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Héroïne : le marché explose

5 juin 2004, 20:00

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

L?héroïne inonde les rues. Dealers et accros arpentent les faubourgs et pourrissent la vie des quartiers populaires, à Roche-Bois, Karo Kalyptis, Résidence Kennedy? Avec plusieurs milliers d?héroïnomanes, et à raison de Rs 300 la dose, les barons de la blanche se frottent les mains. Quelques semaines après l?arrestation d?Antoine Chetty et d?Anju Lallah et la saisie à leur domicile de près d?un kilo de drogue dure, la police ne peut que confirmer l?explosion : des gamins qui se piquent à 13 ans, une fille de 16 ans qui contrôle un réseau.

La poudre est là, disponible, et laisse dans tous les coins de l?île une trace dégueulasse.L?héroïne n?est pas produite dans l?île, mais, comme l?explique un travailleur social, contrairement aux tomates, il n?y a presque jamais de pénurie ? Connue sous le nom de brown sugar, qui est plutôt un résidu d?héroïne pure, cette blanche dénaturée a véritablement fait sa percée chez nous dans les années 80. Mais la consommation semble atteindre des sommets enneigés.

<B>Trafic et coups de seringue vont bon train</B>

Dans les faubourgs de la capitale et dans les banlieues pauvres des basses Plaines-Wilhems, le trafic et les coups de seringue vont bon train. Les chiffres de la brigade antidrogue en attestent. Les arrestations pour possession d?héroïne n?ont fait qu?augmenter depuis trois ans : 865 en 2002 ; 1 103 en 2003 et 351 sur quatre mois entre le 1er janvier et le 5 mai 2004.

Mais si les junkies se laissent prendre, les dealers sont plus rusés et passent à travers les mailles du filet. En 2002, 186 revendeurs ont été arrêtés contre 161 l?an dernier et 77 durant les cinq premiers mois de 2004. La police a beau mettre la pression, les caïds redoublent d?imagination et font souvent appel à des jeunes dés?uvrés.

Ils leur offrent une mobylette, des lunettes de soleil, un téléphone portable et leur tracent une carrière.

Après la « mère-maquerelle » de Karo Kalyptis qui initiait des gamins aux plaisirs de la chair contre la vente de doses d?héroïne, la police vient de coincer une adolescente de Roche-Bois qui dirigeait un réseau de dealers dans la banlieue de Port-Louis. La jeune-fille, âgée de 16 ans, a été arrêtée chez sa mère il y a quinze jours avec 50 grammes de poudre, un cargo de Rs 500 000. « Mo dispose ferme dix ans », a-t-elle lâché aux enquêteurs qui cherchaient à connaître le nom de son boss.

« On le voit maintenant, les véritables cerveaux derrière le trafic d?héroïne, sont des gens apparemment bien sous tout rapport. Ils soudoient des jeunes pour faire le sale boulot », commente un officier.

Après une série d?arrestations de gros bonnets sévissant à Plaine-Verte, la police a vu le trafic se déplacer vers d?autres faubourgs. « Le business s?est aussi démocratisé », ajoute un haut responsable : « Les petits dealers se font trafiquants ».

Autre constatation : le gandia est de plus en plus rare. « L?héroïne est omniprésente. Un gramme se vend Rs 10 000.

En fonction de la pureté, le dealer la dilue avec du panadol, de la poudre de tapioca ou des antibiotiques et revend une dose entre Rs 250 et Rs 300 », commente un officier de l?Alpha Squad.

<B>L?existence d?un laboratoire mobile</B>

Le drogué, déjà pris dans la spirale infernale de l?accoutumance, se voit confronté à la tactique insidieuse des trafiquants. La dose coûte de plus en plus cher et contient de moins en moins d?héroïne. D?un fix quotidien, il doit passer rapidement à trois ou quatre. « Il y a une flambée des prix. Lorsque la police met la main sur la cargaison d?un baron, les autres caïds bloquent la leur de peur d?être balancés car ils utilisent souvent le même réseau », explique un limier de l?Anti-Drug and Smuggling Unit (Adsu).

Mais comment l?héroïne entre-t-elle à Maurice ? La police travaille sur une liste de frequent flyers venant des régions à risque pour tenter de démasquer les passeurs. La drogue vient sans conteste d?Afghanistan ou d?Iran. Écoulée en Inde et au Pakistan, elle pénètre à Maurice par des itinéraires tortueux. L?aéroport étant mieux contrôlé, c?est par la mer qu?arrive le gros de la cargaison, soutient un membre de l?Adsu qui estime qu?on ne contrôle pas suffisamment les embarcations en haute mer. « Avant, la Water Police patrouillait dans la zone portuaire pour intercepter les éventuels passeurs. Depuis son démantèlement il y a dix ans, la surveillance n?est plus la même. »

Malgré tout, la police accentue les contrôles, notamment sur les arrivées de La Réunion et sur Plaine-Corail. Mais il est quasiment impossible de vérifier tous les conteneurs, sans parler des bateaux de plaisance qui mouillent autour de l?île. Un travailleur social va même jusqu?à évoquer l?existence d?un laboratoire mobile.

Ce trafic bénéficie forcément de nombreuses complicités sur l?île et la police reconnaît qu?il existe une « perception » que ce sont souvent des personnes au plus haut niveau de l?échelle sociale. « Les trafiquants ont les moyens d?acheter la conscience de ceux qui sont susceptibles de leur mettre des bâtons dans les roues. Comment expliquer que des hommes comme Isoop Tôle, qui n?a jamais voyagé de sa vie, ait pu se procurer 18 kg d?héroïne », souligne Ally Lazer.

En attendant, la situation pourrit la vie des habitants de Roche-Bois, Batterie-Cassée, Karo Kalyptis, Vallée-Pitot? C?est aussi l?enfer dans les basses Plaines-Wilhems, à Trèfles, Stanley, Plaisance, Cité Barkly, Résidence Kennedy, Camp-Levieux et Cité Beau-Séjour. La poudre laisse une trace à Pointe-aux-Sables, Pailles, Petite-Rivière et Bel-Air. « Les dealers sont de plus en plus mobiles. On voit souvent les mêmes à l?entrée de différents quartiers », explique Lindsay Morvan, travailleur social et président de la National Agency for the Treatment and Rehabilitation of Substance Abusers (Natresa).

<B>Le marketing des trafiquants</B>

Dans certains quartiers, le boom de l?héroïne serait aussi lié à une démarche de marketing des trafiquants. Selon Jean-François Rey, Public Relations Officer du Centre d?accueil de Terre-Rouge (CATR), la dose y est actuellement vendue Rs 100. L?héroïne serait donc disponible à un public plus large et surtout de plus en plus jeune. Dans les années 1980, la plupart des héroïnomanes avaient la trentaine. Aujourd?hui, ils commencent à 13 ou 14 ans, par curiosité, et parce que cette drogue est accessible.

Un rapport rédigé pour le compte de la Natresa doit être remis prochainement au Conseil des ministres. D?autre part, les chiffres glanés par le Mauritius Epidemiology Network on Drug Use (Mendu) entre juillet et décembre 2003 dans les centres de réhabilitation montrent que l?héroïne est la drogue la plus utilisée sur notre territoire. Quand on sait qu?une seringue véhicule aussi le sida et l?hépatite B et C, on a du mal à rester optimiste.

<B>« Les cerveaux derrière le trafic d?héroïne sont des gens apparemment bien sous tout rapport »</B>

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