Publicité
Joseph Sévène-Bérichon raconte les premières années de Curepipe
Par
Partager cet article
Joseph Sévène-Bérichon raconte les premières années de Curepipe
En 1954, parut aux Editions Esclapon, un récit de Joseph Sévène-Bérichon, intitulé ? Autour de mon clocher ?. Le 50e anniversaire de cette parution nous incite à feuilleter de nouveau ces pages, écrites avec tendresse, humour et gratitude (à la demande d?ailleurs du curé de l?époque, le chanoine Arthur Canning) et dans lesquelles l?auteur raconte les premières années de la ville de Curepipe et nous offre volontiers les souvenirs de son enfance curepipienne. Grâce à cet auteur, nous recevrons en prime ceux de son beau-père, Henri Théveneau, qui l?aide ? à retracer le visage premier de Curepipe ?, ainsi que ceux d?une nonagénaire, Mme Prosper Allendy, née en 1864 ou avant, et qui ? fait revivre, avec toute la lucidité qui est la sienne, le Curepipe de 1869?. Il rend enfin hommage aux ?nombreuses vieilles figures curepipiennes demeurées chères? aux hommes de sa génération.Les parents de l?auteur habitent, à leur arrivée à Curepipe-Road, venant de Port-Louis, une maisonnette ?recouverte de feuilles de Vacoas?.
Peu après sa naissance, son père acquiert une demeure nouvellement construite à Forest-Side. Il se souvient qu?en toute saison ou presque un brouillard épais enveloppe le Curepipe de son enfance. ?Sous les rayons du soleil, ce brouillard se déploie tel un voile de gaze au-dessous des arbres qui nous entourent et semble se suspendre à leurs branches. A midi, quand brille le soleil, il éclaire une étendue marécageuse en certains endroits et d?où vaquois, ravenales et arbres-du-voyageur se dressent au-dessus des champs d?herbe mèche. En d?autres coins, la plaine remplace les marais. Elle se déroule tel un grand tapis semé de clochettes mauves. L?églantine s?en élance pour se suspendre aux bambous chevelus?.
Les cerfs s?aventurent jusqu?au centre de la ville. Leur ?trou? n?est pas bien loin, il est vrai. N?oublions pas que Curepipe est encore entourée de forêts, pas encore de pins, et que celles-ci sont aussi repaires de braconniers, de repris de justice, de fabricants de ti-lambic et qu?il ne fait pas bon s?y aventurer seul et sans défense. Outre le cerf vagabond, Curepipe fourmille de singes et de perdrix et ses ruisseaux de dame-céré et de chevrettes.
Des militaires anglais font volontiers halte dans les environs de la chapelle Notre-Dame de Lourdes, à Eau-Coulée. Ils s?arrêtent, bivouaquent et curent volontiers leur pipe, justifiant par ce geste familier le nom donné à la localité. Sévène-Bérichon confie que l?Eau-Coulée, la région nord de Curepipe, est la première à se couvrir de maisonnettes. On préfère volontiers construire le long du grand chemin ou encore de la grand-route, traduction locale du main road anglais et qui devient abusivement Route Royale même dans les villages les plus excentrés ou encore le long du littoral. Et ce n?est pas le regretté Guy d?Arifat qui nous aurait donné tort sur ce point.
Saine fraîcheur
La vie est monotone à Curepipe, confie l?auteur. Il sait toutefois apprécier l?atmosphère limpide et revigorante, comparée à la chaleur accablante des régions côtières où sévit la ?fièvre?. Ce mot l?inspire : ?La fièvre ! que d?angoisses en ce petit mot ! Vous ne comprendrez jamais l?effroi qu?il suscitait. C?est à ce fléau que Curepipe doit son élection comme sanatorium et cette expansion rapide qui en fait une ville?. Mais ce sanatorium se sent particulièrement isolé à la veille d?un cyclone menaçant et terrifiant quand, au coucher du soleil, ?le rouge pourpre, précurseur de l?ouragan, envahit les hauteurs curepipiennes?. Ah ! le bruit sinistre, en pleine nuit, des rafales qui font trembler les plus braves. Ah ! les regards angoissés au bruit encore plus terrifiant du craquement d?une branche maîtresse. Ceux, qui n?ont pas vécu ces heures de terreur, ne sauront jamais ce que peut être l?intensité d?un cyclone tropical. Paralysé par la peur, un officier de la Royal Navy, affecté à la Mauritius Naval Volunteer Force confiait, en plein cyclone Carol, à la famille qui l?hébergeait alors, qu?il avait connu les frayeurs des bombardements de Londres pendant la 2nde Guerre mondiale mais que cela n?était rien comparé à l?épouvante ressenti par lui pendant les interminables heures du lent passage de ce cyclone.
