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John Grisham signe sa première contre-enquête d?un fait réel
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John Grisham signe sa première contre-enquête d?un fait réel
La grande histoire. ?The big story.? Le rêve de tout écrivain : mettre la littérature - ?sa? littérature - au service de ce que l?histoire cache, de ce que l?histoire oublie. Retrouver les faits pour éviter qu?ils ne nous tyrannisent, qu?ils ne nous embrouillent. Retrouver les faits pour les faire réfléchir sur le monde dans lequel nous vivons. ?Nous écrivons pour porter témoignage de l?histoire?, a dit un jour d?une belle formule l?écrivain Colum McCann.
John Grisham, qui était jusqu?à présent connu - très connu - pour ses thrillers et romans d?espionnage (La Firme, L?Affaire Pélican, Le Maître du jeu, L?Idéaliste...) est tombé un jour, dans le New York Times, sur la notice nécrologique d?un certain Ron Williamson. Un titre - ?Ronald Williamson, arraché au couloir de la mort, s?est éteint à 51 ans? - et une photo le montrant dans la salle d?audience le jour où il avait été innocenté - ?Il avait l?air perplexe et soulagé, peut-être aussi légèrement suffisant?, se souvient Grisham. Et puis un texte écrit par Jim Dwyer.
?Comme je n?allais pas tarder à le découvrir, cet article restait à la surface des choses, ajoute l?écrivain. Un livre me tendait les bras. L?idée d?écrire autre chose qu?un livre de fiction m?a rarement effleuré - j?avais trop de plaisir avec mes romans - et je ne savais pas dans quelle aventure je me lançais.? Au bout de celle-ci, un livre donc, L?Accusé. Et un bon accueil critique aux Etats-Unis pour cette contre-enquête implacable en forme de réquisitoire contre la peine de mort et le système judiciaire américain.
L?histoire se passe à Ada, une petite ville sans histoire du sud-est de l?Oklahoma. Quelques vieux derricks scandent encore le paysage, vestiges rouillés de l?époque glorieuse des puits jaillissants, des spéculateurs et des fortunes rapides. Au moment où commence l?histoire, en 1982, les habitants gagnent leur vie ?en travaillant à l?usine, dans les fabriques d?aliments pour animaux et dans les fermes qui produisent des noix de pécan?. Autant dire, écrit John Grisham, que si cette affaire n?était pas arrivée, ?personne n?aurait entendu parler d?Ada, et ça n?aurait pas déplu aux braves gens du comté de Pontoloc?.
L?affaire, donc : le 7 décembre 1982, une jeune femme de 21 ans, Debbie Carter, est violée et assassinée. Elle était serveuse au Coachlight, à la périphérie de la ville, et plusieurs personnes l?avaient vue le soir du drame se disputer sur le parking de cette boîte de nuit avec un ancien ami de lycée, Glen Gore. Quelques heures plus tard, son amie Donna Johnson l?avait retrouvée morte à son domicile. Sur le mur, quelqu?un avait griffonné à l?aide d?un liquide rouge : ?Jim Smith sera le prochain.?
Décrire la société américaine
Arrivé peu après sur les lieux, l?inspecteur Dennis Smith, capitaine de la police d?Ada, procéda à toutes les vérifications et investigations d?usage. Toutes ? Pas vraiment. ?Aussi curieux que cela puisse paraître, écrit Grisham, on ne prit pas les empreintes digitales de Gore, pas plus qu?on ne lui demanda des échantillons de salive ou de poils.? Il passa entre les mailles du filet.
Cinq ans après le meurtre, contre toute évidence, deux hommes, Ron Williamson, un ancien joueur de base-ball devenu alcoolique, et Dennis Fritz, furent accusés du meurtre de Debbie Carter. Les experts avaient pourtant établi dans leur rapport ? sans réserves ni équivoque ? que les empreintes découvertes n?appartenaient pas aux deux suspects. Mascarade de procès, condamnation à mort, procès en appel en 1999, il fallut douze ans aux avocats de Williamson pour prouver l?innocence de leur client. Entre-temps, la technique des tests ADN avait été découverte et leur pratique s?était répandue...
De passage à Paris, John Grisham se souvient du moment où il a découvert cette histoire. ?J?ai tout de suite compris que c?était l?histoire de ma vie, dit-il. J?étais fasciné. Si c?était une fiction, personne ne l?aurait crue.? Dix-huit mois d?enquête acharnée, on pense bien sûr à De sang-froid et à Truman Capote : ?J?avais lu le livre il y a des années. Mais avant d?écrire L?Accusé, je l?ai relu deux fois. C?est pour moi ?la? référence. Même si je sais très bien que j?écris beaucoup moins bien que Capote. Et que, à la différence de moi, il a pris beaucoup de libertés avec la vérité, en particulier en se servant de citations imaginaires. Moi, plus que lui, j?ai ?collé? aux sources et aux documents originaux.?
Comme on lui fait remarquer que ses livres sont comme écrits dans l?urgence avec une économie de mots, il répond : ?Je ne sais pas travailler lentement. En général, il me faut six mois pour écrire un roman.? Avec ce livre, se définirait-il comme un écrivain engagé ? ?Je veux décrire la société américaine, son extrême violence, sa pratique éhontée de la peine de mort. Aujourd?hui, aux états-Unis, après sept ans d?administration Bush, c?est difficile d?être optimiste. La guerre d?Irak est devenue pour nous un véritable cauchemar, un nouveau Vietnam.Guantanamo, Abou Ghraib, sous le prétexte de cette guerre, l?administration Bush ignore les lois, comme elle ignore d?ailleurs les conséquences du réchauffement planétaire. Bush se conduit comme un petit dictateur. Et si l?économie va bien, on constate que ses progrès se font toujours en faveur des mêmes, les plus riches, alors que les pauvres sont toujours plus pauvres.?
Dans L?Accusé, tous les protagonistes sont blancs. Une Amérique profonde que Grisham connaît bien et à laquelle il s?identifie volontiers ? jeune, il fut avocat à Memphis. On lui demande si un jour il aura envie d?écrire un grand livre sur l?Amérique, en prenant du temps pour l?écrire. ?Peut-être, on verra. En vieillissant, on devient plus sage. Vous savez, j?ai une immense admiration pour John Le Carré. Un maître du temps, lui.?
Le Monde 2007.
Distribué par The New York Times Syndicate.
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