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Iqbal le malvoyant au triste sort

24 janvier 2004, 20:00

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Un homme chancelle d?une pièce à l?autre dans sa maison. Pour orienter ses déplacements, Iqbal, 34 ans, tâtonne, pose ses mains sur un objet, puis sur plusieurs meubles adossés contre de vieux murs en bois, tachés par la moisissure et enduits de peinture bleu vert. Il s?agite, tend l?oreille? c?est sa mère. Elle se lamente, le réclame auprès d?elle. Recroquevillée dans son lit, son visage rabougri à moitié caché par une serviette et des bouts de tissus blancs, son corps décharné engoncé dans une grande chemise de nuit verte, Nazmoon, 75 ans, tente d?arracher les tubes qui la relient à une perfusion mais ses doigts tremblotants finissent par lâcher prise. « Souvent li fer ça. Li gagne ène tas doulère dans so la tête ki fatigue li. Li envie tire tout ça pou arrête souffer », explique Iqbal. Relevant une barre de bois fixée au lit par des câbles électriques usagés, il la rassure, la calme pour essayer d?apaiser sa douleur.

Si seulement, il pouvait extirper cette souffrance, chasser cette mauvaise fortune qui s?abat sur l?unique personne qui ait su prendre soin de lui? Mais il ne peut rien faire. Dans quelques mois ou quelques semaines, voire quelques jours, Nazmoon rendra l?âme.

La tête baissée, des mèches glissant sur son front, le visage renfrogné, l?iris éclairci et les pupilles à peine visibles bougeant incessamment, Iqbal refuse d?imaginer cette perte douloureuse. Dans son esprit, les images se brouillent. Il y a celle de sa mère qui ne sera plus là, puis cette solitude qui le suit comme son ombre. Il a du mal à dissimuler l?angoisse qui le ronge, la crainte d?être chassé de sa propre maison par son entourage qui l?a rejeté.

Un véritable trou noir

« Ki mone fer pou mo mérite ça ? Mo pas conné kifer zot pas lé moi? mo pas conné? mo pas conné ki fer zot fer moi di mal? », répète-t-il. Ses déboires remontent à l?enfance. Lorsque Nazmoon le met au monde le 2 avril 1969, le petit bonhomme, benjamin d?une famille de neuf enfants, souffre d?une infection qui irrite les yeux et provoque des démangeaisons. De ce fait, le bout de chou n?arrive pas à distinguer la moindre forme, les objets ou encore sa mère. La vision pour lui se résume à une couleur : le noir.

« Doctère ti dire mo mama ki mo ti pé gagne catarac et mo banne lentilles lizié pas ti bien formées. Dépi mo ti baba, mone bizin suive traitement l?hôpital Moka. Chaque fois, banne doctères là ti pé donne gouttes et dire moi ki mo bizin mette linettes. Mé malgré tout sa là, zamé mo pas fine guéri. »

La situation empire à mesure qu?il grandit. Il est toujours dans un véritable trou noir. Iqbal fait le va-et-vient entre l?hôpital et l?école primaire de son quartier. Mais ses difficultés le paralysent davantage : « Mo pas ti pé trouvé ki Miss ti écrire lors tableau. Mo pas capav lire. Ti bien difficile pou mo capav comprend. Kan mo dire li ki mo pas pé capav lire, li mette moi dans dernier banc dans classe. Mo pas conné kifer? ». Sa scolarité se solde par un échec aux examens du CPE. C?est alors que sa mère l?inscrit au centre Loïs Lagesse à Beau-Bassin pour qu?il apprenne le braille. Pendant trois ans, Iqbal y suivra des cours de formation. Lorsqu?il rentre de l?établissement l?après-midi, le voilà confronté aux remontrances de ses frères et s?urs. Certains d?entre eux le rejetaient en permanence, dit-il : « Zotte fer moi bocou misère. Mo saye comprend kifer. Kapave mo ène la honte pou zotte, kapave parski mo pas ène dimoune normal couma zotte. Combien fois mo rappelle tou séki zot ine fer moi ? Combien coutte zotte maltraite-moi, zotte insulté, donne-moi malédiction. Kan nou alle dans fêtes ou bien dans mariage banne famille, banne là poussent moi. Zotte pa lémélanze are moi et zotte empêche moi vini kan pé prend photos. Mo senti mo léker fer mal. Combien fois mo régretté mone vine lors sa la terre là. Mo deman mama ki fer mone né. Mo ti préfère mort? », affirme Iqbal. Pour éviter les représailles, ce dernier cherche alors un emploi. Son père Mamood, qui est commerçant, est le seul à subvenir aux besoins de la famille et peut à peine joindre les deux bouts. À 15 ans, Iqbal trouve du travail dans le service d?emballage d?une usine textile du Nord. Son emploi lui permet bientôt de nourrir un nouvel espoir : retrouver la vue. Il apprend qu?il peut subir une opération pour retrouver l?usage de ses yeux. Excité par cette éventualité, il économise pour atteindre son but. Mais une fois de plus, le sort s?acharne contre lui. Son médecin lui apprend que l?intervention ne peut qu?améliorer partiellement sa vue. Malgré tout, Iqbal s?accroche. Il veut tenter sa chance.

