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Follement Brel

9 septembre 2004, 20:00

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?<B> Quand il a abandonné la scène et sa carrière, Jacques Brel a affirmé : ?Je n?ai plus rien de nouveau à dire?. Comment vit-on avec un homme qui n?a plus rien à dire ? </B>

Jacques n?avait rien de nouveau à dire dans son oeuvre. Il avait tout dit. Mais il avait tout à dire et à redire à ses proches. ?On ne dit pas je t?aime une seule fois?, me disait-il. Il faut le répéter souvent à ceux qu?on aime. Mais Jacques estimait que son oeuvre était construite ; il n?avait rien à apporter de nouveau.

?<B> On le sent dans son dernier album ?Les Marquises?; il revient sur ses thèmes de prédilection?</B>

Oui, mais il en parle de manière différente. Il a toujours parlé des mêmes choses. Il parle de l?amour, de l?aventure, de la jeunesse de la nécessité d?aller voir, de se remettre en question. Et sur le disque dont vous parlez, c?est comme un résumé des thèmes qui ont occupé sa création. Et puis, il a fait cet album en me disant : ?Je veux que tu voies comment je travaille. Comment j?élabore mes textes. Je crois que c?est important?.

?<B> Vous réalisez ce privilège sur le moment ? </B>

Oui. Je comprenais que c?était important pour lui. D?ailleurs, dans le même souffle, il me demande d?écrire ce livre qui était important pour lui et que j?ai intitulé Tu leur diras. Il m?a dit : ?Tu écriras notre histoire?. Je l?ai fait. Il avait remarqué, vers la fin de sa vie, qu?il y avait beaucoup de choses qu?il avait dites et faites et qui étaient, selon lui, incomprises. Il voulait mettre des choses au point. Il trouvait qu?il y avait une certaine confusion?

?<B> ? entre la personne et l?oeuvre ? </B>

D?une certaine manière. Mais aussi concernant des personnes qui avaient été autour de lui. Les frères Marouani, l?équipe de Barclay. Il avait vu dans des articles de journaux qu?on le prenait pour un mar-chand et cela l?avait profondément blessé et humilié. Alors que lui était l?homme du don. Qu?on puisse croire qu?il était un homme d?argent l?humiliait.

?<B> On a dit qu?il avait fait son dernier disque pour renflouer la maison Barclay, par amitié pour Eddy Barclay?</B>

C?est faux. Ce disque, il l?a d?abord fait pour moi. Pour que je puisse le voir travailler. Quand il est parti en bateau, il avait dit à Barclay : ?Je signe à vie chez toi?. Sachant bien qu?il ne reviendrait pas en France. Mais c?est comme ça qu?il a aidé Eddy Barclay. En lui permettant de garder, dans son catalogue de vedettes, Jacques Brel, même si ce dernier ne produisait rien. C?est en ce sens qu?il a voulu l?aider, lui permettre, d?écrire sur sa carte de visite, qu?il avait Brel dans son écurie.

?<B> Brel se méfiait-il de ce milieu du show-biz ? </B>

Non, pas vraiment. Vous savez, Jacques ne se méfiait de personne. Il ne se méfiait pas des hommes en général. Il a toujours cru que les hommes avaient cette volonté du meilleur. Moi, je savais que ce n?était pas vrai.

?<B> Une forme de belle naïveté ? </B>

Sans doute. Surtout comme un espoir naïf, c?est vrai, que les hommes feraient ce qu?il y a de meilleur. Souvent, dans le milieu du show-biz, Jacques disait des choses comme ?J?aurais souhaité? alors qu?il était impératif que cette chose soit faite. Je lui disais : ?Dis : il faut que cela soit fait?, faute de quoi ils ne comprendront pas. Il ne le faisait pas. Vous savez, Jacques était un homme qui n?aimait pas les conflits. Même quand quelqu?un le couillonnait, il me disait : ?Oh ! tu sais, ce n?est pas un mauvais cheval?. Il n?aimait pas affronter les gens. Il ne disait jamais rien même quand les choses l?agaçaient. Puis, un jour, quand c?était vraiment trop, il éclatait.

?<B> Si l?on en juge par ses textes, Brel avait un rapport difficile avec les femmes? Comment avez-vous vécu cela ? </B>

Jacques n?avait pas de rapport difficile avec les femmes. Ses textes, c?est une chose, mais c?est vrai qu?il demandait aux femmes de donner le meilleur d?elles-mêmes parce que, disait-il, elles ont quelque chose de grandiose.

