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Grégoire ou le malaise politique

4 mai 2008, 00:00

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Grégoire ou le malaise politique

Il est amusant de noter la gêne que cause aux politiques la popularité du mouvement Grégoire. Les uns évacuent le débat en un « c?est religieux, non politique » ; les autres ne voient « rien de nouveau » dans le discours du prêtre, quand ils ne tentent pas de relativiser son succès, lui reprochant d?avoir repris des causes qu?ils ont eux-mêmes portées. En réalité, ils en rougissent sans doute. Grégoire leur remet en mémoire ce « malaise créole » des années 90, un fait de société bien réel, mais fort embarrassant. Parce qu?ils étaient surtout soucieux de caresser la majorité dans le sens du poil, parce que ce phénomène dérangeait notre idéal d?unité et d?égalité nationale, parce qu?il supposait des actions en faveur d?une communauté face aux autres, les politiques qui se sont succédé alors ne sont pas véritablement entrés au c?ur du problème. Ce malaise remonte aujourd?hui à la surface.

La réalité du phénomène a pourtant été établie et expliquée par les chercheurs. La communauté hindoue est marquée par un fort sentiment de responsabilité des uns envers les autres. Quand là-dessus se greffent une hégémonie politique et une prédominance dans le corps étatique, elle parvient à cultiver certains avantages distinctifs. En face, le créole, lui, dont l?ancêtre est venu sans sa famille sur cette terre, a appris qu?il ne doit sa liberté, sa survie qu?à son individualisme. Seul, sans aucun capital politique, il n?a réussi que dans des cas exceptionnels. Si notre politique de développement a apporté les mêmes services à tous équitablement, tous n?en profitaient pas équitablement à cause de cette inégalité pernicieuse. Elle se reflète aujourd?hui dans les résultats scolaires, dans l?absence de créoles dans la fonction publique, dans la politique, et plus largement, parmi l?élite.

Ce n?est pas que la faute aux politiques. Les questions de revendications identitaires, nous avons toujours été frileux à les aborder. Nous sommes toujours obsédés par l?idée que notre vivre-ensemble est au prix de la construction d?une identité commune, faite d?identités multiples. Nous avons travaillé à être Mauriciens avant tout. Nous nous méfions de ceux qui crient, sur le pavé, qu?ils sont victimes, qu?au « fond d?eux », ils sont hindous, musulmans ou catholiques? comme si, comme le résume Amin Maalouf, « c?est cette appartenance qui compte, qui les définit, qui est leur essence déterminée une fois pour toutes à la naissance et qui ne changera plus ; comme si le reste, tout le reste ? leur trajectoire d?homme libre, leurs convictions acquises, leurs préférences, leur sensibilité propre, leurs affinités, leur vie, ne comptait pour rien ». Notre histoire, pacifique, nous a donné raison. Mais la foule de Grégoire nous fait douter.

En vérité, cette revendication n?est pas « identitaire », ce n?est qu?une manière de parler. Comment évoquer la crise d?identité quand c?est la seule communauté qui peut revendiquer une identité propre, elle à qui l?on doit le « séga », le « seggae » et une riche création culturelle ? Il s?agit d?un appel à l?aide. Un appel fondé. Les chiffres que l?Union chrétienne exposait dans un mémoire sont troublants. Les créoles ne sont pas des victimes parce que cela supposerait un coupable, mais il est clair qu?ils ne parviennent pas, malgré les programmes sociaux mis en place, à saisir les opportunités de progrès qui se créent chaque jour. Cet appel à l?aide, cette souffrance, dont Grégoire a été le catalyseur, c?est aux politiques d?y répondre.

C?est aux politiques de reprendre la question parce que l?abbé semble arrivé à bout de souffle. La parole du religieux n?a pas la même vocation que celle du politique. En principe, le premier devrait dire : « voilà ce que tu peux faire pour toi, suis-le » ; le politique dit : « voilà ce que je peux faire pour vous, suis-moi ». Grégoire a joué un peu au politicien. Il a réveillé les conscien-ces, créé des attentes, jouant au messie. Mais que faire de ces espoirs ? D?où viendra le salut ? Pas du ciel. Des programmes électoraux peut-être.

Les « think tanks » des partis politiques et la société civile dans son ensemble doivent se mettre au travail. La proposition d?un quota de créoles, proposé par le mouvement Grégoire est très critiquable. Ce serait une injustice faite à d?autres. Certains avantages doivent être accordés pour corriger les injustices sans instituer de nouvelles discriminations. Il faut travailler à les dégager. Notre chance est que le professeur Robert Shell perçoit tout à fait ses attributions ainsi. Au lieu de bouder, que les politiques pansent leur amour propre blessé, rangent leurs calculettes ethniques, cessent de se demander vers qui balancera l?électorat Grégoire et se mettent à l??uvre pour ne pas rater une occasion de se racheter.

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