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François Barazer de Lannurien, mon ami?
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François Barazer de Lannurien, mon ami?
Mon cher François,
Tu avais dit à Paris Match récemment que ton dernier combat tu le livrais contre la mort et que celui là tu n?allais pas le gagner?
L?hebdomadaire français était venu te voir pour illustrer le soixantième anniversaire de la libération en France. Et tu leur avais expliqué avec la simplicité et la franchise qui te caractérisaient comment tu t?étais retrouvé en 1943 à combattre sur le front russe du côté allemand contre les bolcheviques dans la célèbre Division Charlemagne. Issu d?une très vieille famille de ?guerriers? bretons, tu faisais partie de cette caste privilégiée de combattants par nature que la défense d?un certain idéal interpelle au fil de l?histoire. Tu as choisi ce camp parce que ton père vous avait appelés toi et tes frères en 1943 pour vous expliquer comme tu me le racontais, que ?l?ennemi de l?Europe avait changé de camp et que les bolcheviques étaient devenus la gangrène à venir?? A partir de là, tu t?es tracé une voie qui t?a amené non seulement dans le camp des vaincus mais aussi des pestiférés de l?Histoire. Dans un monde qui s?évertue à classer les ?bons? d?un coté et les ?mauvais? de l?autre. Un arbitraire qui nous fait regarder l?histoire par le petit bout de la lorgnette et à refuser toute explication d?un engagement. Dans ces temps troublés de la Seconde Guerre mondiale il y a eu de chaque côté de la barrière des grands hommes. Aussi grands d?un côté que de l?autre. J?aurai eu pour toi la même admiration si tu avais été dans l?autre camp à la seule condition que ton engagement eût été aussi difficile?
Tu as dix-sept ans seulement lorsque tu t?engages sans l?uniforme allemand pour aller combattre ?uniquement sur le front de l?est contre les bolcheviques car c?est ça le sens de mon engagement?? Tu participes à la terrible bataille de Stalingrad gagnée par les soviétiques. Tu romps l?encerclement avec quelques soldats. Commence alors un périple extraordinaire qui va te faire traverser la Poméranie à pied. Une vraie odyssée qui te vit affrontant le froid terrible de l?hiver et un ennemi implacable. La plupart de tes compagnons y laissent leur vie. Tu rejoins enfin Berlin à la fin de la guerre et tu te bats dans le fameux bunker où Hitler et son état-major allaient trouver la mort. Tu y allais chercher la consécration de ton engagement et très probablement la mort au bout de celle-ci. Mais elle ne veut pas de toi. Tu es décoré de la Croix de Fer, ultime décoration des grands guerriers. Tu réussi à quitter le bunker lorsque la fin arrive et que les jeux sont faits. Tu es fait prisonnier par les Soviétiques. Tu t?évades. Commence alors une longue ?cavale? où tu écriras la deuxième partie de ta vie aventureuse. Repris par la police française tu es fait prisonnier. Tu t?évades une deuxième fois. Tu te fais scaphandrier au Havre, ?pied lourd? comme on disait alors. Tu es ensuite recueilli et caché pendant de longs mois par le milieu marseillais et tu deviens le protégé et l?ami intime de Mémé Guérini le grand caïd de la pègre marseillaise. Il te demande de se joindre à lui mais tu lui réponds que ton honneur de soldat ne le permet pas. La police est de nouveau sur tes traces. Tu t?exiles en Australie où tu plonges à nouveau comme ?pied lourd?. Encore et toujours l?Aventure avec un grand A. Tu vas ensuite planter de l?hévéa en Indochine; toujours la cavale. Tu reviens en France dans les années soixante. Comme le hasard fait bien les choses pour les grands hommes tu achètes un cheval lors d?une discussion dans un café, alors que tu ne connais rien aux courses. Shemko il s?appelait. Tu montes une écurie La Centaure et tu gagnes le Grand national (je crois) avec Shemko. Aventurier mais aussi beau gosse tu fréquentes les plus belles et les plus célèbres, Rita Hayworth et plus tard, Jane Fonda.
Ton passé te rattrape. Tu décides de quitter la France et tu atterris à Maurice envoyé ici en mission par Robert Hersant magnat de la presse française pour donner un coup de main au journal de Gaëtan Duval. Nouveau coup de foudre, nouvel engagement. Tu t?y installes et tu deviens mauricien. Commence alors pour toi une nouvelle carrière d?homme d?affaires. Celle-ci m?intéresse moins car ce n?est pas comme on dit, ma tasse de thé?
Tu as écris un livre Le Sublime et la Mort où tu racontes tes aventures et ta vie dans le détail. J?ai lu ton manuscrit et j?ai suivi ton combat pour te faire éditer en France. Comme tu n?as jamais su céder sur les principes tu as refusé les exigences de tes éditeurs qui te demandaient d?y retrancher ce qui était trop politiquement incorrect. Tu es mort sans voir édité ton livre?
Adieu fidèle ami. J?ai été honoré de te connaître. Tu m?as appris beaucoup de choses lors des nombreuses et longues soirées passées ensemble devant de bonnes bouteilles. Devant toi j?ai été comme un enfant devant un géant. Le sublime tu l?as connu pendant toute ta vie. La mort, elle est venue te prendre la semaine dernière. Repose en paix. Tu n?as rien fait de mal mais ça il est difficile de l?expliquer?
Jean-Pierre LENOIR
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