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Pensez-vous que depuis l?invasion américaine de l?Irak, ce pays soit devenu un pays plus sûr ?
Attendez une minute, c?est quoi cette question ?
Si vous ne voulez pas répondre, ce n?est pas grave, on passe à autre chose?
Non, ce n?est pas ça. Mais vous, qui êtes vous ?
Un journaliste qui a pris rendez-vous pour une interview avec un ancien colonel de l?armée américaine?
C?est quoi le journal où cela va être publié.
Un quotidien qui s?appelle l??express? et la rubrique s?appelle ?Apartés?.
D?accord.
On peut commencer ? Je vous repose la question du début?
C?est une question très difficile et très compliquée.
Une interview n?est pas uniquement destinée à poser des questions simples?
D?accord, je vais donc vous répondre. C?est une question très politique. Mais je n?aime pas être pris par surprise. La première réflexion est : plus sûr pour qui ?
Pour la sécurité dans cette partie du monde?
L?impact de la présence américaine en Irak est un couteau à double tranchant. D?abord sur le plan négatif, on doit constater qu?il y a une résistance assez forte des gens qui veulent lutter contre les Américains. Ils constituent un grand nombre et il semblerait que c?est à eux qui faille attribuer la responsabilité des attentats. Et ces gens prennent comme cibles non pas les soldats, mais aussi des civils. Dans ce contexte, on doit dire que la situation est moins sûre aujourd?hui qu?elle ne l?était avant l?arrivée de l?armée américaine. Mais en revanche, pour le peuple irakien, il ne connaît plus la tyrannie de Saddam Hussein.
On a remplacé une tyrannie par une autre ?
Non, pas du tout. La tyrannie a été remplacée par les attentats. Les objectifs politiques des insurgés irakiens n?ont jamais été annoncés. On ne sait donc pas ce qu?ils veulent. Toutes les guerres de guérilla qui ont réussi au 20e siècle avaient un objectif politique clair et qui avaient réussi à inspirer le peuple. Alors que là, ce n?est pas le cas. Donc, en Irak en ce moment, côté sécurité, c?est difficile, on ne peut pas le cacher. Mais en même temps, il y a les bases d?un meilleur avenir pour les Irakiens. Mais, c?est le peuple qui devrait prendre son avenir en main.
Sur le plan géopolitique, pensez-vous que la région soit plus sûre depuis l?invasion américaine ?
Il n?y a plus de troupes américaines en Arabie Saoudite et les Saoudiens ont commencé à lutter eux-mêmes contre Al Quaida. Et puis, on peut dire qu?il y a une certaine tendance dans la région à réaliser que le futur des peuples est liée à la liberté et à la démocratie. Il y a un dynamisme qui commence à s?installer et qui en est à ses débuts. Mais il est un peu tôt pour prédire son avenir. Comme vous voyez, votre question n?était pas simple.
Depuis le 11 septembre, on a l?impression que c?est la psyché même du peuple américain qui a été bouleversée?
C?est tout à fait juste. Vous savez, les Américains n?imaginaient pas que de telles choses puissent se passer sur leur terre. Ils n?ont pas eu de guerre depuis 1865.
La guerre, c?était toujours quelque chose qui se passait chez les autres ?
Dans un sens peut-être. Vous savez, les Américains ne sont pas des va-t-en guerre. Le 11 septembre a été pour eux un choc. Et il ne faut pas sous-estimer ce choc. Cela a beaucoup changé la dynamique politique des Etats-Unis. Et cela est très sous- estimé dans le monde entier, qui ne réalise pas à quel point le 11 septembre a traumatisé les Américains. Tout a changé.
Qu?est-ce qui a changé dans votre regard à vous depuis le 11 septembre ?
J?ai pris la menace du terrorisme plus sérieusement. C?est une réponse courte, mais croyez-moi elle pèse beaucoup. J?ai été un très haut officier de l?armée américaine et je peux vous dire qu?avant le 11 septembre, le terrorisme était pour nous une petite menace. Nous ne considérions pas cela comme une force majeure à prendre en compte dans la stratégie de défense des Etats-Unis. Maintenant ce terrorisme a une portée mondiale avec la capacité de frapper très fort.
Le terrorisme a fait des centaines de morts avant le 11 septembre dans d?autres pays. Le fait que les morts ne soient pas Américains vous interpellent moins ?
Non, je ne le crois pas. Si le terrorisme peut disposer et utiliser des armes nucléaires et chimiques on doit prendre cela très au sérieux.
En écoutant parler le président Bush, on peut quelquefois se demander si cette peur du terrorisme n?est pas utilisée pour des besoins électoralistes?
