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A gorge déployée
Debout, pratiquement au bord du gouffre. Les bras repliés en bouclier autour du corps. La mâchoire serrée à cause de la petite brise mordante. A nos pieds, des kilomètres de velours ont été déroulés. Le paysage vert est veiné de gris. «Ce n?est pas du bois mort, ce sont les essences endémiques.» La voix posée, le regard sûr, Raffick, notre guide, récite des mots magiques.
Sous les écorces grises, se cachent bois de natte et colophanes. D?humeur sombre, le bois d?ébène prend son mal en patience pour attendre les fleurs blanches du bois bouke banane. La fascination du vide est plus forte que le froid. Prudemment, nous avançons. D?un pas. Un autre encore, dans les herbes hautes. Les falaises accroupies en cercle sont autant d?épaules et de coudes que le regard caresse. Effleure et saisit.
Piton de la Petite-Rivière-Noire, Piton Fortier, Brisefer Peak, Tourelle du Tamarin. Tour à tour cachée puis dévoilée, chacune de ces montagnes a une histoire à raconter.
La nôtre commence au centre d?accueil des visiteurs, à Pétrin. Dans le matin pluvieux, le temps que Raffick troque ses bottes en caoutchouc pour de confortables chaussures de marche, nous voilà partis? en 2x4. L?un de ses collègues du National Parks and Conservation Service, s?empresse de décrocher la lourde chaîne qui barre l?accès au sentier de randonnée de Maccabée.
Du côté gauche, une foule compacte d?arbustes. Goyave de Chine, framboise marron, herbe tourterelle, herbe du blé. Des plantes exotiques synonymes de parasites. «Avec les cochons marrons et les singes, c?est l?ennemi numéro un.» A droite, une haute clôture. «Ce sont les terres de conservation.» Trente-huit hectares sont ainsi protégés pour permettre aux arbres endémiques de bourgeonner en paix.
Fait pour la marche, le sentier se révèle cahoteux sous les roues du véhicule. Cramponnés à la portière, les muscles raidis contre les chocs, nous nous laissons conduire jusqu?au premier d?une série de points de vue. D?un seul coup, ravenales et privets s?effacent. Au bout du petit sentier, l?infiniment grand est là.
Les pieds enfoncés dans les herbes hautes, l?imagination emprunte les ailes des pailles-en-queue à brin blanc qui dansent dans le vide. Le grand air ? même trop frais ? agit immanquablement sur le moral. Idem pour le soleil timide. A intervalle régulier, le vent passe dans les arbres en imitant le bruit de la pluie. L?oreille prise au jeu, nous levons instinctivement les yeux vers le ciel en nous préparant à recevoir les premières gouttelettes.
Sans se forcer, les yeux repèrent au loin deux cascades. Miroir liquide d?une beauté sauvage rendue plus farouche encore par la qualité de son silence. Profond. D?abord reposant, ensuite imposant. Contraste assourdissant avec les bruits de la ville.
«Il y a un merle pas loin.» Gagné par l?abondance de tranquillité, Raffick chuchote presque. Le regard fixe, il est tout ouïe. Les mains dans les poches, l?officier responsable de Maccabée profite de la présence invisible des cateaux vertes. «L?une des missions du parc est de servir la conservation des espèces. Il abrite d?ailleurs une Field Research Station, une zone interdite au public, où des chercheurs s?occupent de plus d?une centaine de pigeons des mares et 300 cateaux vertes.»
«C?est bon ?» Raffick est impatient de nous mener à d?autres points de vue. Avec difficulté, nous nous arrachons à la contemplation du panorama, pour cahoter de plus belle jusqu?au deuxième arrêt. Dès que le frein à main est enclenché, nous faisons quelques pas à la rencontre de Cascade L?escalier. Comme à la halte précédente, c?est sur les ailes d?un paille-en-queue que nous franchissons le vide jusqu?au vallon d?en face. Le ballet des oiseaux s?intensifie au fur et à mesure que se précise le jeu d?ombres et lumières des nuages sur les façades basaltiques.
Après une étape prolongée en face de la tourelle de Tamarin, sa baie et celle de Rivière-Noire, nous regagnons la route en direction d?Alexandra Falls. Un bruit d?eau nous cueille dès l?aire de stationnement. Le clapotis enfle. Devient gazouillis, puis de l?eau qui rugit. De l?écume en colère, blanche de rage.
La pluie qui arrive pour de bon nous permet d?échapper à cette furie. Dernier point de chute : le kiosque situé au viewpoint des gorges de la Rivière-Noire, à Plaine-Champagne. Un singe se promène sur la rambarde qui ceinture la construction en béton. Ses pattes avant chipent sans tarder la banane que lui tend un touriste amusé. Ses facéties ne nous retiennent pas longtemps. On ne peut ignorer le frisson que procure la vue du vide. Ni le spectacle des gorges ainsi déployées.
Nature pittoresque et protégée
La réserve naturelle s?étend sur 6 500 hectares. Créée en 1994, elle est le paradis des randonneurs qui peuvent arpenter quelque 75 kms de piste, divisés en plusieurs sentiers.
Un détour par la forêt de Maccabée représente sept kilomètres aller-retour depuis Pétrin. Les randonneurs les plus aventureux apprécieront le sentier en pente baptisé ?Parakeet?. Il relie Plaine-Champagne à la région des gorges, soit six kilomètres jusqu?au centre d?accueil de Rivière-Noire.
Autre possibilité : s?attaquer au Piton de la Petite-Rivière-Noire, le point le plus élevé de l?île (828 mètres) en prenant la route de la pointe de la Rivière-Noire. Les amateurs peuvent opter pour le sentier de Bassin-Blanc ? une marche de quatre kilomètres aller-retour depuis la route Les Mares. Le nombre de visiteurs au parc tourne autour de 300 000 par an.
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