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Itinéraired?un enfant gâté

29 décembre 2005, 20:00

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

<B>Par Stéphane SAMINADEN</B>

C?est l?histoire d?une petite île perdue au milieu de l?océan Indien, loin de tout. Avec ses 720 miles carrés, sa population galopant allègrement vers le million d?habitants et avec pour unique ressource, la canne à sucre, tout et tous la condamnaient au sous-développement à l?issue de son indépendance en 1968. Et pourtant. L?impensable se produit.

Envers et contre tout, l?île connaît une relative prospérité économique, entre 1980 et 1995. Les institutions de Bretton Woods, qui ont besoin d?un modèle à vendre pour mieux faire avaler leurs prescriptions économiques décriées, citent volontiers ce pays en exemple. C?est la référence pour le continent africain. On ose même parler de miracle.

Le cliché est effectivement tentant. Voila une île qui, loin des sources de matières premières, loin des grands marchés des pays développés, réussit à diversifier son économie hors de la monoculture de la canne pour se lancer avec succès dans le textile-habillement et le tourisme et qui tend vers les services financiers, entre autres. Voilà donc un pays qui sort du sous-développement et qui se voit déjà dans le club des pays nouvellement industrialisés, avec un revenu par habitant de $ 3 500.

<B>« Le Singapour africain »

L?ascension est tellement fulgurante et bouleverse si profondément la vie des citoyens que ce pays, l?île Maurice, s?autoproclame «Tigre de l?océan Indien» ? en référence aux nouveaux «Dragons» du sud-est asiatique. Elle se voit déjà le «Singapour africain». Une bien belle ambition. Un beau rêve.

Aujourd?hui, si Maurice ne se ressaisit pas bien vite, elle figurera bientôt dans les annales comme l?exemple de la plus fulgurante ascension et de la plus rapide dégringolade de l?histoire économique des nations. Les cycles de croissance-récession sont suffisamment documentés et suffisamment répandus pour éviter de tomber dans le paroxysme du pessimisme.

Mais il est indubitable que les éléments contributifs au décollage économique du pays dans les années 80 n?existent plus. Le monde a changé. Sans nous. Le monde a changé. Nous aussi. Mais pas dans le bon sens.

Et pourtant, même au risque de paraître aujourd?hui wise after the event, tout ou presque était écrit sur les murs de la libéralisation. Le démantèlement de l?accord multifibre, qui a réduit le nombre d?emplois dans le textile-habillement de 90 000 à 50 000 ? Il avait été annoncé depuis la conclusion de l?Uruguay Round de 1994, qui a donné naissance à l?Organisation mondiale du commerce.

La baisse brutale du prix du sucre ? On le savait depuis des années, mais c?était un sujet tabou. On s?est voilé la face pour le textile comme pour le sucre. Et, dans le cas de l?industrie sucrière, la charge émotionnelle et socio-politico-communale, a pendant trop longtemps bloqué tout débat.

En lieu et place d?une politique pragmatique de réforme, on a eu droit à la politique de l?autruche. Les gouvernants, à tour de rôle, se sont entêtés à croire ? le croyaient-ils vraiment ? ? et à faire croire à la population que grâce «aux liens privilégiés et historiques», à «la nouvelle diplomatie économique» et aux contacts personnels avec Blair ou Chirac, la valse des traitements préférentiels allait perdurer éternellement.

Et l?opposition aussi, quelle qu?elle fût, assurait également qu?elle détenait la solution miracle à ces épineux dossiers. L?Union européenne a dû rire un bon coup. Pendant ce temps, nous n?avons rien fait ou, presque rien, par rapport à l?ampleur de la réforme économique requise.

Ainsi, au-delà des préférences commerciales judicieusement utilisées qui ont fait le succès économique que l?on a connu et qui n?existeront bientôt plus, l?élément qui manque le plus cruellement à une relance économique, c?est le facteur humain. Gâté par les années de vaches grasses, le Mauricien-consommateur est devenu sourd à une perspective d?années de vaches maigres.

En effet, pendant que les politiques avaient pour seul agenda la reconduite aux affaires ou la reconquête du pouvoir, la population s?est laissée bercer par leurs douces paroles. Le Mauricien s?est calfeutré dans son confort relatif en écoutant d?une oreille distraite ces «soi-disant» menaces ? colportées certainement, lui disait-on, par les opposants au régime en place, des oiseaux de malheur, des capitalistes exploiteurs et? la presse.

Le bruit de la chaîne stéréo, de la télévision satellitaire, du jeu électronique des enfants et l?alarme du micro-onde étaient sans doute des musiques plus douces. Et puis il avait aussi, pour le distraire, le début de la nouvelle saison de la ligue anglaise, quand ce n?était pas les courses ou les derniers scandales à la mode, pour le distraire.