(Long silence). Il y a des démocrates qui ont accusé le président Bush d?avoir appuyé trop fort sur les menaces et d?avoir trop évoqué la peur comme motivation. J?étais en France à cette époque et je ne peux pas trop vous répondre. Tout ce que je sais c?est que monsieur Bush a été réélu. Et il me semble que les Américains ont estimé que monsieur Bush pouvait mieux les protéger. C?est possible que Bush ait utilisé la menace terroriste à des fins politiques. A-t-il eu raison ou pas ? Je ne peux pas vous répondre.
Vous vivez en France depuis quelques années. Sans doute avez-vous remarqué que l?image que les Européens se font des Américains ne ressemble pas vraiment à celle que les Américains se font d?eux-mêmes?Comment expliquez vous cela ?
Je suis le vice-président de l?association des professeurs de Sciences-Po et je suis aussi le vice-président de l?association des riverains de l?endroit où j?habite, et comme vous voyez je suis bien intégré en France. Et je n?ai jamais ressenti la moindre difficulté dans ma vie du fait d?être Américain. C?est l?image de l?Amérique, de sa politique belliqueuse qui irrite les Européens. Il y a comme un décalage? C?est la réalité des choses. L?Europe n?aime pas la guerre. Elle en a tellement eu sur son continent. En tant qu?ancien militaire je déteste ça. Je dois vous le dire : personne ne déteste plus la guerre que les militaires. Parce qu?ils savent ce qu?est le prix à payer dans une guerre plus que tout le monde. C?est nous qui payons toujours le prix le plus fort. Les USA estiment que quelquefois il y a des problèmes qui exigent l?emploi de la force. L?Europe est mal à l?aise avec cette idée du fait de son histoire. Les deux guerres mondiales pèsent toujours très fort dans la mémoire des Européens. Et ils voient les Etats-Unis comme un pays prêt à faire cavalier seul pour mener une guerre, ils se sentent mal à l?aise. On peut aussi blâmer Bush de ne pas savoir présenter tout cela. Mais je ne vais pas en dire plus. Colin Powell était mon ancien patron direct?
Vous avez toujours un devoir de réserve : vous n?êtes pas tout à fait libre de dire ce que vous voulez ?
Pas du tout. (Long silence) Je réfléchissais : si vous regardez le monde, l?image des Etat-Unis n?est pas toujours bonne, mais ce n?est pas complètement négatif. Par exemple le conflit entre l?Inde et le Pakistan. C?est très intéressant de regarder le rôle des Etats-Unis dans cette situation qui a été, il y a deux ans, explosive. Et là, c?est une des réussites de Colin Powell qui était chef de notre diplomatie et il a fait de belles choses. Quand Condoleeza Rice a fait son discours à Sciences-Po, en France, j?étais là, et j?ai vu comment elle voulait calmer le jeu, rassurer les Européens et leur dire que nous avions besoin d?eux. La guerre en Irak a causé de grandes difficultés entre l?Amérique et l?Europe. Et je comprends les inquiétudes des Européens. Ce n?est pas pour rien que le premier voyage de Bush après sa réélection s?est fait en Europe où il a rencontré tous les chefs d?Etat du conseil de l?Europe.
Vous pensez que les Américains réalisent qu?ils ont aujourd?hui une mauvaise image dans le monde?
Oui, ils le réalisent maintenant. Ils savent que cette image s?est complètement dégradée. Tous les chefs américains disent aujourd?hui que notre image a beaucoup souffert. Il y a deux raisons : la politique bien sûr, mais aussi les moyens de communiquer qui ont été négligés. On a beaucoup coupé les budgets de communication dans le monde. Et c?était une erreur capitale.
Que pensez-vous de cette réflexion de Georges Clémenceau : ?La guerre est une chose trop sérieuse pour être confiée aux militaires??
Il a complètement raison. Regardez ce que dit Clausewitz : ?Ce n?est pas les militaires qui choisissent de faire les guerres. Ce sont les hommes politiques?. Il faut toujours une conversation soutenue entre la politique et les militaires. Si un homme politique a un problème grave, qu?il ne peut résoudre autrement que par la force. Il donne l?objectif aux militaires et leur demande de lui expliquer les moyens. A ce moment, s?il y a un décalage entre l?objectif et les moyens, il faut que le militaire intervienne et donne son avis. Mais c?est le chef politique qui a le dernier mot. Avant la guerre de 2003 en Irak , il semblerait que l?armée ait dit qu?elle avait besoin de plus d?effectifs. Et cela n?a pas été fait : le président a dit qu?on n?avait pas le temps d?envoyer autant d?effectifs. Et il a estimé que l?on pouvait faire aussi bien avec moins de gens. Pour occuper l?Irak, c?était vrai. Mais pour assurer la stabilité après ce n?était pas assez. On peut dire que c?est une faute. Selon les informations de la presse, il y a eu des discussions entre l?armée et le président. Mais c?est ce dernier qui a décidé.
