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Jugnauth : une famille politique éclatée

21 septembre 2006, 20:00

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La fratrie des Jugnauth s?entre-déchire. La guerre est sur la place publique. Pour des observateurs, c?était prévisible. L?héritage de sir Anerood Jugnauth, confus sur le plan des idées, procède d?un empirisme de la pratique. Comprendre les dysfonctionnements de son parti, le Mouvement socialiste militant (MSM), et les difficultés auxquelles ce parti est confronté aujourd?hui nécessite un retour en arrière.

Après une entrée en politique à travers l?Independent Forward Block, sir Anerood Jugnauth se joint au MMM en 1971. Il reste leader de ce parti jusqu?en 1983. Après la scission au sein du parti mauve, il fonde le MSM. Il est Premier ministre de Maurice de 1982 à 1995. Réinstallé à la tête du gouvernement en 2000, il prend sa retraite de la politique active en 2003. Présenté comme le ?père du développement économique?, il est désormais président de la République.

?Le politicien sir Anerood Jugnauth est né en 1983 lorsqu?il sort de l?ombre de Paul Bérenger?, explique un observateur politique. Ce politicien va vite devenir un redoutable chef d?Etat. En 1983, sir Anerood Jugnauth commence à écrire l?histoire de son pays parallèlement à la sienne. C?est une histoire qui naît de l?urgence de prouver sa force. Après avoir été présenté comme le pantin de Bérenger de 1971 à 1983, il s?assume enfin. C?est dans cet acte qu?il fonde l?essence de son engagement politique mais aussi l?acte fondateur qui va marquer son cheminement et le respect qu?il inspire désormais.

SAJ l?inspiration

Le premier trait du jugnauthisme, si on peut parler d?un principe politique propre à SAJ, c?est cette capacité de réaction et ce besoin de se prouver en devenant sa propre Némésis. ?Dès 1983, il va démontrer qu?il sait prendre des décisions. De bonnes décisions rapidement. Il s?affirmera graduellement en réalisant son destin dans l?accomplissement du destin du pays?, fait ressortir Showkutally Soodhun du MSM.

La philosophie politique de SAJ s?esquisse donc dès ses premiers mouvements dans un radicalisme pragmatique. ?Sa seule obsession, c?était de faire le pays avancer?, confirme Dhiraj Balgobin qui, après avoir fait ses débuts politiques au MSM dans les années 90, s?est éloigné de ce parti. Cette obsession va se traduire à travers une application au travail, la discipline et une grande malléabilité idéologique. ?C?est ainsi qu?en 1983, après s?être séparé de Paul Bérenger, il va essayer de se montrer plus à gauche de son ancien collègue en nationalisant des entreprises sans paiement de compensation immédiat?, analyse Raj Mathur, professeur en sciences politiques à l?université de Maurice.

Besoin de s?affirmer et activisme se marient à la perfection chez SAJ durant cette période. C?est ce qui explique aussi qu?il va graduellement se laisser guider par la tendance mondiale en pratiquant la déréglementation des prix et l?ouverture économique. Toutefois, comme tous les dirigeants politiques que ce pays a connus, il sera animé d?un ardent désir de justice sociale avec une action poussée dans les secteurs de l?éducation et de la santé, entre autres.

Après son retrait de la politique active, SAJ cède le leadership de son parti à son fils Pravind. Celui-ci, dès lors, est confronté, dans un premier temps, à des défaillances avant les élections de 2005 et, dans un deuxième temps, à des défections majeures dont celle de son oncle, l?autre Jugnauth, Ashock. Celui-ci a lancé cette année l?Union nationale et se pose en adversaire direct de Pravind Jugnauth avec en toile de fond, comme arbitre, l?incontournable Paul Bérenger. Est-on à nouveau à la case départ avec des hommes qui ont besoin de prouver leur leadership ou encore des hommes enclins à utiliser un ?kingmaker? pour accéder au pouvoir? Quoi qu?il en soit, l?électorat MSM se pose des questions. Orphelin de SAJ et oscillant continuellement entre le MSM et le PTr, cet électorat est également idéologiquement neutre, se signalant par son pragmatisme et son besoin d?appartenir au pouvoir.

Pas d?idéologie

L?histoire le montre, on peut difficilement parler d?idéologie politique en référence au jugnauthisme. L?héritier naturel et politique de SAJ le dit d?ailleurs clairement. ?Je ne parlerai pas de jugnauthisme mais plutôt d?une philosophie politique basée sur le réalisme, le pragmatique et la quête de l?unité?, confie Pravind Jugnauth. Les autres mots-clés de cette philosophie sont le développement, la prospérité, la discipline? ?D?ailleurs notre devise, c?est unir pour bâtir?, enchaîne le leader du MSM.