Sévène-Bérichon se souvient avec nostalgie de la grand-route qui serpente entre les maisonnettes, de l?Eau-Coulée à Forest-Side. L?automobile n?a pas encore envahi la ville. En revanche, carrioles et calèches ne font pas défaut. Le train fait peur au début. De plus, il enseigne à tous les bienfaits de la ponctualité. Pas donc de Mauritian Time à l?époque. Bien au contraire, on brocarde les hyper-ponctuels qui se pointent à la gare avec une bonne heure d?avance. L?auteur se souvient des propriétaires de sucrerie et des administrateurs d?établissement sucrier du Grand-Port et de la Savane qui se rendent au port (ou en ville) ?dans des voitures tirées par de beaux et forts chevaux?. Ils trouvent des bêtes de relais, à l?Hôtel Burke, situé après le pont Carbonnel, ?en la demeure de M. Pierre Ritter-Adam?. L?auteur fait volontiers l?école buissonnière pour aller admirer les chevaux des écuries Burke. Pour éviter les grandes personnes le connaissant et capables d?aller raconter ses escapades à ses parents, il se faufile en passant ?chez Mme Bestel? qu?un séga de l?époque a popularisée. La demeure de celle-ci est celle qui appartiendra par la suite ensuite à Louis de Rochecouste et que possédera ensuite Maxime Guimbeau.
Un autre ?hôtelier?, M. Furcy, est le voisin de l?école de Mme de Prestbourg (demeure occupée ensuite par Mme Hilaire Ferrat). L?auteur fréquenta cette école. Résonnent toujours à ses oreilles, le claquement des longs fouets et des lourdes chaînes faisant autant de décibels que la cloche de l?école. La ?théorie? des charrettes s?éloigne sur la grand-route, nourrissant l?imagination des enfants trop rêveurs. La dernière maison est celle de M. Fadheuilhe. Elle fut ensuite celle de M. Dick. Léopold Antelme y construit plus tard White-Hall et M. P. de la Hogue-Rey une villa moderne. Curepipe est alors si déserte que l?auteur se souvient avoir lancé ses cerfs-volants ?en face des flats Merven?.
Entre-temps, la Mare-aux-Joncs prend tournure de ville et devient Curepipe. Des maisons remplacent les cahutes initiales et les boutiques deviennent magasins. Curepipe devient paroisse catholique en 1868 et l?abbé Michael Comerford en est le premier curé. La construction de l?église commence peu après et le 25 décembre 1872 on y célèbre la messe pour la première fois.
Sévène-Bérichon parle encore d?un ?camp malgache? à Curepipe, donnant peut-être raison à ceux qui écrivent Kankavale au lieu de Camp-Caval. Il fait de Mangalkan un chef de marrons redoutable et redouté. Owen O?Connor noue autour de son casque d?officier un filet de gaze pour se protéger des moustiques et autres bestioles. M. Chéron possède une demeure de style normand à Eau-Coulée. Les Lahausse de la Louvière possèdent une concession sur le versant est du Trou-aux-Cerfs. A 200 mètres du Bassin Bleu, sur la berge gauche du ruisseau Poule d?Eau, se trouvent les tombeaux de deux membres de cette famille. En 1951, la famille Hourquebie habite toujours Bois-Sec à Curepipe-Road. La paroisse Sainte-Thérèse acquiert 10 arpents de Mme Chauvin. Celle-ci donne aussi le terrain du couvent de Bon Secours, emplacement occupé aujourd?hui par l?avenue Elizabeth II, devant la mairie de Curepipe. Délogées, les religieuses acquièrent l?immeuble de la famille Raffray, ruelle Collège-Royal.
