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G. de Rosnay : La peinture abstraite n?est que décoration

10 octobre 2007, 20:00

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Fin septembre 1982, le peintre Gaëtan de Rosnay expose ses ?uvres au Centre culturel Charles-Baudelaire. Alain Gordon-Gentil en profite pour l?interviewer et mieux connaître cet artiste, faisant honneur à son île natale. Il la quitte pourtant à l?âge de deux ans. La raison en est que la Première Guerre mondiale vient d?éclater et son père s?engage, sous les drapeaux, pour défendre la France qu?Allemands et Prussiens envahissent, une fois de plus. Le père connaît l?enfer des tranchées et son fils celui des bombardements de Paris par l?artillerie ennemie et plus particulièrement par la Grosse Bertha.

La connaissez-vous ? demande l?interviewé à son interviewer. N?allez pas, ici, penser à on ne sait quelle obèse teutonne, au grand pied ou non, et répondant à ce prénom. Il s?agit plus prosaïquement de la fille du baron Gustav Krupp, grand fabricant d?armes et de canons devant l?Eternel, à qui l?empereur Guillaume II octroie le monopole de l?armement lourd de son armée, pendant la Première Guerre mondiale. Les Parigots donnent le prénom de sa fille aux canons de grande puissance les bombardant sans répit car d?un diamètre de 210mm. et ayant une portée de tir de 100 kilomètres. Entre le 23 mars et le 9 août 1918, ils tirèrent quelque 350 obus sur la ville, valant une messe et proverbialement menacée d?embouteillage. La Grosse Bertha vaut à Gaëtan de Rosnay des cauchemars incessants que, même en 1982, il ne parvient pas toujours à dissiper ni à exorciser.

La guerre marque beaucoup plus profondément qu?on ne le pense sa vie et son ?uvre. La Seconde Guerre mondiale fait de lui un sujet britannique, contraint à la clandestinité à Paname et devant utiliser de faux papiers pour échapper à la Gestapo hitlérienne et à la milice des collaborateurs et autres salopards de Vichy. La clandestinité signifie, pour ce Mauricien errant, des journées et des nuits entières à attendre Dieu sait quoi, sous les combles ou dans les sous-sols, à se contenter du Paris grisâtre des aubes blafardes ou du crépuscule quand tous les chats deviennent gris.

Où trouver ailleurs définition plus appropriée de la peinture misérabiliste de Bernard Buffet et de Francis Gruber, qui insiste pour donner une vision désolée du monde qui nous entoure ? Gaëtan de Rosnay adhère à ce mouvement d?après-guerre mais s?en détachera plus tard pour permettre à la couleur, généralement turquoise, d?illuminer, d?irradier même, ses ?uvres et le sujet à peindre qu?il soit immeuble, port, rue, personne, paysage.

Gaëtan de Rosnay avoue s?angoisser aisément. Cela est bien compréhensible quand une tendre enfance est bercée par les pétarades et les canonnades de la Grosse Bertha et quand une jeunesse et sa joie de vivre doivent subir, 24 heures sur 24, pendant d?interminables années, l?angoisse d?une toujours possible délation, pouvant vous diriger droit vers un camp de concentration, vers le séjour de morts vivants. .

Pour vaincre ses angoisses, De Rosnay peint. Tous les jours s?il le faut. Sa peinture peut être sublimement colorée, au point d?éblouir ses contemplateurs comme lorsqu?ils regardent le Soleil en plein midi. Mais ses personnages demeurent tristes et figés qu?il ne faut pas confondre avec ?tristement figés?. Il se plaît à montrer des hommes au travail, labourant leur champ, forgeant un outil. La peinture mondaine et festive ne l?intéresse guère. Il participe, en 1981, à l?exposition Peintres témoins de leur temps, sur le thème de la science. Il peint un enseignant, initiant ses élèves à la micro-photographie. Son tableau fait un mètre sur deux, alliant peintures figurative et abstraite, macrocosme et microcosme. Il rejette également la peinture intellectualiste, la peinture hermétique. Il fait confiance au goût populaire. L?essentiel demeure de s?extasier devant ce qui est beau. La Nature change sans cesse. La peinture est la figuration du Beau. La figuration est le lien entre Nature et Culture. Il en va de même pour la Parole. Une voix affreuse peut prononcer des choses merveilleuses, des choses qui font rêver. Edith Piaf n?est pas une Miss Monde mais elle chanterait l?annuaire téléphonique qu?elle parviendrait à nous émouvoir.

Pour peindre, il faut davantage de grâce que pour la photographie. Deux photographes se rencontrent et parlent, bien sûr, d?appareils, de technicité, de lentilles. Les peintres ne disposent que d?un pinceau, de six couleurs primaires et de leur main créatrice pour recréer sur toile la Beauté du Monde. La peinture abstraite n?est que décoration. Les snobs aiment bien posséder des peintures abscons, incompréhensibles au commun des mortels. La vocation du peintre consiste à faire comprendre aux masses combien belle est la Nature.

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