Il est opéré dans une clinique du centre. À première vue, l?intervention s?est bien déroulée. À son réveil, la tache noire semble s?être éclipsée. Iqbal peut enfin distinguer ce qui l?entoure : « Premié zafer mone trouvé après l?opération, c?était doctère. Après mo fine trouve mo mama. Mo ti tellement content ki mo fine sorti dépi ça trou noir là. Mo ti pé réussi trouve ène la limière. »

Les réjouissances sont, pourtant, de courte durée. D?autres complications au niveau de la cornée droite se manifestent et affaiblissent à nouveau sa vue. Il doit suivre d?autres traitements, dépenser plus d?argent pour préserver le peu de vue qui lui reste.

Entre-temps, certains de ses frères et s?urs se marient et fondent leur propre famille. Quelques-uns partent vivre à l?étranger. Iqbal se retrouve seul avec Nazmoon et Mamood dans leur maison. Ce dernier, atteint de diabète et d?urée, meurt subitement en 1989. Tourmentée par cette douloureuse perte, Nazmoon tombe malade à son tour. « Ene jeudi mo mama ti pé gagne difficulté pou déplacé. Li pa ti pé capave lève so la main. Noune bizin prend taxi pou amène li clinique. Ler ine fer ène scan, doctère fine découvert ki li éna ène tumeur dans la tête. Line dire nous ki mama éna ça depuis bien longtemps et ki li pas pou capav fer nanié pou soigné. Pas conné combien temps li resté pou li vive », confie Iqbal, d?une voix cassée. Matin et soir, il reste à son chevet.

Obligé de jeûner

Chaque jour, il la regarde, affaissée sur ce lit de douleur, un peu plus faible chaque jour. Confronté à cette réalité traumatisante, Iqbal a des crises d?épilepsie. « Mo pas ti conné ki mo ti pé gagné. Mo tombé, mo népli comprend kotte mo été, mo lé dent serrés et mo vine nerveux. Ler mo fine alle guette doctère, mo fine apprane ki mo gagne crise épilepsie. Mo bizin suive traitement Brown Sequard. Mo bizin prend ène tas comprimés. Mo népli capave voyage dans bis tantion mo gagne sa banne crises là. » Pour subsister, il n?a que sa pension de Rs 1 500, qui s?avère insuffisante pour les soins, les frais de transport et les autres dépenses quotidiennes.

À cause de son handicap, Iqbal peut difficilement s?occuper de sa mère. Il a fallu engager une personne. Faute d?argent pour acheter de la nourriture, il est souvent obligé de jeûner. « Fer ène semaine mo pane manze nanié. Mo pas conné ki fer personne pas lé guette moi. Mo banne s?urs ti capave vine occupe moi ène ti guitte mé zot pas prend compte. Zot pas pense pou vine amène ène ti guitte manzé pou nous. Comment mo pou fer ? Mo pas même conné kot zot été. Mo péna manzé dan mo la caz. Mo pé malade, mo vente pé fer mal et mo gagne envie vomi. Kifer mo banne famille pé traite moi coum ça ? Kouma dire mo pire ki ène humain ki pé demanne zot charité. Kifer zot fer moi di mal coume ça ? Ki mo pu fer si mo mama mort ? », se demande-t-il. Ce qui le terrorise davantage, c?est que sa famille essaie de se débarrasser de lui après le décès de sa mère. « Mo conné banne là pas lé moi. Ki zot pou fer are moi kan mama pou allé ? »

Cloîtré dans cette maison, il essaie de noyer son chagrin dans la musique, veille sur Nazmoon et prie pour qu?elle ne l?abandonne pas comme tous les autres l?ont fait. Ses prières sont interrompues par le claquement de la porte du salon. Est-ce une s?ur venue tout à coup lui rendre visite ? Est-ce un frère venu lui tendre la main, lui apporter son soutien ou peut-être à manger ? Son c?ur se met à tressaillir, il frémit et se faufile entre les objets pour se frayer un passage. Hélas? ce n?est que le souffle du vent?

« Mo péna manzé dan mo la caze. Mo pé malade, mo vente pé fer mal. Ki fer mo banne famille pé traite moi coum ça ? »

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