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INONDATIONS

27 mars 2005, 00:00

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Ingénierie douteuse : quand l?argent va dans le caniveau

Ce n?est un secret pour personne. Un des facteurs des inondations est la mauvaise conception ou l?insuffisance des drains. Des caniveaux construits au petit bonheur, bien loin de la source de l?inondation, des canaux étroits, inadaptés aux volumes des eaux pluviales par temps de grosses averses, des canalisations construites en pente alors que l?eau s?écoule dans une direction contraire?

« Il y a des défauts de construction presque partout dans l?île. Nous payons aujourd?hui les pots cassés parce que les normes n?ont pas été respectées », confirme avec lassitude un technicien de la National Development Unit (NDU). À Petite-Julie, les drains n?ont servi à rien : l?eau qui a inondé le village provient de la région de La Nicolière, là où il n?y a aucune canalisation.

À certains endroits, impossible de construire des conduits car il n?y a pas de rivières où l?eau peut être débarrassée. « Dans ce cas, nous recommandons la création de drains d?absorption. Cette solution n?en est pas vraiment une car après les grosses pluies, la boue et les roches les obstruent facilement », explique le technicien.

Bien souvent on se retrouve avec des canaux absolument inutiles. « Ils commencent à un endroit et finissent quelques mètres plus loin », ajoute-t-il. Aux quatre coins de l?île, des exemples flagrants de drains mal conçus sautent aux yeux.

Les drains naturels ou storm drain ne sont pas en reste. À Terre-Rouge, le ruisseau sensé recueillir l?eau de la montagne rejette depuis plusieurs semaines un trop plein d?eau sur la chaussée, inondant les habitations avoisinantes.

En 2000, des gabions ont été installés dans le ruisseau pour empêcher l?érosion. Or, ils n?ont fait que rétrécir la largeur du canal, ce qui a grandement limité le passage de l?eau de pluie. Les mauvaises herbes envahissantes ont finit par réduire la capacité du canal. Le ministère de l?Environ-nement envisage maintenant d?enlever les gabions, de refaire les parois du ruisseau et de créer une ceinture pouvant recueillir l?eau de la montagne. Ceci, après que plus d?un million de roupies a été déboursé pour le nettoyage et le dragage du ruisseau.

À la route Balisage, à Roche-Bois, plus de Rs 5 millions ont été déboursés pour la construction de drains, dont 80 % ont été complétés. Pourquoi diable la rue est-elle donc submergée sous plus de 50 centimètres d?eau ? « Delo pa pé passe la-dans parski linn mal construire », souligne un habitant. Et le coup de grâce : il faudra trouver davantage de fonds pour déplacer des câbles optiques qui se trouvent sur le même tracé que les drains. C?est ce qu?on appelle jeter l?argent dans le caniveau !

À l?Est, à Pont-Blanc, les villageois ont dû briser les couvercles des drains pour l?évacuation de l?eau. « Drain pa nivo ditout. Tigit fois nou fine gagne probleme ! » s?insurge un habitant.

Le ministre de l?Environnement, Rajesh Bhagwan, concède le manque de coordination et de suivi des projets de construction de drains. « Entre l?allocation du contrat et la fin des travaux, il n?y a pas de suivi. Trop souvent ceux qui sont censés le faire, ne s?en préoccupent plus. Je demande que chacun prenne dorénavant ses responsabilités », martèle-t-il.

La NDU a bien refait quelques drains mal construits, mais ce n?est pas sa priorité. Elle a du pain sur laplanche : 107 projets prioritaires ont été identifiés à travers l?île, dont 48 sont sous sa responsabilité. La Road Development Authority (RDA) et les autorités locales sont responsables des 59 autres projets. À voir les inondations qui se sont produites récemment, les autorités concernées ne sont pas en avance sur le calendrier.

Inciviques citoyens : ces petits papiers qui font de gros dégâts

Un cadre haut placé d?un ministère évacue ses eaux usées dans le caniveau censé ne recueillir que des eaux pluviales. Des employés d?une agence de nettoyage jettent les ordures dans le caniveau. Deux papiers de dholl puri suffisent à obstruer les minuscules ouvertures qui donnent sur la route.

L?autre cause d?inondation est l?incivisme des Mauriciens, dont les exemples ne manquent pas. Réhabilité à grands frais, le Canal-Anglais sombre peu à peu dans son état originel. Long de 2,1 kilomètres, ce canal ouvert, essentiel à l?évacuation des eaux de la montagne, est encore une fois utilisé comme dépotoir par les riverains?

