Publicité
La «feuille de route» en péril
En quarante-huit heures à peine, la situation au Proche-Orient s?est sérieusement aggravée. Déjà malmenée, la trêve décrétée unilatéralement par les organisations radicales palestiniennes semble avoir définitivement volé en éclats, jeudi 21 août, après l?assassinat ciblé d?un haut responsable du Hamas, Ismaïl Abou Chanab, par l?armée israélienne à Gaza, en représailles au sanglant attentat-suicide ? vingt morts ? perpétré mardi soir à Jérusalem et conjointement revendiqué par le Djihad islamique et le Hamas. Les deux groupes armés ont ainsi fait savoir jeudi qu?ils ne s?estimaient plus liés par leur déclaration de trêve du 29 juin dernier. Et hier matin, ces deux mouvements ont publié un communiqué conjoint mettant officiellement fin à la trêve.
Israël a justifié l?assassinat ciblé d?Abou Chanab en estimant que cet homme était impliqué dans la planification d?attentats depuis Gaza. «Il ne fait aucun doute qu?il existe un lien direct entre les leaders du Hamas et les terroristes qui agissent sur le terrain», a affirmé le directeur adjoint du ministère des affaires étrangères israélien, Gidéon Meir. Pourtant, Abou Chanab était considéré comme un modéré au sein du mouvement radical et il était l?un des interlocuteurs de Mahmoud Abbas dans le dialogue entamé par celui-ci avec les groupes armés. Il est le troisième responsable de l?aile politique du Hamas à être assassiné en deux ans par Israël, qui a surtout jusqu?ici frappé des dirigeants de l?aile militaire.
«Nous ne nous considérons plus liés par le cessez-le-feu», a déclaré peu après cet assassinat un haut responsable du mouvement radical, Ismaïl Haniya. Cheikh Ahmed Yassine, fondateur et guide spirituel du mouvement, a lui déclaré que le Hamas se vengerait et a lancé aux Israéliens : «Vous paierez le prix de vos crimes !» Peu après, le Djihad islamique emboîtait le pas au Hamas. «En assassinant Abou Chanab, Sharon a tué la trêve», déclarait ainsi Khaled Al-Batech, un responsable du mouvement.
Les mouvements armés palestiniens ont appelé à un nouveau déchaînement de violence, près de trois ans après le début de la deuxième intifada. «Nous invitons toutes nos cellules de combattants en Palestine à frapper dans chaque coin de l?Etat juif», ont ainsi réagi les Brigades Al-Qassam, branche armée du Hamas, dans un communiqué publié après la mort d?Abou Chanab. Une quinzaine d?obus de mortiers et de roquettes artisanales Qassam se sont abattus jeudi sur des implantations juives de la bande de Gaza ainsi que sur la ville israélienne de Sdérot. Ces tirs, présentés comme une première réaction, n?ont causé que de légers dégâts et n?ont fait aucune victime.
Cette trêve aura finalement été un bal d?hypocrites marqué par la méfiance réciproque. Israël redoutait qu?elle ne soit qu?une ruse des groupes armés palestiniens pour obtenir un arrêt de ses opérations militaires les visant et reconstituer leurs forces, même si l?Etat hébreu a, de fait, nettement réduit ses opérations militaires en Cisjordanie ou dans la bande de Gaza depuis la proclamation du 29 juin. De son côté, le Hamas n?a pas hésité, après quelques semaines, à modifier les termes de cette trêve, affirmant qu?il vengerait toute attaque israélienne contre des activistes palestiniens, sans pour autant remettre en cause un cessez-le-feu qui, dès lors, avait tout d?un piège.
Quid de la «feuille de route» ?
Outre cette confirmation formelle de la rupture d?une trêve déjà largement en pièces, le raid israélien de Gaza, qu?avaient précédé, dans la nuit de mercredi à jeudi, trois opérations de Tsahal en Cisjordanie, témoigne de la volonté de l?Etat hébreu de se charger lui-même du démantèlement des organisations terroristes palestiniennes. «Ce n?est qu?un début», a affirmé vendredi à Reuters un responsable des services de sécurité israéliens ayant requis l?anonymat. «Nous préparons de sérieuses représailles contre l?infrastructure terroriste», a-t-il renchéri. Un revirement qui sape les efforts entrepris par Mahmoud Abbas depuis sa nomination pour faire de l?Autorité palestinienne un partenaire crédible d?Israël en matière de sécurité.
Le premier ministre palestinien ne s?y est pas trompé, qui a déclaré que le raid de Gaza allait rendre beaucoup plus difficile la politique de mise au pas des factions armées qu?il mène. «Nous condamnons vivement cet acte car il ne sert pas la paix. De telles opérations affectent de façon négative toutes les mesures que l?Autorité palestinienne est en train de prendre», a-t-il déclaré. Son ministre de l?Information, Nabil Amer, a quant à lui estimé que cette action était «irresponsable» et allait «nous ramener au cercle vicieux de la violence dont l?Autorité palestinienne tentait de sortir».
Sous la pression conjuguée des Etats-Unis et d?Israël, le gouvernement palestinien avait en effet décidé mercredi soir d?un net durcissement de son action dans le domaine sécuritaire, en adoptant plusieurs mesures contenant les moyens d?action des organisations radicales. «A présent, tout cela a été suspendu, parce que tout a changé par la faute de ce stupide assassinat», a lâché Elias Zananiri, porte-parole de Mohamed Dahlane, ministre de la Sécurité palestinien. Selon lui, des listes de personnes à arrêter avaient été établies par les forces de sécurité palestiniennes et les raids devaient commencer jeudi soir.
Jeudi, quelques heures après le raid de Gaza, Washington a néanmoins incité M. Abbas à maintenir ce cap par la voix de son secrétaire d?Etat, Colin Powell, qui s?exprimait suite à une rencontre avec Kofi Annan, le secrétaire général des Nations unies, à New York. «La fin de la «feuille de route» est une falaise de laquelle les deux parties tomberont», a-t-il averti, avant de lancer : «Quelle est l?alternative ? Encore plus de morts et de destruction, laisser les terroristes gagner, laisser gagner ceux qui n?ont pas d?intérêt à la création d?un Etat palestinien, laisser gagner ceux qui n?ont pas d?autre intérêt que de tuer des innocents ? Non. Ce n?est pas un résultat acceptable.»
Quels que soient les déclarations américaines et les efforts entrepris sur place par l?envoyé de George W. Bush, John Wolf, la «feuille de route» pour la paix est aujourd?hui très menacée, sinon morte. Les réactions palestiniennes au raid de Gaza montrent, en tout cas, que la part de ceux qui croient encore au plan de paix dans ce camp ne cesse de décroître. Des milliers de Palestiniens se sont ainsi réunis jeudi devant la maison d?Abou Chanab à Gaza et ont critiqué Mahmoud Abbas pour avoir soutenu la «feuille de route». «Non à Abbas et non à sa «feuille de route» !», ont scandé les manifestants, «Mort au cessez-le-feu et mort à Israël !» «Nous espérons que l?Autorité palestinienne retiendra cette leçon que l?ennemi sioniste veut l?utiliser pour réaliser son objectif d?opprimer le peuple palestinien», a commenté un responsable du Djihad islamique, Oussama Hamdane, à Beyrouth. «Nous considérons qu?il appartient au gouvernement de l?Autorité d?arrêter de menacer la résistance et de revenir auprès du peuple palestinien dans le cadre d?un dialogue national basé sur sa protection», a-t-il ajouté.
© Le Morde News Service
Publicité
Publicité
Les plus récents