Publicité
?The hours? ou le retour de Virginia Woolf
Par
Partager cet article
?The hours? ou le retour de Virginia Woolf
Plus de soixante ans après sa mort, Virginia Woolf, auteur de Mrs Dalloway, To the Lighthouse, Orlando, The Waves, entre autres, est réincarnée à l?écran dans The Hours de Stephen Daldry. Le film, inspiré du roman de Michael Cunningham (prix Pulitzer), a été accueilli avec neuf nominations aux oscars avant de recevoir le prix de la meilleure interprétation féminine (Nicole Kidman, Meryl Streep et Julianne Moore) au festival de Berlin.
Qui est Virginia Woolf ? Née le 25 janvier 1882, dans un quartier chic de Londres, violée (même si l?acte n?est pas perpétré) moralement et sensuellement à 6 ans par son demi-frère âgé de 20 ans, agressée sexuellement par un autre demi-frère, orpheline de mère à 13 ans, perdant son père à 22 ans et son frère bien- aimé Toby deux ans plus tard, atteinte de crises de folie et de dépression, elle se suicide le 28 mars 1941 dans les eaux glacées de l?Ouse, les poches de sa veste lestées de pierres. Son corps sera retrouvé trois semaines après.
Ecrivain de conscience malheureuse, Virginia Woolf a su développer un rapport privilégié avec le temps ? temps irrévocable que l?on trouve sans cesse dans son univers romanesque, matérialisé par ces coups d?horloge rythmés qui font vibrer l?espace temporel, tels ces coups répétés du Big Ben, le maître du temps qui fait régner ses lois et qui épouse toutes formes de créatures vivantes dans Mrs Dalloway. Le temps est ainsi une préoccupation dominante dans l?écriture de Woolf. To the Lighthouse montre l?écoulement du temps, dans un incessant va-et-vient entre le passé et le futur, vécu par plusieurs personnages. Dans Orlando, le héros devient l?incarnation même du temps qu?il traverse. Dans The Waves, chaque époque de la vie des personnages correspond à une heure distincte, de l?aube à la tombée de la nuit.
Cependant, contrairement à Lamartine qui tente de suspendre l?envol du temps et à Proust qui consacre toute sa vie à la recherche d?un temps perdu, Virginia Woolf est l?écrivain qui laisse couler le temps à l?infini en gouttes transparentes, déposées dans son oeuvre sous formes d?instants de vie. The Hours est le titre qu?a voulu donner Woolf à son roman qui allait devenir Mrs Dalloway. Le titre du film n?est donc pas un hasard.
Le film nous rappelle combien l?univers romanesque de Woolf est un tissu de fils temporels, incompatibles mais harmonieusement entrecroisés, où la romancière théorise son propre rapport du temps, acquérant ainsi une notoriété pour son aptitude à faire battre simultanément les différents temps de l?homme ? nos soixante-dix temps que nous accordent nos pierres tombales, écrit-elle. Il ramène dans un espace-temps cinématographique li-mité, les instants de trois vies différentes (celles de Virginia Woolf, de Laura Brown et de Clarisse Vaughan ? on ne peut s?empêcher de remarquer que l?amour, essentiellement conjugué au féminin, fait des romans de Woolf, un univers peuplé de femmes).
Ces trois vies s?écoulent en trois temps différents (en 1923, Woolf entame Mrs Dalloway, en 1951, Laura Brown fait une dépression et songe au suicide en lisant le roman, et en 2001, Clarissa Vaughan, surnommée Mrs Dalloway par son amant Richard, prépare une fête tout comme le personnage de Woolf) et à trois endroits différents. (Londres pour Woolf, Los Angeles pour Laura, et New York pour Clairssa). Ce procédé cinématographique n?est en réalité qu?une volonté de respecter le flux et reflux du temps ? la grande ondulation woolfienne ? et la simultanéité dans la narration, technique romanesque privilégiée de l?auteur qui a inspiré de nombreux auteurs de l?après-guerre en France. Le mérite du film est avant tout de nous rappeler que Virginia Woolf fut l?un des plus grands auteurs féminins de sa génération qui, au terme d?une vie malheureuse et ayant fait don de sa vie entière à la fiction littéraire, affirma légèrement avoir rempli son devoir avec une plume et de l?encre vis-à-vis de la race humaine. Songez aux 3 700 lettres écrites dès l?âge de 14 ans jusqu?à sa mort.
Si c?est dans Laves de la folie, expérience formidable, qu?elle a puisé les substances de ce qui constitue l?essentiel de ses écrits, c?est cette même folie qui l?a conduite, un matin printanier du 28 mars 1941, à accomplir le rêve de Mrs Dalloway : mourir ?noyée comme un marin sur les rives du monde?. Comme quoi, il y a des créateurs qui n?échappent point à leurs créatures !
Vèle PUTCHAY
Publicité
Publicité
Les plus récents