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Grandeur et fragilité de la nation

11 mars 2004, 20:00

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LE 12 MARS 1968, les habitants de Roche-Bois se réveillent avec le sentiment que quelque chose d?important va se jouer. Ce quartier à la périphérie de la capitale n?est pas, à l?époque, traversé par l?actuelle quatre voies. A la place de cette autoroute se trouve une voie de chemin de fer abandonnée.

Tôt le matin, une douzaine de soldats anglais de la KSLI, vêtus d?uniformes vert olive, patrouillent dans le quartier. Ils empruntent la route Abattoir, qui enjambe la rivière Latanier et qui mène vers Roche-Bois. Un hélicoptère britannique tournoie très haut dans le ciel. Les gens ne s?en étonnent pas : cette présence armée est régulière depuis les émeutes interethniques qui ont opposé des groupes de Roche-Bois et de Camp-Yoloff, un quartier qui se trouve à 500 mètres du pont Latanier.

Mais ce 12 mars 1968, il y a quelque chose de plus dans cette animation. Les véhicules de la police sont plus nombreux et les inscriptions sur leurs plaques d?immatriculation ont changé. Les lettres CG (Colonial Government) qui précédaient les numéros ont été remplacées par les lettres GM.

Autre fait étrange, plusieurs maison arborent des drapeaux de papier mousseline rouge, bleu, jaune et vert. Ceux qui n?étaient pas encore au courant apprennent alors que c?est l?Indépendance du pays qu?on s?apprête à célébrer ce jour-là au Champ-de-Mars à midi. Que le pays aura ce jour-là son drapeau et que GM signifiait Government of Mauritius. Un gouvernement indépendant.

A la télé, toute l?île suit la cérémonie en direct et en noir et blanc. Certains patriotes ont préféré se déplacer. Malgré la peur d?éventuels dérapages, Vickram, Eric, Jean-Claude, et Sheila de Roches-Bois se rendent sur place. Ils emprunteront un terrain vague, appelé alors ?tranchement?, qui était en fait d?anciennes tranchées datant de la Guerre mondiale. (ABC Motors, la Mauritius Shipping Corporation et la compagnie Joonas, entres autres, y ont érigé récemment des bâtiments).

Ces amis passent par Camp- Yoloff, un quartier qui avait été interdit peu de temps avant à des membres d?une certaine communauté. Ils constatent que plusieurs maisons de Camp-Yoloff arborent également le quadricolore, avec, parfois, la couleur verte placée en haut?

Des personnes du quartier sont également en marche pour le Champ-de-Mars où finalement tous les groupes ethniques du pays, venus des quatre coins de l?île, se retrouveront pour la cérémonie. Ils choisissent de faire abstraction des récentes déchirures et des énormités débitées sur cette indépendance lors de la campagne pour les élections générales de 1967. Ils croient davantage à cette indépendance qu?aux menaces de famine notamment qu?on leur avait brandies.

Espoir commun

Ce jour là aux Champ-de-Mars, pas de dérapage, pas de banderoles anti-indépendance. Seul s?élève un espoir commun dans l?avenir de l?Indépendance. Vickram Ramsahaye, aujourd?hui Senior Lecturer au MIE, y était. Serge Lebrasse, alors enseignant dans le primaire chantait aux côtés de Ti Frère. ?L?enfant était né et il fallait l?assumer, le nourrir pour un avenir meilleur?, explique-t-il. Dev Virahsawmy était aussi dans la plaine. ?Je croyais que le pays abordait un moment décisif, que l?indépendance allait transformer la vie des Mauriciens.?

Aujourd?hui, c?est avec une lanterne qu?on doit chercher en vain le Mauricien qui vous dira qu?il n?appartient pas à la nation mauricienne. Qu?il n?est pas fier d?être mauricien. Pour preuve, l?homme de la rue brandit son drapeau à toutes les manifestations internationales, à l?instar des Jeux des îles.

Malgré tout, un vent d?inquiétude souffle sur le pays. Certains expriment une opinion plus nuancée, craignent pour l?avenir. La nation mauricienne est-elle vraiment née le 12 mars 1968 ? Sans doute pas ce jour-là. ?Le drapeau mauricien était un tout petit symbole?, explique Dev Virahsawmy. ?Je me disais qu?il fallait ?uvrer pour que ce petit symbole devienne grand, qu?il fallait ajouter d?autres symboles pour que l?indépendance soit plus palpable.?