Les plans et devis pour la première chapelle Sainte-Thérèse sont préparés par M. Rampan, un architecte français ayant épousé la Mauricienne Mathilde Gaschet. A son actif figure le ? Chalet ? de M. G. Bourguignon et la villa d?Emile Sauzier. Le terrain Chauvin étant marécageux, il faut au préalable le drainer, le combler, le niveler, empêcher l?eau de sourcer de toutes parts. Virgile Naz trouve trop onéreux le projet Rampan. Ce dernier froissé se retire avec tous ses plans, laissant en plan ses contradicteurs. Virgile Naz et M. Bruniquel achèvent l??uvre en? se basant ?de mémoire? sur les plans Rampan. La chapelle initiale fait seulement les quatre cinquièmes de la nef actuelle. Les maîtres de chapelle sont successivement Mlle Emilie Carbonel et son époux, M. Ernzt Bouvet. Ils sont aidés par le Dr Evenor Chastellier, le père du compositeur Marcel Chastellier.
Parmi les premières constructions curepipiennes d?envergure, on note le Petit Château (1871) de Léon Pitot, la Villa Chambly de Théodore Sauzier, Mon Rêve de Félix Laganne. La demeure de M. Beaugeard devient le Château Belle-Vue. La rue Lees s?appelle encore Sentier Beaugeard. Les rues sont inexistantes ou presque. Des sentiers relient les différentes campagnes. Une brasserie ouvre même ses portes à Forest-Side où le houblon vient fort bien. On développe la culture du quinquina. M. d?Unienville fait sensation avec sa magnanerie. Les Dames de Lorette ouvrent un premier couvent, Sion Hill, à la rue Couvent de Lorette, Curepipe-Road.
Un Conseil pour la ville lumière
Le gouverneur Charles Lees décide alors de doter Curepipe d?un conseil urbain qu?il confie à Sir Virgile Naz. Les premiers membres en sont Victor Lamarque, Dr A. Edwards, Ferdinand Antelme, Théodore Sauzier et Louis de Rochecouste. Le secrétaire en est Henri Robert et l?ingénieur, Edgard Hughes. Les premiers revenus annuels s?élèvent à Rs 51 000. D?un marécage, ces premiers administrateurs en font une ville, rivalisant bientôt avec la capitale en plein déclin, en raison des épidémies, d?incendies, de cyclones (1892). La population compte 10 000 habitants. Il n?y a aucun plan d?urbanisation. Le Board ouvre ses bureaux chez James Chasteauneuf. M. Salafa peut encore acheter cinq arpents en plein centre de Curepipe pour 2 500 piastres (Rs 5 000 de l?époque). L?Etat achète l?emplacement du Jardin Botanique pour Rs 3 680 et celui des casernes pour Rs 12 200. Près de la gare ferroviaire de Curepipe se trouvent le Casino et l?Hôtel Fleurot. L?immeuble Salafa abritera successivement le collège Royal et la magistrature. Le cinéma Ritz est encore une scierie et un immense chantier de bois. Le Collège Saint-Joseph est un bel immeuble en bois depuis 1877. Au centre de la ville se trouve l?Hôtel Wilkinson où les Anglais vont prendre leurs drinks vespéraux.
Au début du XXe siècle, le centre commercial de Curepipe commence à ressembler à une ville. Le nouvel Hôtel de Ville, l?ancienne Malmaison mokassienne, démontée, transportée et reconstruite à Curepipe en seulement un an, a fière allure. Le Collège Royal se dote, sous Robert Chancellor, d?une façade mini-Buckingham Palace. La ? boîte des blagueurs ? de M. Nayl devient le Club de Curepipe, lequel occupe la maison d?Edouard Rouillard. Près de la gare, le photographe Charles Drenning tient studio. Les après-midi sportifs se déroulent au Vélodrome de Curepipe, sans doute la première infrastructure sportive de l?île car même le Turf Club ne dispose pas alors de tribunes permanentes au Champ de Mars.
Joseph Sévène-Bérichon connaît les recherches de M. Charles Giblot-Ducray et qui seront publiées sous le titre ?Histoire de la ville de Curepipe?. Depuis M. Guy Rouillard a publié une autre étude sur l?histoire de cette ville, à l?occasion du centenaire de son conseil urbain puis municipal. Il va de soi que l??uvre de Guy Rouillard complète avantageusement le travail de ses prédécesseurs et les corrige au besoin en apportant les modifications et les précisions qui s?y imposent. Mais on continuera pendant longtemps encore à feuilleter avec un plaisir renouvelé les souvenirs d?enfance contenus dans Autour d?un Clocher.
Publicité
Publicité
Les plus récents