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Hervé Masson : architecte de la ?modernité picturale?

12 juin 2005, 20:00

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Le MGI abritera du 16 juin au 2 juillet une exposition retraçant le parcours pictural hors norme de près de70 tableaux de ce peintre respirant la sérénité mais à la conscience politique marquée.

Ses pinceaux d?autodidacte ont ouvert la voie. Celle de la ?modernité picturale?. Le commentaire est de Barbara Luc, commissaire de l?exposition consacrée à Hervé Masson. Rétrospective émue et richement documentée, elle se tiendra au Mahatma Gandhi Institute du 16 juin au 2 juillet. Près de 70 tableaux, des huiles sur toile, carton et rafia, des dessins, des chutes de bois pour suivre pas à pas le processus de création. Et transcender l?existence tourmentée de l?homme né le 19 janvier 1919 et décédé le 13 mai 1990.

La rétrospective coïncide avec le quinzième anniversaire de la mort du peintre. C?est l?occasion d?admirer des ?uvres rares. Parmi, deux des quatre tableaux appartenant à l?état français : Les sirènes et Les trois sommeils, composés vers 1949. Construite autour des différentes époques marquant la vie d?Hervé Masson, l?exposition s?ouvre sur la période formation à Maurice et la période ?misérabiliste? de Recloses. C?est dans ce village de Seine-et-Marne, à l'orée de la forêt de Fontainebleau, que les Masson s?installent en décembre 1950. Le peintre y restera jusqu?en 1957. Début octobre 1957, l?artiste déménage pour un atelier de la cité du Petit-Pré, à Créteil, en 1962 pour Paris. Des périodes marquées par un dénuement extrême, une prédilection pour les tons d?ocre avant une réintroduction progressive de la couleur.

Vient alors la période de consécration, celle où Hervé Masson est sous contrat avec Michel Dauberville, galeriste de Bernheim-Jeune. Plus succincte, la troisième étape de l?exposition s?intéresse à la période politique. Ce moment correspond à son exploration du thème de l?androgynie.

■ Chroniques et engagement politique

C?est vers 1947 que Hervé Masson adhère au Parti travailliste, présidé par Guy Rozemont. Pour bien montrer ses couleurs, il arbore une cravate rouge sur son lieu de travail, à la municipalité de Cu-repipe. Dès 1948 et ce jusqu?en juillet 1951, Hervé Masson tient une chronique intitulée Les Arts dans le journal Advance.

À partir de janvier 1952, il passe au Mauricien où il signe La Lettre de Paris. Elle deviendra en mars 1958 La Lettre qui se transformera en l'Air de Paris, avant de devenir Le Billet de Paris. En 1957, André Masson succède à Marcel Cabon au poste de rédacteur en chef du quotidien Le Mauricien. Hervé y poursuit sa collaboration jusqu?en 1963. Après 11 ans de chroniques, il rompt avec le journal. Motif invoqué : la question de l'indépendance. Le Mauricien y est défavorable. C?est par journaux interposés que les frères Hervé et André Masson se livrent bataille. ?Ils ont vite compris que cela faisait vendre les journaux?, commente Bernard Lehembre.

En 1964, Hervé Masson passe à l?express qui milite en faveur de l'indépendance. La Lettre de France durera jusqu'en avril 1970. En 1967, Hervé Masson revient après 17 ans d?absence pour soutenir le parti travailliste. L?année suivante, son frère Lucien l?informe des tractations entre Vaghjee, Ringadoo et Ramgoolam pour organiser son rapatriement à Maurice.

Deux ans plus tard, Masson rencontre Ringadoo à Paris. Ce dernier lui offre le poste de conseiller artistique. Poste que Masson accepte. C?est le retour en terre natale. Mais il est à l?étroit dans ses chaussures de fonctionnaire. Faisant fi de son devoir de réserve, Hervé Masson devient l'éditorialiste anonyme de l'hebdomadaire du Mouvement Militant Mauricien (MMM), Le Militant. Les au-torités ne tardent pas à s?apercevoir de sa volonté de contradiction. Des explications ont lieu entre Ramgoolam et Hervé Masson.

