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28 octobre 2006, 00:00

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par Aline GROËME

C?est comme un temps de carême. Sauf qu?il a duré toute l?année. La comparaison est de Jennifer Gabriel, maman de Roche-Bois, qui s?inquiète pour sa fille Mary Jane, élève à Notre-Dame-du-Bon-Secours RCA. Comme Jennifer, ils sont des dizaines de milliers à avoir été sur des charbons ardents cette année. Avoir un enfant qui grandit, c?est bien. Avoir un enfant en Certificate of primary education (CPE), ça l?est moins.

Sept parents d?horizons divers racontent. Impression dominante : du réveil au coucher, tout est contrôlé. Révisions ? leçons particulières, un duo de choc. Impossible d?y échapper, que ce soit le week-end ou pendant les vacances. « Il faut faire des sacrifices », martèlent les parents.

Pourquoi ? Réponse qui revient le plus souvent : « à cause du système.» Jennifer explique : «Nous sommes déçus de l?entrée en vigueur du A+. Mary Jane est traumatisée. Nous habitons Roche-Bois et avons le sentiment que les chances des enfants de cette région ont diminué.»

Ismael Bawamia est foncièrement contre le 4A+. Sa manière de résister : il a refusé de remplir le formulaire où les parents devaient indiquer leur choix de collège, national et régional. «Tous les parents auraient dû dire non aux collèges nationaux.»

Père de trois fils, tous plus âgés que Saarah qui est en CPE, ce directeur de compagnie de la capitale confie : «à travers le succès de mes fils, c?est mon propre succès que je cherchais.» N?est-ce pas là l?ambition de tout parent ?

Celle que nourrit, par exemple, Gyaneshwar Soodhowa, bijoutier de Centre-de-Flacq pour sa fille Sanjukpa, inscrite au Poste-de-Flacq RCA. Ce parent qui se décrit lui-même comme «bien strict, nou pa sorti brit brit», raconte qu?en 1978, quand il était élève dans l?institution que fréquente sa fille, il était «premie entie Flacq».

Beaucoup comparent l?ancien système avec l?actuel. Ismael Bawamia et son épouse Sheila disent leur confusion. «J?ai un fils qui est en Form IV, il n?a pas pris de leçons particulières. Avec le système régional, l?accès à l?éducation secondaire se faisait très facilement.»

Ils sont plusieurs à évoquer cette différence notable. Parmi eux, Steeve Lareine, comptable qui se souvient que «tout était plus relax» à l?époque où son aînée, aujourd?hui en Form II, prenait part aux examens du CPE.

Thérèse Lim Sam, femme au foyer de Trou-aux-Biches, est du même avis. Mère de trois enfants, elle semble gérer avec une impressionnante sérénité, une aînée qui est en HSC, un cadet fréquentant une école spécialisée pour handicapés et une benjamine en CPE. Contre toute attente, elle dit : «On ne sent pas le stress.»

Le plus naturellement du monde, elle explique que Laurie ne prend pas de leçons particulières. «En sixième, l?aînée en prenait et puis elle a dit stop. Nous avons fait pareil pour Laurie.»

Ainsi, cette élève de Notre-Dame-de-Lorette RCA a pu profiter de ses après-midi et du samedi pour suivre des cours de danse moderne à Grand-Baie chez Eve Buscaglia. Sa maman se souvient avec fierté, «Elle a participé au spectacle Le roi lion au Centre de conférences à Pailles».

Vous en connaissez beaucoup vous, des parents qui n?auraient pas tout simplement dit à leur rejeton que l?on ne peut pas tout faire, que durant l?année de la participation aux examens du CPE, il faut choisir entre la danse et les études ? Un «choix» connu d?avance.

Thérèse explique sa philosophie : «Il faut équilibrer les activités.» Un juste milieu que chaque parent s?est évertué à trouver. à sa façon.

■ Leçons particulières

Maria Nazourdine est enseignante de Std II au Notre-Dame-du-Bon-Secours RCA à Port-Louis. «La première chose que je me suis dit, c?est qu?il fallait des leçons.» Réaction classique. Au début de l?année, elle inscrit son fils Olivier à des cours particuliers dans toutes les matières, trois fois la semaine, chez un enseignant à Terre-Rouge.