Il n?y avait pas encore de ciment national, ajoute Jocelyn Chan Low, Assistant Professor à l?université et directeur du Centre culturel mauricien, qui vient ajouter un fait historique : ?Dès 1957, les responsables britanniques du Colonial Office expriment l?idée que Maurice va refuser son indépendance parce qu?il n?y a pas dans l?île le sens du nationalisme mais beaucoup de divisions.?

Qu?en est-il 36 ans après ? Si la nécessité de cette indépendance a fait l?unanimité, on s?interroge toujours sur cette nation mauricienne. Un débat que les récentes tensions ethniques sont venues brouiller.

Conception subjective

Rajen Narsinghen, Senior Lecturer et directeur du département de droit à l?université de Maurice, tente de tirer les choses au clair. ?Il y a deux principales conceptions de la nation. La conception objective ou conception allemande, qui définit la nation par rapport à la géographie, à la langue, à la religion et à la race. Une conception dangereuse qui a donné lieu au nazisme. Il y a par ailleurs la conception subjective, dite conception française, qui dit que la nation existe dès qu?il y a une volonté de vivre ensemble, malgré les différences de langues, de religion, de culture.?

Pour l?universitaire, cette volonté est palpable à Maurice. ?Les différents groupes ethniques sont attachés à la terre mauricienne et partagent déjà des valeurs et des projets d?avenir. Je comprends que beaucoup de Mauriciens soient impatients et sévères et affirment qu?il n?y a pas de nation et qu?on a une population fragmentée. Mais je dis que la nation mauricienne existe. J?attends beaucoup de choses positives de cette nation. Il est vrai qu?on marche sur une corde raide parce qu?on doit aller vers la consolidation de cette nation en préservant les langues et les cultures de tous les groupes.?

Le vouloir vivre ensemble, malgré les divisions, date en somme d?avant 1968. ?Ceux de la génération de mes grands parents l?exprimaient déjà à travers le partage, le respect, la solidarité?, déclare Cassam Uteem, ex-président de la République.

Et Rajen Narsinghen de souligner que dès 1936, avec l?émergence du Parti travailliste et les Curé, Anquetil et Seeneevassen, ce sentiment se manifestait déjà. ?Il y a eu dès cette époque des groupes ethniques différents qui étaient fédérés à un idéal, celui de s?émanciper et de continuer ensemble à vivre à Maurice.? Il ajoute qu?il est regrettable que des stratégies politiques machiavéliques ont essayé de freiner ces poussées vers l?unité nationale. L?historien Chan Low dit, pour sa part, remarquer chez les Mauriciens un désir de résoudre leurs conflits pour mener ensemble des projets.

Si tous ces intellectuels s?accordent à dire que la nation mauricienne existe, ils estiment toutefois qu?elle n?est pas à l?abri des menaces. Pour Jocelyn Chan Low, elle est en danger parce que les Mauriciens n?ont aujourd?hui pas de grand projet commun bien explicité pour les réunir dans un effort national. Ils se tournent alors vers le passé et le sectarisme. Les politiciens ont aussi une part de responsabilité. ?Trop de politiciens ont rendu la nation mauricienne fragile en touchant à ses points faibles, c?est-à-dire la culture, la religion et la communauté?, explique Cassam Uteem.

Transcender les clivages

Dev Virahsawmy est amer : ?Les manifestations culturelles à Maurice montrent un certain sectarisme. L?élan qui va dans le sens de l?autre est selon moi très faible. La nouvelle société mauricienne, le nouvel esprit mauricien, devra non être basé sur la performance économique, mais sur le développement d?une nouvelle culture qui transcende les clivages.? Il dénonce l?absence de volonté politique dans ce sens. ?N?a-t-on pas vu récemment un Premier ministre aller en France chercher ses racines, des politiciens, des économistes et des notables rétrogrades qui pensent beaucoup plus à la terre de leurs ancêtres qu?à celle qui leur a donné naissance et les a nourris ??

Mais Dev Virahsawmy ne se dit pas désespéré. ?Nous avons déjà, à l?état embryonnaire, des éléments de la culture supra-ethnique. Il y a l?émergence d?une cuisine, d?une langue, d?une musique et d?une danse mauricienne. Si nous savons comment les aider à s?épanouir, cela nous permettra de vivre mieux et autrement.?

Pour garantir ce vivre mieux et autrement, il n?y a pas de secret. Il réside dans les efforts que nous serons disposés à faire pour développer les relations inter-culturelles et interethniques.

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