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?The Hours? des portraits entremêlés
Voilà un film dont on se souviendra longtemps. Il est même possible qu?il transforme des vies (ou au moins qu?il donne à réfléchir), tout comme Mrs Dalloway, le roman autour duquel il est construit. Pour être plus précis, le film de Stephen Daldry est adapté de The Hours, un roman signé Michael Cunningham qui est construit autour du roman de Virginia Woolf, Mrs Dalloway.
L?épouse d?un politicien, femme du monde et hôtesse parfaite, prépare une réception. Revenant de chez le fleuriste, elle va, en une seule journée, se rendre compte que la vie qu?elle mène n?est pas la sienne. C?est, ou ce sera, le sujet du roman de Virginia Woolf et c?est le point de départ de The Hours qui fait intervenir ce roman dans la vie de ses personnages avec des conséquences cataclysmiques. Il ne fait aucun doute que ceux qui ont lu Mrs Dalloway apprécieront de voir ce roman devenir pratiquement un des personnages principaux du film, tout comme il est certain que ceux qui ont lu Une chambre à soi apprécieront la façon dont prennent substance certaines idées de Virginia Woolf. Mais, il serait bon de souligner qu?il n?est pas besoin d?avoir lu ni le roman de Cunningham ni les ?uvres de Virginia Woolf pour saisir toute la portée de The Hours et ainsi s?en émouvoir; c?est la réussite la plus évidente de ce film.
Libre choix
Il y a deux ans, Stephen Daldry, jusque-là metteur en scène de théâtre, se signalait par un premier film magistral, Billy Elliot, dans lequel il démontrait une vraie maîtrise de l?art du portrait. Le cinéaste nous refait cette même démonstration dans ce deuxième film : au centre, trois portraits de femmes dans trois époques différentes, qui prennent conscience ? brutalement, pour deux d?entre elles ? de la douloureuse réalité de leurs vies et qui auront à faire des choix terribles. La romancière et essayiste Virginia Woolf (une Nicole Kidman méconnaissable) commence à écrire Mrs Dalloway, tout en se sentant guettée par la démence. Laura Brown-Julianne Moore, jeune épouse et mère au foyer dans les années 50 : ayant lu le roman de Virginia Woolf, elle se rend compte que son existence ne lui appartient pas. Et enfin, Clarissa Vaughan-Meryl Streep, éditrice vivant de nos jours à New York. Femme d?âge mûr, elle a voué, depuis ses années d?université, toute sa vie à son ami Richard Brown, un écrivain. Librement, mais toujours est-il que lorsque celui-ci vient la remettre face à son choix, en l?espace d?une seconde?
Aux côtés de ces femmes, il y a des hommes ? mari, enfant ou ami ? qui ne déméritent pas et qui auront à laisser partir l?être aimé; dans chaque cas, de la manière la plus tragique qui soit. Leonard Woolf qui se résignera à ramener son épouse à l?agitation de Londres sachant que ce retour la détruira. Le mari et le fils de Laura Brown, quant à eux, regarderont partir une épouse et une mère. Homme de stature exceptionnelle (pour son époque) comme Leonard Woolf-Stephen Diliane; brave tout à fait ordinaire mais qui n?a pas tout saisi, comme Dan Brown, le mari de Laura; son fils de 5-6 ans faisant un apprentissage précoce de la vie, ou encore Richard-Ed Harris malade, en train de mourir du SIDA. Il est heureux que le scénario ou le roman n?ait pas noirci leurs portraits. D?abord, parce que cela aurait donné une sorte de sentimentalisme au rabais, ensuite parce que le fait même que ces hommes ne déméritent pas rend les décisions des trois femmes encore plus terribles.
Pour revenir à elles, justement, on peut s?émerveiller de la rigueur d?un scénario qui fait qu?à aucun moment la présentation de ces portraits ne vient arrêter ou même ralentir le cours des trois histoires racontées. Car c?est l?un des aspects qui font la supériorité de The Hours sur bien d?autres films du genre : ici, le récit n?est pas un prétexte. Il tient de par lui-même, mais les portraits y sont si étroitement entremêlés qu?on a l?impression par moments qu?ils le portent en avant. Virginia Woolf-Nicole Kidman terrifiée, se voyant au bord de la démence mais restant encore assez lucide pour écrire son roman et être saisie de désespoir en voyant son existence lui échapper. Laura-Julianne Moore complètement perdue dans sa peau d?épouse et de mère. En proie au désespoir le plus total, elle aussi, parce que n?osant même pas se permettre de rêver d?une autre vie; puis abandonnant son enfant pour s?en aller dans un palace faire une tentative de suicide ? qu?elle rate.
Condition féminine
Mais le plus étonnant est peut-être celui de Clarissa-Meryl Streep, si différente des deux autres. Voilà une femme de notre époque, indépendante, pleinement épanouie dans sa carrière d?éditrice, toute aussi épanouie dans sa relation amoureuse qu?elle vit ouvertement avec une autre femme et ne connaissant ni de contrainte ni de tragédie quant à sa personne (et pour cause). Elle a librement et consciemment décidé de ne vivre que pour son ami Richard. Son moment de vérité à elle, celui où tout basculera, ne durera qu?un peu plus d?une seconde. Mais, quel moment ! On aurait pu parler de point culminant et dire qu?à cet instant là, Meryl Streep domine tout le film si ce n?était que les deux autres sont toutes aussi magnifiques et que chacune à son tour domine le film à un moment ou à un autre. Nicole Kidman (avec un faux nez) y joue un grand rôle, parfaite dans son imitation de l?écrivain, pour le physique, et interprétant son personnage ?sans excès, juste au-delà de la normalité, quelque part entre les obsessions de l?écrivain et la névrose?, pour citer un critique. Quant à Julianne Moore, on la voit d?abord couchée dans un lit; une fois ce moment passé, chacune de ses apparitions ? jusqu?à la toute dernière à la fin du film ? est un moment de pure émotion. Il ne faut donc pas s?étonner qu?elles aient toutes les trois reçu l?Ours d?Or de la meilleure actrice au dernier festival de Berlin.
L?action des trois récits, aux trois époques, se déroulant en une seule journée et simultanément, on pourra applaudir la virtuosité du montage qui fait qu?à l?étape équivalente d?un récit pour un autre, on passe constamment d?une époque à une autre souvent dans une même séquence. Par exemple, celle où le réveil matin sonne auprès de Clarissa endormie, c?est Laura qui se redresse en rejetant les couvertures, des pieds enfilent des pantoufles et c?est Virginia Woolf qui descend l?escalier. Ce ne sont pas des effets gratuits, de tels moments portent le récit en avant, tout comme le fait la musique de Philip Glass. Construite selon la manière toute particulière au compositeur (qu?il serait trop long et hors contexte d?expliquer ici) basée sur la répétition et l?accumulation des motifs, celle-ci avance inexorable, impitoyable même, portant les personnages vers le dénouement tragique de leurs destins.
Tout en étant au courant des difficultés que connaissent actuellement les salles de cinéma, il faut espérer que The Hours restera encore quelques bonnes semaines à l?affiche, le temps pour le bouche à oreille de faire son effet, le temps aussi pour le public de se décider, une fois le temps, à voir un film hors de l?ordinaire qui le traite avec respect. Pour se voir parler de condition féminine, à un premier niveau, mais surtout de ce que nous tous nous faisons de nos vies, à un niveau plus universel.
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