La preuve par l?action, telle semble être la principale caractéristique du parti soleil. Pour ce qui est d?idéologie, il faudra repasser même s?il est vrai, comme le fait remarquer Raj Mathur, qu?il n?a pas ?de distance idéologique entre Pravind, Paul et Anerood?. Notre interlocuteur abonde également dans le sens de Pravind Jugnauth. ?Je ne pense pas qu?il existe un jugnauthisme comme il existe un bérengisme ou un ramgoolamisme. Il s?agit plutôt de pragmatisme couplé à un réalisme social. SAJ a été formé à l?école du MMM et il en a connu tous les avatars. Avec la création du MSM, il va apporter un mode opératoire qui lui est personnel?, explique le professeur d?université.

En fait, du début des années 80 au milieu des années 90, l?histoire du pays coïncide avec celle d?un homme qui entamera et qui réussira sa résurrection politique. Il s?agit moins de penser l?avenir que d?intervenir sur le présent. Moins de réfléchir que d?agir tant l?urgence était grande et que le contexte se prêtait à un décollage économique.

Cet objectif atteint, il est à présent moins évident de définir l?action d?un parti comme le MSM. Si pour beaucoup, c?est un parti de gouvernement, pour d?autres, c?est aussi un parti dont le positionnement reste aléatoire. Sur le plan de la spéculation politique, on a ainsi pu constater récemment qu?il a suffi d?une rencontre entre Navin Ramgoolam et Pravind Jugnauth pour comprendre que la méfiance réciproque qu?ils entretiennent peut aisément faire place à une entente commandée par la realpolitik.

Au-delà des idées, il y a les hommes. A ce niveau, on relève une opposition de style entre Pravind et Ashock. Chacun projette une image idéalisée auprès des électeurs. Le premier nommé se veut homme de parole. Il ne cesse de le répéter : il a respecté la parole donnée à Paul Bérenger. La constance n?étant pas une qualité chez les dirigeants politiques, il veut, lui, prouver qu?il a des principes et des valeurs qui transcendent le seul attrait du pouvoir. La philosophie politique du MSM se résume en une expression chez lui: c?est un parti d?hommes qui ont travaillé et qui ont rempli leur contrat. Enfin, et non des moindres, dira Pravind Jugnauth, ?les gens ont aujourd?hui une certaine nostalgie de SAJ et ils disent aussi que l?alliance MSM-MMM était plus efficace?.

?Au-delà des idées, il y a les hommes. A ce niveau, on relève une opposition de style entre Pravind et Ashock. Chacun projette une image idéalisée auprès des électeurs.?

Du côté d?Ashock, on joue également sur les deux tableaux. Lorsqu?il affirme qu?il faut ?un Jugnauth pour diriger ce pays?, le leader de l?Union nationale cherche également à jouer sur la nostalgie de SAJ. A cet effet, la tentative de faire valoir des arguments qui le rapprochent du style de SAJ n?est pas gratuit. ?Il y a une similarité entre sir Anerood et Ashock. Ils n?oublient pas d?où ils viennent et les difficultés auxquelles ils ont été confrontés. Il y a aussi ce côté gro fey qui est commun, soit une spontanéité de langage, un certain franc-parler?, relève Dhiraj Balgobin.

Le jugnauthisme ne se résume pas toutefois à la seule aspiration, certes légitime mais bien restrictive, de devenir Premier ministre comme le projet politique que s?est fixé Ashock Jugnauth en créant son parti. L?héritage de SAJ, c?est surtout une volonté de réussir, un régime disciplinaire et une ambition d?ascèse nationale. C?est en cela que ceux qui se réclament de lui ont encore beaucoup à prouver.

Jeu de rôles

Dans la partie de bonneteau à laquelle se livrent Pravind et Ashock Jugnauth, chacun cherche la carte maîtresse qui lui permettra de devancer l?autre. Les deux ont l?avantage de présenter des traits opposés. ?Ashock Jugnauth doit encore faire ses preuves. On ne peut le juger sur un meeting où, de surcroît, il a bénéficé du soutien du MMM. Pravind Jugnauth, de l?autre côté, s?appuie sur un parti qui a une certaine assise?, note Raj Mathur. Le leader du MSM ne compte pas seulement sur les structures d?un parti pour assurer son rayonnement, assure Showkutally Soodhun. Il rappelle que son leader a d?abord agi en agent politique en 1987, qu?il a été défait aux législatives de 1995 avant de se faire élire aux municipales de 1996 et aux générales de 2000. ?Pravind Jugnauth a le même sens de la discipline et de la méritocratie que SAJ. C?est aussi un rassembleur?, enchaîne le membre du MSM. Dhiraj Balgobin voit, lui, une force tranquille en Pravind Jugnauth mais lui reproche la faiblesse de céder aux combines des sous-fifres. Quant à Ashock Jugnauth, il estime que le leader de l?Union nationale est ?quelque part un héritier de SAJ sur le plan des traits de caractère?. ?Quand à mes débuts en politique je rencontrais SAJ, c?était surtout un homme plein d?humilité que je découvrais alors même qu?il était l?homme le plus puissant du pays. Cela et le charisme, c?est ce qu?il faut pour devenir un grand leader??, laisse entendre Dhiraj Balgobin.

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