« Nous payons le prix de l?incivisme des habitants. Lits, matelas, vieux appareils électroménagers se retrouvent dans les rivières et les cours d?eau. Pas plus tard qu?hier (Ndlr : jeudi), j?ai dû arrêter un type qui s?apprêtait à jeter une branche dans un drain? Je constate aussi que les collectivités locales ne font malheureusement pas leur travail. C?est une grosse lacune qu?il faudra corriger au plus vite », soupire le ministre de l?Environnement.

Le canal La Ferme connaissait, dans le passé, le même sort que le Canal-Anglais. Les immondices jetées dans le canal La Ferme causait pas mal d?ennuis aux riverains. Ce qui a décidé les autorités à le recouvrir de dalles, au coût de Rs 55 millions?

Quartiers oubliés : en attendant un drain

On dit toujours que les drains sont le parent pauvre du développement. C?est encore le cas dans certains faubourgs de la capitale et de petits villages éloignés.

« Les collectivités locales et les conseils de district ont malheureusement traîné la patte? », constate un haut cadre du ministère des Infrastructures publiques.

À Camp-Zoulou, Roche-Bois, Françoise Dagen et sa fille disent vivre un calvaire à chaque pluie torrentielle. Elle a placé des bouts de planches dans sa cour inondée pour pouvoir se rendre dans sa misérable case en tôle. Jacques Marie, son voisin, s?est résigné à débrancher sa machine à laver et à la placer sur un fauteuil en attendant le retour des beaux jours. « Isi, a sak fois kan zot vine coltar sime, li vine pli haute ki lacaz. Samem delo rentre. Apres nou péna drains narien. Banne l?autorite dire ki pa kapav fer drains ici parski simé trop haute. »

Face à une eau montante, les villageois prennent souvent des mesures désespérées pour se tirer du mauvais pas. Rakesh Tirbhon, un habitant de Bel-Étang, s?est résolu à « casse simé » pour déverser l?eau de sa cour.

La rivière, dit-il, est sortie de son lit, et a noyé plusieurs cours. « Comme ici, il n?y a pas de drains, l?eau s?est infiltrée partout. Personne n?a été épargné, ni les vieilles personnes, ni les handicapés », soupire-t-il.

Encore un exemple de développement sans planification. « Certaines de ces régions sont dans une zone rouge et demandent toute l?attention du gouvernement.

Les consultants travaillent d?arrache-pied et refont un constat de la situation. Le cyclone et les grosses pluies nous ont ouvert les yeux sur de nouveaux endroits inondables et nous permettront de réactualiser notre Land Drainage Programme », assure Rajesh Bhagwan.

Morcellements sauvages : les normes à vau l?eau

Les particuliers et autres entreprises se doivent de respecter un important cahier des charges avant d?être autorisés à se lancer dans un projet de lotissement. Mais le suivi de ces normes laisse à désirer. Résultat : ici, on déplore l?absence de drains ou des drains mal faits, là des permis accordés pour des lotissements construits? sur des terrains inondables.

Morcellement Saint-Jean, Quatre-Bornes. Quartier bourgeois. Avenue des Goyaviers. Plusieurs cours sont sous quinze centimètres d?eau. La rue est un véritable ruisseau. « Cette eau sort de l?avenue des Capucines et se jette dans notre rue. De là, tout se déverse dans nos cours. Il n?y a pas de drains entre l?avenue Sodnac et la nôtre, et l?eau descend l?avenue des Capucines sur 500 mètres. Que voulez-vous, c?est ainsi à chaque averse », constate amèrement Roshnee Armoogum, les pieds dans 10 cm d?eau.

Morcellement Swan, Pereybère : « Il y a eu plus d?un mètre d?eau dans ma maison. Nous avons amené tout ce que nous pouvions sauver à l?étage, mercredi soir. Tout ce qui était dans le salon, la salle à manger et la cuisine ? la nourriture, le four, le réfrigérateur ? sont perdus. Nous avons dû couper l?électricité. Le drain construit dans notre rue est trop petit et il est rapidement obstrué par des déchets à la moindre averse », déclare, quant à lui, Raj Lobin, qui habite le morcellement.

Morcellement De Chazal, à Flic-en-Flac. « Nous avons acheté des terrains sans avoir jamais été informés que le morcellement avait été construit sur une carrière de sable. Après les premières inondations, nous avions eu l?assurance des promoteurs du morcellement que tout avait été fait pour que cette situation ne se reproduise pas », déclare Laval, un habitant de morcellement De Chazal, dépité. Mais il attend encore.

