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Juin 1968 : Raymond Rivet sauve l?université de Maurice du naufrage

13 juillet 2003, 20:00

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L?Assemblée législative crée, en décembre 1965, l?université de Maurice. Elle devient opérationnelle, en mars 1967, avec l?entrée en fonction de son premier vice-chancelier, le Dr J. Hale. Sir John Shaw Rennie et Sir Seewoosagur Ramgoolam l?inaugurent le 16 juin 1967. Un an après, elle fait eau de toutes parts et s?en va à la dérive. Le Dr J. Hale soumet sa démission en février 1968. On ne sait plus quoi faire de l?université sinon la réduire aux dimensions de l?ancien Collège d?Agriculture. C?est alors que Raymond Rivet, professeur de physique au Collège St-Esprit et premier député du Parti mauricien social démocrate (PMSD) de Beau-Bassin-Petite Rivière (n° 20), dépose sur la table de l?Assemblée législative un plan détaillé de réorganisation, son Nouveau concept d?université pour l?île Maurice, document d?une trentaine de pages et de huit organigrammes. Il le remet, en juillet 1968, à Lord Morris, venu réorganiser l?université, et à M. A. Rowland-Jones, chargé du nouveau projet de loi. Ce dernier soumet son rapport au gouvernement en 1969.

Le 21 novembre 1969, il écrit ceci à Raymond Rivet : ?Le nouveau projet de loi universitaire est à l?agenda de l?Assemblée législative? Vous constaterez que ses nouvelles structures sont proches de ce que vous proposiez en juin 1968. Vos principes généraux de ce que doit être une université ont été pratiquement retenus, y compris celui prônant la création d?un sénat revêtu de l?autorité académique voulue?. Il conclut ainsi sa lettre à Raymond Rivet : ?May I say how impressed I was with your concept of the University, drawn up in so much detail before so much of it became fact?.

Le 13 octobre 1991, le Pr Alfred North-Coombes prend connaissance du projet de réorganisation universitaire de Raymond Rivet. Il l?apprécie à un tel point qu?il insiste pour que ces documents soient publiés au plus vite et rédige à cet effet une préface.

Le 29 août 1997, Raymond Rivet est fait citoyen d?honneur de Beau-Bassin-Rose-Hill. Le maire, Deven Nagalingum, rappelle alors que le récipiendaire sauva, en 1968, ?l?université et empêcha sa fermeture prématurée?.

Il y a la vision d?un Nouveau concept d?université mais il y a aussi l?inoubliable intervention parlementaire qui vaut à son auteur, député de l?opposition, les applaudissements de la majorité parlementaire.

Dans une lettre, en date du 14 juillet 2000, le directeur du MSIRI, Jean-Claude Autrey se félicite de l?indulgence dont fit preuve le Speaker adjoint, Radhamohun Gujadhur, le 28 juin 1968 ?car s?il avait coupé court à vos propos, écrit-il à Raymond Rivet, notre pays aurait certainement manqué un de ses rendez-vous importants avec l?Histoire?. Jean-Claude Autrey ajoute : ?Si votre suggestion concernant Octave Wiehé n?avait pas été retenue, il est quasi certain que l?université de Maurice n?aurait jamais pris son envol.? Il conclut : ?Tout ce que vous avez évoqué en 1968 a depuis été mis à exécution.?

Une université pour quoi faire ?

Raymond Rivet parle pourtant en son nom personnel et s?écarte de la position du PMSD sur la question. C?est dire la complexité de sa tâche. Il lui faut convaincre non seulement ses adversaires politiques mais encore son propre parti de la justesse de son nouveau concept d?université pour l?île Maurice dont voici les points essentiels tels qu?ils furent exposés à l?Assemblée législative le 28 juin 1968.

L?université existe depuis mars 1966. Elle s?annonçait prometteuse. Mais deux ans après, on constate un recul au lieu du progrès attendu d?où les doutes quant à son utilité et l?envie de mettre au rancart un projet aussi onéreux. Une université, conçue de bonne façon, peut pourtant apporter le salut d?un pays.

L?université joue un rôle de premier plan dans la vie des peuples. Son influence est déterminante. Que serait la civilisation sans la Sorbonne, Oxford ou Harvard ? L?université en est sa première pépinière. Elle s?est longtemps cloîtrée dans l?étude des humanités et de la philosophie. Elle est centre du savoir et instrument de discipline pour l?esprit. L?entrée de la médecine est le premier pas de la démocratisation du savoir. Elle offre connaissances et moyens d?assurer un avenir matériel à ceux qui n?ont pas les moyens de bénéficier par dilettantisme du savoir universitaire. D?autres sciences expérimentales s?engouffrent ensuite dans cette brèche. La Révolution industrielle donne un nouvel essor à certaines disciplines enseignées dans des écoles supérieures spécialisées. Ecoles polytechniques et instituts de technologie ouvrent leurs portes et concurrencent l?université. Mais celle-ci possède les moyens de résister et de s?imposer, non sans céder de nouvelles brèches aux découvertes scientifiques. Le monopole du savoir est battu en brèche. Le dogmatisme d?antan fait place au libéralisme et des universités de formation récente donnent le ton à leurs aînées et les distancent sur bien des points, les obligeant à reconnaître leurs erreurs et à rattraper leur retard. L?université se démocratise. Elle descend de son piédestal pour se rapprocher du peuple.