<B>Pour consommer plus, il faut produire plus</B>

Si cela ne suffisait pas, il y avait aussi les campagnes électorales. Quelle nouvelle alliance ? Qu?allait faire le père par rapport à son fils ? Qu?allait faire leur allié ? Et celui annoncé comme porteur de tous les espoirs de changement dans tout cela, quelles sont ses chances ? Voilà des sujets de conversations plus intéressants que l?érosion des préférences et la perte de compétitivité de l?industrie d?exportation. Evidemment, tout le monde préfère parler de l?érosion de son portefeuille. Mais que font les syndicats ?

La société de consommation dont nous avons héritée des glorieuses années 80-95 est un bienfait que nous ne pouvons rejeter. Personne ne niera que Mammouth a démocratisé le crédit et l?accès à l?équipement ménager pour une majorité de Mauriciens. Mais de trop nombreux salariés-consommateurs ont oublié un postulat : pour consommer plus, il faut produire plus. Qui n?avance pas, régresse.

Aujourd?hui, chaque Mauricien a une dette de Rs 120 000, ce qui représente le fardeau de la dette nationale de Rs 120 milliards divisé par le nombre d?habitants. Maurice et le Mauricien vivent au-dessus de leurs moyens.

Durant ces cinq dernières années, la croissance nationale a tourné autour de 4 %. On dit depuis des années que cela est largement insuffisant et qu?il faudrait une croissance de 7 à 8 % pour maintenir notre niveau de vie. Atteindre cet objectif présuppose une remise en question profonde du modèle économique basé sur une diversification plus poussée vers les services.

Trop de Mauriciens ignorent ou ont oublié qu?avant le «miracle», il y a eu une longue traversée du désert, passant par le programme de réajustement structurel du Fonds monétaire international et deux dévaluations de la monnaie. Cette volonté d?effort national peut-elle être relancée aujourd?hui ? Il le faudra. Sinon? la réforme économique que nous avons menée timidement du bout des lèvres risque de nous être imposée contre notre gré. L?enfant gâté finira par se être puni par les gendarmes de Bretton Woods.

QUESTION A

<B>Hamid Jhumka, directeur de la division Analyse économique et industrie à la CCCIM

« Nous vivons au-dessus de nos moyens » </B>

<B>La Banque de Maurice a revu le taux de Lombart. La politique monétaire peut-elle résoudre les problèmes du pays ? </B>

Non, elle a ses limites et ses paradoxes. La politique monétaire a des effets limités sur les activités économiques. Nous avons vu qu?aux dernières élections, il y a eu double surenchère de la politique budgétaire. L?une provoquée par l?ancien régime et l?autre par le présent gouvernement. Ils ont considérablement augmenté les dépenses publiques. Cela provoque l?inflation et accentue le déficit commercial.

Le déficit de la balance commerciale est si élevé que même l?exportation des services et les transferts ne parviennent pas à le combler. La balance du compte courant est aujourd?hui déficitaire. Nous vivons au-dessus de nos moyens.

Nous sommes dans une situation contradictoire. D?un côté, il y a une politique fiscale qui encourage la consommation, et de l?autre il y a la politique monétaire qui va dans le sens inverse.

<B>Le but de la politique monétaire n?est-il pas de contenir ces excès ? </B>

Je ne crois pas. Les politiques monétaire et fiscale doivent aller dans la même direction. En relevant le Lombart Rate, la Banque centrale a choisi de réduire la pression sur les prix et les devises. Mais cela se fait au détriment de l?emploi.

Dans la conjoncture actuelle, l?on ne peut se permettre des décisions qui poussent les entreprises à réduire leur personnel. La création d?emplois est beaucoup plus importante que la stabilité des prix.

<B>La population vit déjà difficilement les augmentations de prix?</B>

Il faut modérer les dépenses. Une politique de taux de change visant à soutenir les secteurs d?exportation implique une dépréciation continue de la roupie et une hausse de prix. Ce sera effectivement dur mais cela peut aider la création d?emplois. La priorité du moment est de favoriser la croissance et la relance de l?emploi. Le manque de devises sur le marché est le résultat du fait que nous ne produisons et n?exportons pas assez.

Notre priorité est d?adopter une stratégie qui favoriserait la création de nouvelles entreprises pour résorber le chômage. Le cas échéant, nous risquons de nous retrouver avec des problèmes structurels graves au niveau de la balance des paiements. Il faut tenir compte de cette réalité et adapter notre politique monétaire en conséquence.

Propos recueillis par Akilesh ROOPUN

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