Publicité
Irréparable
S?il ne fait aucun doute qu?un devoir de mémoire s?impose dans un pays qui cherche à comprendre le présent, il est néanmoins important que cette mémoire ne soit pas fragmentée. Or, la revendication en faveur d?une réparation aux descendants d?esclaves est une démarche qui tend à morceler les groupes qui ont connu la même souffrance. Cette lutte installe ses auteurs dans une posture contre-productive et menace la cohésion sociale.
L?esclavagisme et l?engagisme ont beau s?inscrire dans des perspectives historiques différentes, il n?en reste pas moins qu?ils ont engendré tous deux la même déshumanisation et le même traumatisme. Ce fait a été reconnu, cette semaine encore, lors d?un colloque sur la ?Mémoire orale et esclavage dans les pays et îles du Sud-Ouest de l?océan Indien? qui s?est achevé hier à la Réunion. Pour les universitaires réunis à cette occasion, l?esclavage est organiquement lié ?aux asservissements dérivés - engagisme, colonat, déportations?.
L?enfer des plantations coloniales écrasait pareillement les hommes asservis, esclaves ou coolies. Par quel moyen peut-on justifier la nécessité d?accorder une réparation aux uns et pas aux autres ? D?autant plus que le métissage a compliqué davantage le problème. Il n?y a vraiment pas lieu de fonder une revendication sur les différences entre deux groupes alors qu?ils étaient unis dans l?oppression.
Un argument pertinent a été avancé lors de la conférence de l?ONU contre le racisme à Durban en 2001 contre l?idée de la réparation aux descendants d?esclaves. Il soutient qu?on ne peut considérer comme crimes contre l?humanité, des faits qui n?étaient pas considérés comme tels à l?époque où ils ont été perpétrés. Cela rejoint la position de l?Eglise catholique qui s?appuie aussi sur le contexte de l?époque pour justifier son rôle par rapport à l?esclavage.
De toute façon, avec la réparation pécuniaire qui est censée compenser les séquelles de l?esclavage, la question est mal posée. La notion de compensation matérielle est une insulte à la mémoire des esclaves. La dignité humaine est un principe. Elle n?est pas une marchandise qui peut être chiffrée. L?aliénation et le déracinement n?ont pas de prix.
La plus belle réalisation de nos sociétés sera la conservation des traces du passé. Vinesh Hookoomsing, chargé du rapport de synthèse au colloque de la Réunion, a souligné qu?il existe des récits de vie inexploités, des travaux qui mériteraient d?être publiés. Il a proposé la production de CD et de cédéroms à vocation pédagogique. Il a raison car les manuels d?histoire à l?usage de nos écoliers rappellent trop combien ?l?Histoire est écrite par les vainqueurs, rarement par les vaincus ; par les dominants, rarement par les dominés?.
L?effort de préservation et de protection des lieux de mémoire doit également être poursuivi. Si les projets de réhabilitation de sites liés à l?engagisme et à l?esclavage aboutissent, ce serait déjà une victoire contre l?oubli. De plus, le gouvernement a annoncé cette semaine le démarrage de recherches archéologiques à Trianon et à Forbach. Elles compléteront celles menées dans les cavernes qui abritaient les marrons au Morne.
Il est vrai que, dans leurs périples, les esclaves et les coolies ne se sont pas croisés. Mais leurs routes sont jalonnés d?expériences similaires. Le rappel de ces récits vaut bien mieux qu?une réparation.
Publicité
Publicité
Les plus récents