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Enquête sur un Tabou
Un jeudi soir d?octobre à Curepipe. Dans le secret d?une chambre miteuse, trois petites poupées habillées comme des grandes monnaient leurs corps. Pour un peu d?argent, d?égard ou un peu plus de souffrance.
Leur âge ? Peut-être 13 ou 14 ans. Malgré le rouge à lèvres, elles ont le sourire déjà tout abîmé. Elles ont surtout des visages et des corps de bébés. Des bébés devenus extraordinairement matures à force de souffrir.
A un mois du 3e Congrès mondial contre l?exploitation sexuelle des enfants à des fins commerciales, des éducateurs de terrain, à Rose-Hill, Port-Louis ou Grand-Baie, tirent la sonnette d?alarme. Parce que la prostitution infantile n?est pas réservée aux trottoirs de Manille. Parce qu?elle se développe, disent-ils, de manière inquiétante à Maurice.
Selon l?UNICEF, Maurice compterait 2600 mineurs prostitués, un chiffre contesté par les autorités (voir hors-texte de droite). Dur de savoir car « la prostitution des jeunes s?opère à l?abri des regards », souligne l?Ombudsperson des enfants, Shirin Aumeeruddy-Cziffra. Les pouvoirs publics ont longtemps ignoré le problème : on parle de maltraitance, d?exploitation sexuelle ou de pédophilie, rarement de prostitution. Si l?on se contente des chiffres de la Brigade des mineurs, il n?y a effectivement rien de grave : aucun client d?enfants n?a été condamné ces trois dernières années.
Pourtant les associations s?inquiètent du nombre croissant de jeunes, toujours plus jeunes, offrant leur corps. « Je vois de plus en plus d?enfants à partir de 11 ans », indique Rita Venkatasamy, directrice du Centre d?éducation et de développement pour les enfants mauriciens (CEDEM). Les filles sont en première ligne. « Des milliers de gamines se prostituent à Maurice de façon plus ou moins occasionnelle, je les ai rencontrées », confirme Emile, un éducateur kamikaze.
Son secret ? Emile a infiltré un réseau de proxénètes. Et pendant des mois, il a écouté des récits effarants. Comme celui de cette adolescente qui a fui les coups paternels ou cette fille de 12 ans violée par son oncle. « Elles ont toutes le même passé calamiteux : ce sont des filles en grande souffrance. Un soir, elles rencontrent un « gentil monsieur » qui leur propose de les héberger. Cela commence souvent comme ça. »
Parfois, l?inimaginable se produit : des cas de prostitution organisés par la famille. Le père, la mère, voire les frères amènent les filles à se prostituer très jeune. Autre tabou : la prostitution entre ados, ultra-discrète. « Une fille trouve un petit ami pour un soir, puis fréquente l?ami du petit ami, et ainsi de suite, contre rémunération. Ce phénomène devient hélas de plus en plus fréquent », explique Rita Venkatasamy, qui sillonne le pays depuis trente ans.
La police ne croit pas à une prostitution organisée. Pourtant, les ONG avancent le contraire. Elles ont vu qu?à côté de la prostitution des mineurs « traditionnelle », individuelle et souvent occasionnelle, se sont développées des filières réduisant les enfants en esclavage. « Des parrains de la drogue ont un pied dans ce sale business », confirme Shirin Aumeeruddy-Cziffra. Depuis peu, rôdent aussi de jeunes mafieux et d?apprentis proxénètes. Avec eux, les réseaux deviennent plus complexes.
« Plus c?est jeune, plus c?est cher »
Emile explique : « Chaque chef de bande opère dans une région précise et s?entoure de complices, souvent des adolescents en quête d?héroïne ou de Subutex. Il les tient comme ça, par la drogue. » Une dose contre le sale boulot : débarquer avec son van devant les foyers d?accueil, écumer les centres de jeunesse, bref, rechercher de jeunes recrues. Puis compiler des catalogues de photos sur téléphone portable et acheter la complicité de chauffeurs de taxi qui serviront d?intermédiaire avec les clients. Il n?en manque pas. « Mauriciens ou touristes européens, c?est à peu près moitié-moitié », estiment les spécialistes. Hommes jeunes et moins jeunes, célibataires et pères de famille, ces délinquants sexuels ressemblent à M. Tout-le-monde. Il n?est pas rare de voir un siège pour bébé à l?arrière de leur voiture.
Ni d?entendre des commandes codées pour « dix kilos de marchandises », le poids correspondant à l?âge de l?enfant.
« Le client recherche de la chair fraîche : à 15 ans, une fille est vieille », raconte Emile. Plus c?est jeune, plus c?est cher, jusqu?à Rs 5000 la passe. A ce tarif, les rendements sont plus élevés. D?autant qu?avec des adolescentes à peine formées, les clients se disent qu?ils ont moins de chance d?attraper le sida.
Ils peuvent ainsi tout oser, tout demander. Baisers, sodomie, rapport sans préservatifs : les pervers n?ont plus besoin d?aller à Bangkok pour satisfaire leurs fantasmes. En face les bonnes volontés se mobilisent. Pour l?instant sans grand effet.