Les études englobent toutes les disciplines même les plus pratiques et fonctionnelles et ouvrent la porte aux intelligences de toutes les couches de la société. L?université dissipe les préjugés et attire de nouvelles intelligences hier encore minimisées. L?université devient l?âme des grandes nations. Elle crée une nouvelle élite. En 1966, la moitié du gouvernement exécutif des Etats-Unis est composée non de politiciens mais d?anciens titulaires de chaires universitaires. William Harber, doyen de l?université de Michigan, s?écrie : ?Le leadership d?un pays se trouve désormais sur les campus?. La ruée vers l?université s?amplifie. Nous marchons vers l?ère universitaire.

Les anciennes colonies doivent se tourner vers les universités métropolitaines pour la formation de leur élite. Les pays nouvellement indépendants comprennent l?importance d?avoir leurs propres universités, en dépit de la réticence des universitaires métropolitaines à les aider dans leurs projets. Les universités tiers-mondistes se créent pourtant sur le modèle des universités séculaires. Elles ne répondent pas toujours aux besoins réels des jeunes nations, souffrant déjà d?une pénurie de cadres moyens et inférieurs. D?où la nécessité de repenser les universités tiers-mondistes.

Maurice ne tombe pas dans la catégorie des pays sous-développés. Son industrie sucrière est une des plus efficientes du monde avec des cadres formés localement. Le Collège d?Agriculture, fondé dans les années 1930, jouit d?une renommée internationale. Nul ne peut nier la place prépondérante qu?il occupe dans le développement économique du pays. Du côté des professions libérales, des Mauriciens en grand nombre ont côtoyé sans déchoir des outre-mériens bardés de diplômes universitaires. Si l?encadrement supérieur se partage entre responsables formés ici et à l?étranger, la formation des cadres intermédiaires se fait essentiellement à Maurice. Le niveau de l?instruction à Maurice est, depuis plus d?un siècle, un des plus élevés de l?hémisphère Sud. La liste est longue des Mauriciens à avoir brillé au sein du corps professoral des universités métropolitaines les plus prestigieuses. Cela n?est pas dit par chauvinisme mais pour démontrer qu?il existe à Maurice des bases solides pour la création d?une université. De plus, y cohabitent plusieurs communautés ethniques ayant tendance à se tourner vers leur pays d?origine pour satisfaire leur soif de formation supérieure. Il y a le risque d?une loyauté première vers ces pays d?origine plutôt que vers leur patrie mauricienne.

Ce risque est toutefois corrigé par le fait que les étudiants mauriciens, même de communautés diverses, préfèrent se regrouper plutôt que de se perdre dans la masse des étudiants des pays d?origine. Il existe donc une nation mauricienne avec ses affinités propres. L?université peut resserrer ces liens et promouvoir le mauricianisme, en créant plus de contacts, plus de rapprochements entre fils du sol de différentes communautés et en donnant une empreinte typiquement mauricienne à la formation supérieure qu?elle dispense.

La vie moderne a ses impératifs. Tout se centre sur le développement économique. Le profane, l?amateur, n?a plus sa place dans les sphères d?activité. L?université peut aider à combler les lacunes pouvant exister dans l?encadrement moyen et intermédiaire. La difficulté à Maurice est d?assurer un emploi aux étudiants en fin de formation universitaire. D?où la nécessité de distinguer les étudiants non salariés à plein temps des salariés pouvant bénéficier d?une formation supérieure à mi-temps.

Une vice-chancellier mauricien

L?agriculture se prête ainsi à cet enseignement à plein temps d?où la place incontestable pour une faculté des sciences agricoles et de technologie industrielle. En revanche, dans l?administration des entreprises, il serait dangereux d?avoir des étudiants à plein temps incertains de trouver des débouchés en quittant l?université. Il est préférable d?organiser des cours de recyclage et de formation pour les fonctionnaires de l?Etat et les employés du secteur privé.

L?université pourrait aider des détenteurs d?un Higher School Certificate (HSC) à acquérir un diplôme de B.A. et de B.Sc de l?université de Londres. On pourra ainsi rehausser la qualité de l?éducation secondaire. On peut aussi relever la compétence de plusieurs professions comme les inspecteurs sanitaires, les clercs d?avoué, infirmiers, les employés de banques, les aspirants comptables, les arpenteurs, etc. Aux ?in service courses? on peut adjoindre des cours du soir.

Maurice a perdu deux ans entre 1966 et 1968. La priorité est alors de nommer un vice-chancelier compétent, capable d?assumer ses responsabilités. Mieux vaut choisir un Mauricien parfaitement au courant de la complexité de la société locale. A la demande de Veerasamy Ringadoo, Raymond Rivet précise que Octave Wiehé, alors directeur du MSIRI, est la personne indiquée pour prendre charge de l?université de Maurice renaissante.

Il conclut : ?L?université est un investissement pour l?avenir. Si elle est créée sur les bases voulues, elle sera le berceau de la nation mauricienne.? Que dire de plus sinon se demander où serions-nous aujourd?hui sans université à 100 % mauricienne et lui souhaiter les plus grandes ambitions qui soient, tant sur le plan local que régional sinon africain.

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