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Frustrés et frustrants
Le langage est espace de rapport de force. On n?est jamais dans le langage seulement pour exprimer la «corporéité» d?une pensée. On y est, entre autres, pour tenter de dominer son interlocuteur. En politique, la maîtrise de l?outil langagier revêt une importance capitale. La parole du politique est, en effet, une parole de séducteur et de conquérant. Celles et ceux qui ont eu l?occasion, dimanche dernier, de suivre le débat entre Rajesh Bhagwan et Arvin Boolell, sur les antennes de Radio One, se sont vite rendu compte qu?on avait en fait droit à une véritable mascarade. Au point que l?animateur de l?émission a dû à plusieurs reprises couper la micro aux deux intervenants.
La première question qui se pose, suite à cette émission, est celle du choix des porte-parole des différentes formations politiques. Il est un fait qu?aux yeux de leurs leaders les Bhagwan et Boolell sont de redoutables bêtes de terrain. Ce seraient donc des dirigeants politiques qui quadrillent l?espace électoral avec une précision chirurgicale dès qu?il est question de réalités ou spécificités d?une certaine île Maurice. Mais ils n?ont certainement pas leur place dans un studio de radio ou de télévision.
Parce qu?on dit les jeunes désabusés, parce qu?on parle de cynisme généralisé, d?absence de conscience sociale, d?un imaginaire culturel appauvri, les leaders politiques n?ont plus le droit de nous infliger le spectacle affligeant de persifleurs se faisant passer pour de grands rhéteurs de l?agora politique. Les gens sont déjà trop dépités par la politique pour les exposer à des exercices qui risquent de les en aliéner davantage.
Au fil des semaines et des mois, l?atmosphère électorale va crescendo. L?arrivée des radios privées sur la scène médiatique augmente les opportunités de débats et d?échanges. Chacune de ces radios exerce à sa manière sa responsabilité dans le ton et le niveau de son choix. Par contre, les deux principaux blocs politiques se doivent encore de nous convaincre qu?ils ne feront pas des choix d?intervenants dont la seule présence sur un plateau médiatique contribue à anémier le débat et à ringardiser les idées. Pourtant, au sein de pratiquement tous les partis politiques à Maurice, on retrouve des femmes et des hommes capables de rehausser le niveau de leurs interventions une fois qu?ils sont sur des plates-formes formelles.
Il reste un autre effort à entreprendre par nos politiques. Ils doivent rapidement nous convaincre qu?ils sont prêts à s?émanciper des lieux communs. La politique n?est pas une simple gymnastique électorale. On peut être artiste et même intelligent en politique. Le gouvernement défend son bilan. Il énumère ses réalisations. Mais jusqu?ici, un certain nombre de Mauriciens s?interrogent toujours sur la vision et la philosophie qui sous-tendent la logique de développement adoptée par ce gouvernement. Quant à l?opposition, elle a fait de la démocratisation de l?économie son cheval de bataille. Or nous savons tous que les grands desseins prolétaires des politiques ne sont en fait que des attrape-nigauds.
Enfin nos aînés nous rappellent souvent le niveau des débats publics dans des temps anciens. Il ne s?agit pas de devenir aujourd?hui nostalgique de ces temps-là. Il est davantage question d?espérer que nos hommes politiques sauront se débarrasser de ces inhibitions qui leur font croire qu?ils doivent se montrer primaires pour susciter l?adhésion à leurs discours. Les Mauriciens s?émerveillent lorsqu?ils sont témoins de la qualité des fréquents face-à-face auxquels se livrent des politiques d?autres pays. À nos hommes politiques de démontrer qu?ils ne sont pas uniquement une cause de frustration.
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