?<B> Quand il dit dans un entretien avec Jacques Chancel : ?J?aime trop l?amour pour aimer les femmes?, on peut croire qu?il ne trouve pas la femme si grandiose que ça?</B>

Oui, mais ça, c?est le côté excessif de Jacques. Et puis, il avait des formules qui lui venaient comme ça. C?était souvent lapidaire. Je le connais bien. Et je peux vous lire toutes ses interviews : je sais exactement le moment où il est en train de savourer une formule, pour la formule. Les interviews l?agaçaient un peu. Plusieurs fois, je lui ai demandé : ?Mais pourquoi tu dis des choses comme ça, des formules aussi dures?. Savez-vous ce qu?il me répondait ? ?Il n?avait qu?à ne pas me poser cette question? ! Voilà, ça c?était Jacques.

?<B> Et quand il dit : ?La femme n?a qu?un rêve : c?est de garder le gars? ! Formule ou vérité ? </B> De cela, on a beaucoup parlé. C?est vrai : les femmes aiment construire des nids et y mettre ceux qu?elles aiment. Son film Le Far West était consacré à ce thème. C?est vrai qu?on trouve plus rarement chez les femmes ce côté aventure qu?on trouve chez les hommes. La femme qui veut tout laisser, est rare. On ne trouve pas souvent des femmes nomades.

?<B> Encore de lui : ?Quand je pense à la tendresse, je pense aux hommes??</B>

Oui, il avait cette peur de donner de la tendresse aux femmes, de peur que cela soit mal interprété. Et c?est plus difficile d?éviter le malentendu entre sexes différents. Il trouvait cela risqué. Jacques voulait montrer l?existence de cet amour inconditionnel. On peut aimer follement quelqu?un sans vouloir ni fonder une famille ni vouloir des enfants. Quand il dit de Jojo, son ami, dans une chanson : ?Six pieds sous terre Jojo, je t?aime encore. Il démontre cela. Un de ses amis lui a dit un jour :? Comment peux-tu dire je t?aime à un homme ? Jacques lui a dit : ?On peut aimer un homme sans être homosexuel. Aimer c?est aimer. L?amour n?a pas de sexe?.

?<B> Quand vous dites : ?Son héritage vit en moi?. Vous voulez dire que sa présence en vous grandit ? </B>

Jacques a réveillé en moi des choses incroyables. Un potentiel qui ne demandait qu?à grandir. Il m?a demandé d?être son témoin, de parler en son nom?

?<B> De manière explicite ? </B>

De manière on ne peut plus explicite. Et je ne pensais pas avoir à le faire. Je me suis dit : de toutes les façons, quand Jacques va mourir, on va l?enterrer aux Marquises, puis je regagnerai mes pénates et tout redeviendra tranquille et calme. Je ne savais pas du tout ce que j?allais faire. La seule chose que je savais, c?était que j?allais écrire ce livre pour tenir parole. Et j?ai écrit ?Tu leur diras?. Je ne pensais vraiment pas qu?on allait continuer à me parler de Jacques 25 ans plus tard. Et puis, cela a commencé : « Plusieurs années plus tard, on me parlait encore de lui. Et Jacques m?avait dit : ?Quand tu entends dire des faussetés, interviens, rectifie?. Je me suis dit : jamais on me demandera cela. Je me trompais. Finalement je me rends compte que c?est quelque chose qui devient comme une sorte de puissance en moi. Jacques est là. Il reste près de moi. Nous restons ensemble.

?<B> Vivre avec des souvenirs n?est-il pas un acte potentiellement dangereux ? </B>

Ce n?est pas de la nostalgie, ni des souvenirs. C?est du domaine du vivant. C?est quelque chose de très réel?

?<B> Ceux qu?on aime ne savent pas mourir ? </B>

Ils ne meurent pas. Jacques dit dans Les Vieux : ?Celui des deux qui reste se retrouve en enfer?. Je ne suis pas du tout d?accord avec lui. Il m?a montré le contraire. Jacques, je le pense quelquefois, m?a offert sa mort pour que je comprenne ma vie. Ma vie est devenue grandiose. Non pas sur le plan de la notoriété ou des choses de ce genre. Mais d?une manière intérieure. Ma vie est portée par notre lien. Je peux traverser le monde sans avoir peur. Je suis emplie de son amour.