En 1971, Hervé Masson montre publiquement ses affinités politiques. Il prend la parole dans des meetings du MMM, et est élu délégué de la branche de Rose-Hill. Ascension rapide au poste de rédacteur en chef du Militant, puis de trésorier de l'exécutif du MMM avant de devenir membre du bureau politique.

Un combat qui bute sur l?interdiction temporaire du Militant et l?arrestation de son rédacteur en chef. Il sera incarcéré en compagnie de Dev Virahsawmy, Paul Bérenger et Fareed Muttur. Le Militant est par la suite suspendu et ses bureaux mis sous scellés, Hervé Masson n'aura dirigé ce quotidien que 146 jours.

La relation avec ce parti dure jusqu?en 1973, année où Hervé Masson soumet sa lettre de démission au comité central. Trois ans plus tard ? après un bref retour ? Hervé Masson renonce à collaborer au Militant, démissionne du comité central du MMM après le vote d'un blâme le sanctionnant pour ses déclarations parues dans Le Monde Diplomatique. Le 29 septembre, c?est le départ définitif de Maurice pour la France.

■ Attiré par l?occulte

Touche-à-tout, Hervé Masson est attiré par l?occulte. ?J?ai d?abord été très méfiant à l?égard de ce penchant?, affirme Bernard Lehembre. ?J?ai découvert par la suite que son travail sur l?agnose était entrepris dans le but d?aider ses compatriotes à surmonter les questions de religion qui pouvaient finir en boucherie.? Masson essaiera l?hypnose. Il maîtrise très vite la technique. Il la testera même sur une journaliste venue couvrir l?une de ses expositions. Hervé Masson s?intéresse à la magie, se fait initier à la sorcellerie, avant d?être admis, en 1965, au grade d'apprenti par un atelier de la Grande Loge de France. Il adhère par la suite à l'Ordre Martiniste, est élevé au grade de compagnon, deuxième degré de l'initiation, de la Grande Loge de France. Deux ans plus tard, il devient maître de la Grande Loge de France avant d?être élevé au troisième degré, grade de Supérieur Inconnu Initiateur, de l'Ordre Martiniste. Autant d?expériences qui conduiront à la publication, en 1975 de son dictionnaire de l?ésotérisme.

■ Vie de famille

Pour suivre Hervé Masson, il faut le replacer au sein de sa fratrie : Loys, l?aîné, le jumeau, André ? celui avec lequel il est en désaccord perpétuel, notamment sur les questions politiques ? et Lucien le benjamin. Sa vie a pour moteur la provocation, la remise en cause de l?éducation catholique et rigide que fut la sienne.

À 15 ans, en 1935, Hervé devient aide-comptable à la municipalité de Curepipe. Son père, l?avoué Raoul Masson a été arrêté pour faux en écriture. Hervé doit gagner sa vie. En 1949, il devient le premier commis à la Trésorerie. La peinture chez lui coïncide avec sa rencontre et son mariage avec Sibylle.

C?est en 1940 que Hervé fait la connaissance de la fille d'Hermidor de Robillard. ?Elle a passé son enfance au Mozambique, en Afrique du Sud et à la Réunion?, raconte le biographe qui note que ?nous n?avons pas retrouvé de peinture d?avant sa rencontre avec Sibylle.? Hervé l?épouse le 13 septembre de l?année suivante. Le 26 janvier 1942, naissance de Tivé. Deux ans plus tard, arrive Jacques Désiré, dit Kako.

La vie du couple sera marquée par de fréquents déménagements. D?abord dans Curepipe. Le 18 novembre 1949, c?est le départ pour la France. En décembre, ils s'installent à Recloses, village de Seine-et-Marne, à l'orée de la forêt de Fontainebleau. En février 1951, naissance de Dominique. Trois ans plus tard, voici Brigitte. En 1957, la famille emménage au Petit-Pré à Créteil. Elle y restera jusqu?en octobre 1962.