Vous regrettez de ne pas avoir participé à cette guerre ?
Oui, un peu. Je connais tous les chefs d?état-major qui ont participé à cette guerre. Ce sont des amis proches. J?ai été aux côtés de Colin Powell pour la première guerre en Irak. Et nous avons essayé de souder, au cours de cette guerre, les équipes air-terre-mer. Puis douze ans après, on a vu que nous avons réussi cela. C?est pour cela que tous les chefs air-terre-mer sont mes amis. C?est vrai que j?ai un peu regretté de n?avoir pu apporter ma contribution directe. Mais j?ai été le consultant de France 2 pour la deuxième guerre en Irak. C?était ma manière d?aider.
Quand un militaire s?engage en politique, à quoi doit-il renoncer ?
Ce n?est qu?aux Etats-Unis qu?on voit les militaires s?engager en politique. Nous avons eu trois ou quatre présidents qui étaient des militaires. Mais je trouve que si un général décide de se lancer en politique, il ne peut plus parler pour l?armée, c?est tout.
Quand on a pour métier d?étudier de faire la guerre, est-ce qu?on finit par trouver cela normal ?
Jamais. Non. J?organise beaucoup de séminaires de réflexion, sur ce sujet notamment. Non, la guerre n?est pas normale. Ce n?est jamais normal. Quand vous perdez un ami sur le front, vous comprenez immédiatement que la guerre n?est pas une chose normale. Mais quand vous êtes dans une guerre, il vous faut bien vous protéger. C?est simplement ça. Il faut essayer de regarder avec distance. Comme un médecin dans les hôpitaux. Il voit tant de maladies graves qu?il doit garder un peu de distance. Mais quand on est confronté à de tels événements, il nous faut un bouclier émotionnel. Quand vous assistez à la cérémonie quand on enterre un soldat, vous comprenez que la guerre n?est pas une chose normale. Si je peux vous donner le coeur de l?armée américaine, je vous dirais que la plupart du temps, en Irak par exemple, ils passent plus de temps à construire des stades, à installer des tuyaux d?eau. J?ai un ami qui m?a dit : ?Je n?aurais jamais imaginé un jour pleurer en voyant une femme irakienne et son enfant prendre de l?eau dans un robinet. C?est cela aussi l?armée?.
Y-a-t-il ce que l?on pourrait appeler une ?manière américaine de voir le monde??
Il y a 270 millions d?Américains et les Etats-Unis, c?est comme une grande île, loin de tout, protégée par deux océans. Les gens qui y habitent sont des immigrés. Ils sont là par choix, mis à part ceux qui sont venus en esclaves et les Indiens. Cela change votre manière de regarder le monde. Vous avez un regard plus positif. Tout est une occasion, une chance. Mais je regrette que l?on n?enseigne pas assez la géographie et les langues étrangères dans les écoles américaines. Et j?aimerais voir les Américains voyager. Cela leur ouvrirait l?esprit un peu plus. Sur un point les Américains et les Français se ressemblent. Ils croient tous deux avoir une mission. Montrer la liberté et être une voix dans le monde. Les Américains estiment être les gentils et ils croient que tout le monde les aime. Les Français aiment l?équilibre et ils estiment que les Américains ont trop de pouvoir. Et ce qui gêne le monde, c?est de savoir qu?une puissance peut arriver à prendre des décisions qui mettent le monde en danger et cela à partir de raisons de politique intérieure. Et on peut comprendre cela. Mais en même temps, si les états-Unis décidaient de se retirer et de ne plus participer à aucun ordre du monde, cela déséquilibrerait autant les choses. Regardez le Darfour, au Soudan, que se passerait-il si les Américains se désengageaient ?
Etre une superpuissance est une écrasante responsabilité?
Ah ça oui ! Et nous faisons de notre mieux?
?Toutes les guerres de guérilla qui ont réussi au 20e siècle avaient un objectif politique clair et qui avaient réussi à inspirer le peuple.?
?Les Américains n?imaginaient pas que de telles choses puissent se passer sur leur terre. Ils n?ont pas eu de guerre depuis 1865.?
?Sur un point les Américains et les Français se ressemblent. Ils croient tous deux avoir une mission. Montrer la liberté et être une voix dans le monde.?
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