Pour avoir accordé un permis de lotissement alors que les conditions n?étaient pas réunies, l?État casquera. « Nous avons effectué pour Rs 1,3 million de travaux de dragage et de nettoyage après le rapport Gibb, et il faudra placer énormément de drains », explique Rajesh Bhagwan.

Terrains impropres à la construction : des sables mouvants

Construire sur les terres basses, c?est aussi se condamner à avoir plus que les pieds dans l?eau. La maisonnette de Sureka Madiah, à Pont-Blanc, est construite dans un creux, à côté d?une route à la pente raide. De sa maison, on ne voyait jeudi plus que la moitié supérieure.

« Une solution simple existe à ce problème : réglementer et imposer des normes telles que la construction sur pilotis, ou encore des canalisations autour des maisons pour l?évacuation des eaux », affirme un ingénieur attaché à une entreprise de construction. Avant que cela puisse se faire?

Les wet lands non plus ne sont pas respectées. Vis-à-vis de l?hôtel Merville, Grand-Baie : petit morcellement « chic » construit à côté de wet lands. Quinze centimètres d?eaux boueuses recouvrent routes et cours. Ce sont les conséquences de constructions récentes dans un ancien marais, dont une partie a été comblée.

Alors que l?eau pluviale pouvait, auparavant, s?écouler naturellement et remplir cet étang, et ensuite atteindre la mer grâce à un storm drain aujourd?hui, les cours naturels n?existent plus et l?eau des averses n?a d?autre issue que de déborder dans les rues et cours.

« Où sont les autorités qui ont autorisé la construction sur ces marais asséchés ? », se demande, plein d?amertume, Hervé Rey, qui séjourne souvent pendant le week-end chez ses beaux-parents.

Même chose à Cité-Lumière, près du Bazar Veerapen, à l?extrémité de Camp-Carol. Des squatters ont élu domicile sur des wet lands et ils en paient le prix à chaque averse. « Dilo vinn o mwin 50 cm », nous déclare Jean-Yves, un travailleur social. En situation irrégulière, ils préfèrent se taire, subir et rester.

Et le problème reste entier. « La cause de ces inondations est simple : depuis la construction de maisons, centres commerciaux et hôtels sur les storm drains qui rejetaient le trop plein d?eau dans la baie, l?eau ne peut plus s?échapper et, conséquence logique, refoule et inonde Camp-Carol et Cité-Lumière », explique-t-il.

Qu?attendent les autorités pour agir ? Le ministre assure que le projet de développement intégré de Grand-Baie, au coût de Rs 30 M, comprend la construction de drains à Camp-Carol et aux alentours. « Nous avons élaboré un plan d?action prioritaire pour ces régions. Tout est en cours de réalisation et, très bientôt, les grosses averses ne seront plus un problème à Camp-Carol et aux alentours », promet M. Bhagwan. Est-ce encore là une promesse ?

RECHERCHE FAISEUR DE DRAINS

L?absence d?une institution capable de gérer, de conseiller et de superviser les administrations locales en ce qui concerne le drainage des eaux de pluies et les inondations se fait de plus en plus sentir. L?étude de Gibb Mauritius Ltd avait recommandé la création d?une Land Drainage Unit (LDU) à cet effet. Or, deux ans plus tard, toujours rien à l?horizon. Cette institution est censée corriger plusieurs manquements, notamment au niveau d?un manque de

« national standards and guidelines about hydrologic design. » La LDU devrait également résoudre les problèmes liés à un manque de planification relative aux développements dans des morcellements et des zones marécageuses. L?utilisation et le développement des terres et ses effets sur l?hydrologie, le manque de savoir-faire des autorités locales, un manque de coopération parmi la population en ce qui concerne l?entretien des drains, ainsi que l?empiétement des drains naturels figure aussi parmi ses prérogatives. En attendant, c?est la NDU, les autorités locales et la Road Development Authority (RDA) qui s?assurent de la concrétisation des recommandations du rapport de Gibb Mauritius Ltd. Pour rappel, cette étude, le Land Drainage System of the Island of Mauritius, effectuée de juillet 2001 à février 2003 pour le ministère des Services publics, avait identifié 326 endroits inondables dont les mesures correctives coûteraient Rs 1,5 milliard sur une durée de cinq ans.

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