Hervé est un père copain-copain, au langage ?très cru, trop même, disant trop vite et trop tôt les choses?. Sibylle élève les enfants dans le culte du père. Un homme aux tendances suicidaires à répétition. ?Il se tailladait les veines?, relate son biographe. Même quand la maison était toute petite, l?espace le plus grand était pour l?atelier.

Le départ pour la France est motivé par les retrouvailles avec Loys qu?il n?a pas vu depuis 10 ans. à Maurice, Hervé ne trouve pas ?d?amateur de la modernité.? Il a devant les yeux l?exemple de Malcolm de Chazal, objet de quolibets à Maurice qui est célébré à Paris.

Hervé part avec une vingtaine de toiles, laissant Sibylle et les enfants. Loys organise son exposition en décembre 1949. ?Il ne vend pas une seule toile mais les critiques sont élogieuses?, ce qui persuade Hervé de s?installer en France. La délivrance viendra du peintre Frank Avray Wilson qui accorde à Hervé une bourse d?un an pour vivre en France. ?Sans cela, Hervé, le petit fonctionnaire sans le sou de la municipalité de Curepipe, n?aurait pas eu de quoi financer son voyage.?

Hervé Masson est un artiste prolifique. Il expose en moyenne deux fois par an. La première fois, c?est à la salle d'?uvre de l'église Sainte-Thérèse à Curepipe, en 1942. En 1945, il signe la couverture de Pensées et Sens-Plastique de Malcolm de Chazal. Vers la même époque, il rejoint les ?réformistes?, composé de son frère Lucien, Serge Constantin, France de Lapeyre et Andrée Poilly. La consécration arrive lorsqu?il est sous contrat avec le galeriste Michel Dauberville de la galerie Bernheim-Jeune. L?état français lui achètera quatre toiles.

BRIBES DE SOUVENIRS

Bernard Lehembre, biographe de Masson : paradoxe d?un passionné

■ Trois années de recherche, quinze ans à côtoyer l?homme. Au final, une biographie de 480 pages parue la semaine dernière chez l?Harmattan. Intitulée ?Masson, Hervé dit Hervé-Masson?, le texte s?attache à restituer un ?esprit torturé pour de nombreuses raisons, psychologiques, politiques.?

Un passionné marqué du fer rouge du paradoxe, celui d?une peinture respirant la sérénité. ?C?est seulement à Recloses qu?on peut déceler le mal-être de Hervé.? à cette époque, ?sa peinture perd toutes ses couleurs, devient grise, monochrome.? En outre, le biographe ne cache rien de la consommation d?opium de son sujet. ?Recloses correspond à la période de sevrage.?

L?esprit de la biographie : replacer la famille Masson dans son contexte social, pour ?aider le lecteur à comprendre comment des hommes comme Hervé Masson ont eu très vite le désir de mauricianité, de décoloniser l?île.? Bernard Lehembre affirme également : ?Je n?ai pas fait la biographie d?un homme mais celle d?une génération.? Le lecteur y croise le Cénacle : Malcolm de Chazal, Marcel Cabon, Edmée Le Breton?

Pour Bernard Lehembre, Hervé Masson c?est d?abord un coup de pinceau, celui que l?étudiant à la Sorbonne découvre en 1961 à la Galerie Bernheim-Jeune. C?est en 1973 que les deux hommes se rencontrent pour la première fois. à l?époque, le futur biographe a fait le voyage pour soutenir des travailleurs immigrés mauriciens interpellés à Paris. ?On m?a conseillé de prendre contact avec les membres du MMM, dont Hervé Masson qui sortait tout juste de prison.?

Avec le recul, Bernard Lehembre constate, ?on parlait de tout, sauf de la peinture.? Un constat qu?il met sur le compte de la pudeur. ?Les ?uvres des dernières années ne m?intéressaient pas?, dit-il. Victime d?une double cataracte, le peintre a perdu selon lui, de sa superbe de coloriste. ?Je n?avais pas envie de le froisser alors je n?abordais pas le sujet. Lui, il attendait que j?amène la conversation sur ce thème, moi je l?évitais.?

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