saint-Louis endommagée par l?ouragan du 9.4.1773, le libre commerce avec Madagascar (1778), la réparation de l?hôpital de GRNO (1778), l?établissement d?une école d?artillerie au Fort Blanc (1778), la construction d?un lavoir aux Casernes centrales pour empêcher le flirt des lavandières de GRNO par les militaires (1778).
A marier, six demoiselles Le Juge
Son caractère ombrageux s?offusque des mariages entre hauts fonctionnaires et filles de riches planteurs. Il craint par-dessus tout M. Le Juge qui a six filles à marier. Les cadettes, épousant des hauts fonctionnaires, suivant en cela l?exemple de leurs aînées, le moindre repas familial risquait de devenir un mini-conseil des ministres. Cela permit-il à La Brillanne de dire à Le Juge : Mon goût n?est pas le vôtre ?
Pitot le fait mourir à l?Hôtel du Gouvernement et Chelin au Réduit. Par avance Léon Huet de Froberville donne raison à Chelin et précise qu?il fut ?inhumé dans la chapelle sous le vent de l?église paroissiale de Port-Louis?.
?Il favorise à tout moment la justice. Il en accélère le cours. Il fait respecter les lois. Il fait jouir de la considération requise les Magistrats. Il sait ménager rigoureusement, s?indigner saintement devant l?horreur du crime, livrer les coupables au glaive vengeur.?
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