?<B> Cela vous agace quelquefois que l?on vous parle sans cesse de lui, comme si vous n?existiez pas toute seule ? </B>

Pas du tout. Vous savez, nous sommes là, en train de parler tous les deux. En fait, nous sommes trois. Jacques est là, entre nous deux. La seule chose différente, c?est que vous ne le voyez pas. Son esprit, son âme, sa pulsion est là. Et je suis sûre, que vous le sentez, à cette seconde même où nous parlons. Sa sensation est là. Il entend ce que vous dites. Et je vais vous dire, des fois quand je parle à certaines personnes, je sais que je ne suis que le relais de Jacques. Il n?y a pas de distance entre lui et moi.

?<B> Vos âmes sont enchevêtrées ? </B>

Oui. Mais sur le plan physique aussi. Il n?est pas plus loin de moi que vous ne l?êtes actuellement. Je vis en sachant que l?autre n?est pas étranger à moi-même.

?<B> L?autre étant lui, Jacques Brel ? </B>

L?autre étant n?importe qui. Et donc Jacques aussi. Cela, je le vis au quotidien.

?<B> Pouvez-vous expliquer cette sensation ? </B>

Je peux immédiatement être dans l?autre et savoir qui il est. Etre lui. J?en suis à la sensation du ?Je suis?. Pas de distance. C?est l?unité. Toujours.

?<B> Epuisant quelquefois ? </B>

Non. Vivifiant. Nous sommes Un. Et pour moi cette réalité-là, je la sens physiquement. C?est comme si je pouvais parler comme vous, là, immédiatement, faire vos gestes, sentir de l?intérieur de la bouche comment vous êtes, sentir dans votre corps comment vous êtes. Je le sens, je le vis.

?<B> Brel est à l?origine de votre nouvelle naissance ? </B>

C?est l?amour que nous avons eu l?un pour l?autre qui se manifeste en moi. Jacques est un des maillons de ma nouvelle naissance à l?amour inconditionnel. Ce jaillissement est venu en moi au moment du 25e anniversaire de sa mort, il y a quelques mois.

?<B> C?est ?La lumière jaillira? de sa chanson?</B>

Qui sait ? Mais je dois vous dire que c?est tellement puissant que ça m?a vraiment ébranlée. C?est comme un tremblement de terre. Notre amour vécu m?a montré que l?amour existe déjà avec un autre être. Ce qui ne m?a jamais semblé une évidence. C?est fabuleux de voir que deux êtres peuvent s?unir à ce point. Je ne m?imaginais pas un jour ne pas pouvoir lâcher la main d?un être dix secondes. On faisait tout ensemble.

?<B> C?était quoi vivre l?amour au quotidien avec Jacques Brel ? </B>

C?était faire attention. Etre attentif à l?autre. Prendre soin de l?autre. Faire en sorte que l?autre soit au sommet de lui-même à chaque instant. Le regarder s?épanouir. Par exemple, une fois par semaine, à la maison aux Marquises, il me recevait, il m?invitait à dîner. La semaine suivante, c?était moi. Je me préparais, m?habillais, lui-aussi et nous nous recevions à dîner. Il mettait sa grande djellaba en mousseline de soie que j?avais faite pour lui. Il avait fait un costume Spencer à Hong-Kong quand nous y sommes passés, pour célébrer Noël ensemble. J?avais une robe de chez Grès qu?il m?avait offerte.

?<B> Brel, le solitaire, avait-il des amis ? </B>

Oui. Lino Ventura. C?était son ami. Puis, il y avait Jojo, bien sûr. Ami dans le sens qu?il avait envie de voir Lino. Il aimait sa tendresse sous ses dehors bourrus. Si Jacques était resté plus longtemps sur terre, cette amitié aurait été éternelle.

?<B> Vous avez fait de la mode, du théâtre avec Jean Louis Barrault, puis du cinéma, aviez-vous l?impression de chercher quelque chose avant de croiser la route de Jacques Brel ? </B>

J?aimais le spectacle pour sa faculté de rendre le monde joli. C?était comme si ma vie était tracée et que je ne faisais qu?aller aux rendez-vous déjà fixés. J?ai rencontré des gens exceptionnels, et de fil en aiguille, je passais d?une chose à l?autre, naturellement. Je n?ai jamais cherché quoi que ce soit. C?est un enchaînement. Avec le recul, je me rends compte que tout cela était fait pour me mener là où je suis. Il n?y avait pas de temps à perdre. Mon but n?a jamais été d?être une vedette, mais simplement d?être. Je suis quelqu?un qui passe?