Très vite, Olivier se plaint. Il refuse d?y aller. «Je lui ai forcé la main», raconte cette maman qui se ravise, quand elle est confrontée à la résistance grandissante de son aîné. «J?ai accepté qu?il arrête les leçons quand j?ai vu que c?était une corvée, qu?il était frustré.»

Maria pose les conditions. «Si c?est comme cela, on travaillera ensemble.» Olivier est d?accord. Ils ont fonctionné comme cela dès février.

Si comme Laurie, Olivier échappe aux cours particuliers, la majorité des parents interrogés parlent de deux leçons : l?une avec l?instituteur de l?école et l?autre avec «enn profeser andehor».

Mais Mirélyn Bontendre, elle, pense que ce n?est pas la peine que Valérie prenne des leçons avec son instituteur du Louis-Dorbec RCA de Bel-Air. «C?est dans la journée qu?il doit lui faire la classe, pas après les heures.» C?est pour cela que Valérie ne prend qu?une leçon avec un autre enseignant.

Pour ceux qui n?en ont pas les moyens, telle Yogavadee Seedoyal, employée dans un pressing, c?est chez «enn ti kouzinn» qu?elle envoie son fils Jay, élève à la Cité Vallijee Government School. Nous demandons alors si la cousine est enseignante. «Non», explique Yogavadee, «Li travay dan magazin, li konn impe lir, li kapav debrouye.»

La pression est grande. Maria nous confie comment elle lit dans le regard des autres, «cette attente que le fils d?une enseignante doit mieux faire que les autres. Je consacre plus de temps aux enfants des autres qu?au mien. Je crois que ce sont les enfants de prof qui souffrent le plus.»

Maria avoue, «Je suis stressée, je me pose toujours la question : « Est-ce que j?ai fait le bon choix ? J?aimerai bien qu?Olivier obtienne 4 A+. Parfois, je sens qu?il a des angoisses.» Avant de se ressaisir, de se rassurer à l?idée que «si on a été régulier, il n?y a pas lieu de s?inquiéter».

Ismael Bawamia, lui, a quelques «regrets». En début d?année, sa fille Saarah, qui est passionnée d?équitation s?est «elle-même mis la pression». Elle a annoncé à ses parents que c?était préférable qu?elle ne monte plus à cheval les mercredis, pour mieux se concentrer sur son année scolaire. «J?aurais dû insister, la persuader du contraire », se repent son père.

■ Un jour une vie

Pour mettre le maximum de chance de leur côté, les parents ont aussi soigné l?alimentation du gosse. Plusieurs de ceux interrogés insistent sur ce qui est pour eux un investissement sur l?avenir. Graines de sésame, fruits, céréales. Stratégie qui, selon Jennifer Gabriel, a commencé à payer au deuxième trimestre.

« Dernier ler dormi » : 21 h 30. C?est la moyenne. Certains poussent jusqu?à 22 heures. Réveil à 6 heures ? 6 heures 30, avec « lizie kol kole parfoi ». Le week-end est «calculé d?avance» explique Jennifer Gabriel. «J?ai fait un emploi du temps.» La cadence : de 9 heures à 10 heures 30, c?est la révision de la semaine. Place ensuite à une longue pause jusqu?à 14 heures. «Apre mo fer li lir.» En clair, chercher ensemble les mots difficiles dans le dictionnaire.

■ Les distractions

Les temps sont durs. Maria Nazourdine, elle, a surtout dû batailler contre la play station. «La télé, c?est pas vraiment important», raconte-t-elle. Les dessins animés, les films documentaires, elle les programmait à coup de cassettes vidéo. Mais il lui a carrément fallu interdire la play station. Et quand cela n?a pas suffi, Maria l?a confisquée, l?a planquée dans différentes cachettes. «Mais Olivier la retrouvait à chaque fois.» En dernier recours, elle l?a mise sous le matelas de son fils. Il ne l?a pas encore récupérée.

