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L?échappée nostalgique d?Eileen Lohka

27 juin 2005, 00:00

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Quand Eileen Lohka découvre que sa mémoire parle plusieurs langues, sa plume perd de sa timidité et crache des mosaïques de souvenirs ?au gré de pensées vagabondes? qui redessinent les lignes d?un espace-temps révolu. Au-delà du simple plaisir de jongler avec les mots, la nomade des temps modernes revisite ces lieux ?intimes? pour en faire l?espace langagier d?un vécu remémoré. Résultat : elle sort miettes et morceaux ? son premier ouvrage, préfacé par Ananda Devi et publié chez la toute nouvelle maison des Éditions Bartholdi.

Attention ! L?avertissement donné en avant-propos n?est pas cyclonique en dépit des ?warnings? évoqués par l?auteur, il est d?ordre linguistique : ?J?aimerais que mes enfants puissent lire ces lignes dans ma langue maternelle, qu?ils apprécient leur héritage ? franglais?, épicé d?un créole délicieux [?] j?ai envie d?écrire, c?est tout. Écrire les mots de mon île, avec leur orthographe, leur sens bien à eux, un français fait nôtre par l?Histoire.? Tant mieux ! Le lecteur ne sera pas ébahi devant des expressions telles que ?sommeil rudely interrupted?, ?classe de penmanship?, ?faire du barn-hopping?, ?participer au clambakes?, pas plus que devant ?letan margoz?, (mais il s?interrogera très certainement devant les sens d??origine? et de?natal ? dans la formulation interrogative de ?que faire lorsque son pays d?origine attaque son pays natal ?? qui mérite explication !).

Une vie, des anecdotes, et un style. Le tout dans un ouvrage qui met à jour un rapport de l?auteur à l?acte d?écrire comme fondement d?une existence ? rapport dévoilé dans un style sartro-cartésien, car l?affirmation ?exister ergo écrire? d?Eileen Lohka rappelle bien le ?écrivant, j?existais? de Sartre et le style emprunté du ?cogito ergo sum?, le ?je pense donc je suis? de Descartes.

Écrits entre mars 1995 et avril 2005, ces textes sont donc le témoignage d?une époque : vie au campement sans électricité où l?on jouait au tin pot, où l?on prenait plaisir à la pêche au flambeau, sous-marine ou à la ligne ; histoire d?une lampe qui a quatre-vingt ans ou celle d?un prénom, comme celui d?Emmeline, une âme de Bretonne qui recèle bien des anecdotes à éveiller la mémoire d?une fillette de sept ans, ou encore les souvenirs des êtres, telles Yolande, Juliane, Anna, qui ont été ses ?nénènes?, ses ?deuxièmes mamans? qui la dorlotaient, la lavaient, la protégeaient, et la consolaient et dont ?la chaleur de leurs bras fait encore fondre les neiges de nos hivers d?exilés?.

Lors d?une ?visite dans le grenier poussiéreux des souvenirs?, l?auteur part également à la recherche d?objets qui ont été une présence significative dans son quotidien d?autrefois, dans son environnement immédiat du jadis. Sous le titre ?il était une fois??, elle les évoque par ordre alphabétique, dévoilant ainsi tout un aspect socioculturel de son vécu : brosse coco, dhobi, fatak, filaos, gato moutay, goni, gateau-canette, poukni, réchaud? C?est la création d?un lexique personnalisé, c?est un procédé de mémorisation qui réveille chez elle les sentiments qu?ont fait naître ces objets, dont ?certains sont relégués aux musées aujourd?hui?. Enfin, tant de choses, d?êtres et d?épisodes qui l?ont marquée pour la vie et qui reviennent aujourd?hui sous forme de réminiscences et témoignage d?un temps révolu en éveillant en elle ?des images précises?.

Ces pages constituent également un espace de dévoilement de soi. En décrivant, en narrant, l?auteur ? cette Mauricienne, de passage à Maurice, dans le cadre d?une recherche sur les femmes au temps de l?esclavage, qui a vécu en France, aux États-Unis, et qui vit aujourd?hui à Calgary (Canada), où elle enseigne le français, les cultures et les littératures francophones à l?université ? construit toute une identité de soi (certes incomplète) qu?il donne au lecteur.

À travers une série de souvenirs, dans un style qui favorise une subjectivité accrue, c?est son ?je? absolument autobiographique qui domine l?écriture. Cette présence dominante de la première personne au singulier est à la fois un voyage dans l?intériorité de l?auteur et une projection vers le dehors. Car l?extériorisation de la vie intime se fait au contact du monde des objets et des êtres ? d?où peut-être un certain intérêt sociolinguistique des textes.

Si les anecdotes, d?une curiosité biographique par-ci, d?un intérêt historique par-là, et auxquelles se rajoute un style tout à fait particulier, interrogent l?intérêt littéraire d?une fiction qui n?en est pas une dans l?absolu et d?une autobiographie qui se cherche encore, il n?empêche qu?elles sont aujourd?hui un genre ?littéraire? prisé qui attire bien des thésards ailleurs. Espérons que le temps n?est pas loin où ce sera le cas à Maurice !

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