?<B> Brel aurait-il reconnu en vous cet instinct nomade qu?il aimait ? </B>

Je crois que vous avez raison. Il m?a dit : ?Viens avec moi, on va faire le tour du monde. J?ai tout laissé et je suis partie avec lui. Et nous voilà sur l??Askoy?, le voilier de Jacques. J?étais avec celui que j?aime. On aurait pu être n?importe où. En sécurité. Jacques ne se prenait pas au sérieux, mais il faisait les choses sérieusement. Il s?était inscrit pour un an à l?école navale d?Ostende. Il a pris son diplôme de ?capitaine au grand cabotage?. Des études en néerlandais alors qu?il ne le parlait pas très bien. Il l?a fait et a obtenu 75% aux examens. Il m?a appris à na-viguer. Il disait : ?Il n?y a aucune raison que tu ne saches pas faire ce que je fais?. Il m?a appris à faire le point avec le sextant. J?avais mes heures de quart.

?<B> C?était la mer qu?il aimait ou partir ? </B>

Partir. Il pensait simplement que faire le tour du monde en bateau était plus pratique qu?en avion. On voulait faire le tour du monde. Mais il y a eu ses problèmes de santé quand nous étions aux Marquises et je ne voulais pas qu?il continue. Il avait des douleurs parfois violentes. Nous avons été à Tahiti et là une femme lui avait demandé un autographe de manière un peu brusque et il m?a dit : ?Tu vois, je ne veux pas vivre là?. Et nous sommes revenus aux Marquises. C?était loin.

?<B> La maladie a-t-elle changé sa manière d?aborder sa vie ? </B>

Pas du tout. Il a vécu comme d?habitude. Il était attentif à tout et surtout, jamais il n?a perdu son humour. Dès qu?il ouvrait un ?il, ça fusait ! Il avait des conneries à dire.

?<B> Il a beaucoup parlé de la mort dans ses chansons. Il la regardait avec indifférence ? </B>

Il ne craignait pas la mort. Elle l?intriguait. Déjà, on sait avec peine ce que c?est que la vie, alors la mort? Il ne savait pas ce que c?est que la vie et disait : ?Alors autant faire qu?elle soit jolie?. C?est ce qu?il faisait tout le temps. Il se demandait ce qu?allait être le moment précis où on mourrait. Il se demandait s?il allait avoir une légère appréhension.

?<B> Son oeuvre dénonçait Dieu et les religions avec une certaine férocité. Cela a duré jusqu?à l?ultime seconde ? </B>

Dieu était pour lui une interrogation. Qu?est-ce que cela peut bien être me disait-il? Il sentait qu?il fallait aller vers le meilleur mais pour lui c?était aller vers l?homme en soi. C?était l?homme qui pour lui était Dieu. Un jour, il a eu cette phrase : ?L?homme est Dieu, mais il ne le sait pas encore?. Cela montre qu?il n?était pas étranger à Dieu. Mais il n?aimait pas cette façon qu?avaient les hommes de tout attendre de Dieu. ? Il faut quand même lui donner un coup de pouce?, me disait-il en riant. Il estimait que la religion ne faisait pas son boulot, n?aidait pas les âmes à s?élever, à les rendre meilleures intérieurement.

?<B> Sa lente descente vers la mort vous révoltait ? </B>

Pas une seule seconde. C?est pour ça que j?ai pu l?accompagner. Mais lui me parlait de mes douleurs. Il me disait : ?Je suis désolé de te faire mal?. Je vivais avec un point dans la poitrine : c?était pour quand ? Mais pas de révolte. On a vécu l?arrivée de sa mort les yeux grands ouverts. Nous avions vécu tout à fait normalement. Quand il avait très mal, il disait en riant : ?On fait ménage à trois. Toi, la maladie et moi. Nous vivions avec. Mais tout cela faisait partie de la vie.?

?<B> Vous rappelez-vous des dernières paroles de Jacques avant qu?il ne parte ? </B>

Oui. Mais elles sont intimes. Et je les garde en moi.

?Jacques est un des maillons de ma nouvelle naissance à l?amour inconditionnel?

?On ne trouve passouvent chez les femmes ce côté aventure qu?on trouve chez les hommes. La femme qui veut tout laisser, est rare.?

? Nous sommes là, en train de parler tous les deux. En fait, nous sommes trois. Jacques est là, entre nous deux?.

?Il avait vu dans des articles de journaux qu?on le prenait pour un marchand et cela l?avait profondément blessé et humilié.?

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