Ce petit garçon qui aime aussi le foot, qui le pratiquait deux fois la semaine, s?est «arrêté de lui-même», explique Maria. Argument qu?aurait avancé l?enfant : «Je me sens fatigué.» Sandrine Lareine, elle, est accro aux jeux sur PC. Son père a tranché : elle pourra jouer le week-end seulement. Et si elle «fer impe figir», ce n?est pas bien grave, «c?est pour son bien»... Ils sont rares ceux qui se sont arrêtés pendant les vacances.

Alors que Gyaneshwar Soodowa de Poste-de-Flacq préfère que ses enfants regardent la télé, «koumsa zot divan mo lizie»,

Mirélyn Bontendre de Bel-Air adopte une position atypique. «La discipline doit commencer par moi d?abord. Pourquoi leur interdire de regarder la télévision et m?installer à mon tour devant le petit écran.» Sa philosophie : être à côté de Valérie quand elle fait ses devoirs, être à côté d?elle encore quand elle regarde la télé.

De son côté, Mary Jane Gabriel a tendance à oublier l?heure quand elle joue avec son lapin, baptisé Fraise. Sa maman doit la rappeler à l?ordre. Souvent. Et comme les mamans savent tout, le petit doigt de Jennifer lui a dit que sa fille, Mary Jane a écrit dans son journal intime qu?elle n?a plus de temps pour elle. Jennifer a été secouée.

■ « Parent qui harcèle »

Nous avons demandé aux parents à quelle fréquence ils suivaient les progrès de leur progéniture. «Je suis un parent qui harcèle», avoue Jennifer Gabriel. Après chaque leçon, elle ne rate pas l?occasion de demander à la «miss» comment sa fille s?est comportée ce jour-là. Chose simple pour elle, car elle travaille à la cantine de l?école où est scolarisée sa fille.

De son côté, le père de Sanjukpa Soodowa n?a pas hésité à suggérer à la «miss» que «tou zenfan pa galoup pareil, ou bisin okip bann seki al pli vit».

Steeve Lareine lui suit Sandrine au jour le jour grâce au «cahier de liaison», sorte de registre que le parent est tenu de signer, comme preuve qu?il a vérifié que les devoirs de l?enfant sont faits. à la maison, Sandrine est encadrée par ses deux parents, des comptables. Le père s?occupe de la géographie, des sciences et du français alors que la mère se charge du reste. à 18 h 30, tout le monde ( parents et trois enfants âgés de 14 à 7 ans) regardent la telenovela Barbarita.

■ Punitions

Quand Mary Jane Gabriel «fait méchante», sa maman lui donne de «l?ouvrage à faire», ses corvées à elle : la vaisselle, «fer li lav so linz, mo pa met dan masinn, lav so tenis, so soset met lord dan lasam».

Si plusieurs parents disent ne pas recourir aux punitions corporelles, Mirélyn Bontendre confie en toute honnêteté : « Baté oui, me pa enn bate ki nou pa kapav get figir nou kamarad apre.»

■ Privations

Il y a aussi des «punitions» pour les parents ou plus exactement des privations. On rogne sur les sorties, les anniversaires ou les mariages. Pour le concert de King (populaire chanteur de gospel), Jennifer Gabriel n?a pas réfléchi à deux fois. Tout fan qu?elle est, il n?était pas question d?y aller. Pourtant ce n?était pas l?envie qui manquait. «Ki pou fer, bizin axsepte.» De même pour son assiduité au sein d?une équipe de volley-ball régionale, où elle occupe le fauteuil de trésorière. Jennifer ne se rend plus qu?une fois la semaine au gymnase au lieu de deux.

■ Résultats

Et si malgré tous ces efforts, le but n?était pas atteint ? «Je n?arrive pas à imaginer que ma fille ne réussisse pas. Li pou enn gran fatalite.» Jennifer Gabriel essaye de ne pas trop y penser. Son pire cauchemar serait que sa fille ait une mention «U» (pour Ungraded). Et si cela arrivait ? Malgré toute sa bonne volonté. «Mo pense mo pou kapav malad.»

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