COMBIEN SONT-ILS ?
La bataille des chiffres ne change rien à l?horreur des actes. Pourtant, la question se pose : combien sont-ils ces enfants que l?on prostitue ? « Impossible à dire », répond Viren Budree, l?inspecteur en charge de la Brigade des mineurs. Impossible, car les dernières statistiques disponibles remontent à 2002.
A l?époque, l?UNICEF et l?université de Maurice estimaient à 2600 le nombre
de mineurs prostitués. Crédible ? Gênant surtout. D?où cette tendance de la police à tordre habilement ce chiffre vers le bas. De leur côté, les associations de terrain font exactement le contraire. Elles aussi refusent d?avancer le moindre chiffre.
Du moins officiellement. Mais en « off », cet éducateur explose : « Le sujet dérange les policiers et les politiques parce qu?il touche les enfants et que l?on manque de solutions. Pourtant, la réalité crève les yeux : la prostitution enfantine flambe.
Si le nombre de victimes est difficile à établir, le chiffre de 4000 est hélas plausible .» Réaction d?un officier de la Brigade des mineurs : « On nage en plein fantasme. » A moins que ce soit entre deux écueils : l?alarmisme des uns et le déni des autres.
«La brigade des mineurs est une unité très importante », déclare Rita Venkatasawmy, directrice du CEDEM. Maurice est équipée d?une antenne réservée aux mineurs depuis 2004.
Dans un premier temps, au nombre de cinq pour couvrir l?ensemble de l?île, les effectifs de la brigade des mineurs sont multipliés par six en juillet 2007. Les éléments de l?unité sont depuis, présents dans chaque division de police. Leur rôle principal est de protéger les jeunes contre l?ensemble des fléaux de la société tels que la drogue, la boisson ou la prostitution. « L?exploitation des enfants, c?est notre souci. Nous agissons sur trois axes principaux : la prévention, la protection et la répression », souligne l?inspecteur Veeren Budree en charge de la brigade. Entre 2007 et 2008, l?unité a arrêté 40 personnes liées à une affaire de prostitution infantile. Les enquêtes sont toujours en cours.
« Les débuts de la brigade ont été très timides. Mais aujourd?hui ils ont réussi à casser un réseau dans le Nord de l?île », souligne Shirin Aumeeruddy-Cziffra, Ombudsperson pour les enfants. Si la brigade affiche des résultats, elle se heurte régulièrement à des obstacles. « L?unité a fait des progrès mais les policiers de la brigade avouent rencontrer des difficultés. Par exemple ils ne peuvent pénétrer les lieux privés et lorsqu?ils obtiennent l?autorisation, généralement tout est déjà fini », ajoute-t-elle. Autre difficulté, la prostitution infantile est invisible à Maurice. Contrairement à d?autres pays, l?enfant livré à la prostitution n?est pas sur nos trottoirs. Ainsi pour le retracer il faut des moyens humains et financiers. « Il faudrait plus de coopération entre les travailleurs sociaux et la police pour arriver à faire de grandes choses », conclut un travailleur social.
2002, Justine (prénom modifié) 11 ans, se déshabille devant son premier client. Parce que sa mère le lui a ordonné, Justine s?éclipse dans une pièce insalubre avec un homme quatre fois plus âgé qu?elle. Du sexe pour lui, Rs 100 pour la mère et un bol de mines pour elle. Un acte barbare qui se répète pendant près de quatre ans. Aujourd?hui Justine a 17 ans mais les traits de son visage sont tirés par la souffrance. Elle tente d?esquisser un pâle sourire. « Je vivais avec ma mère, mon frère et mon grand-père.
Nous avions une vie très difficile, nous étions pauvre. » Justine est fille de prostituée. Depuis son plus jeune âge, elle voit des hommes défiler chez elle la nuit. A cette époque, tout lui semble normal : « J?ai grandi dans ce milieu. J?ai toujours vu ma mère recevoir des hommes à la maison. Je n?étais pas consciente que ces choses étaient mauvaises .» Scolarisée dans un premier temps, Justine arrête l?école lorsque sa mère tombe gravement malade. L?année de ses 11 ans, un soir, un client de sa mère s?approche d?elle. Livrée à l?homme par cette dernière, Justine vend son corps pour la première fois. « Je n?ai pas compris ce qui s?est passé. J?ai simplement fait ce que ma mère m?a dit de faire. Je l?ai vu prendre de l?argent avec l?homme et on m?a donné un bol de mine après. » Les nuits suivantes, cet homme, puis d?autres reviennent. Parfois un seul, parfois deux voire trois, Justine devient la proie de pervers. « Ils passaient leurs soirées à la maison. Ils s?asseyaient, buvaient et fumaient.
Puis ils commençaient à me tourner autour, jusqu?à ce qu?ils décident de me conduire dans la chambre. » Sa mère de plus en plus malade, rentre à l?hôpital. Bien que vivant sous le même toit, son grand frère et son grand-père délaissent la jeune fille qui se retrouve livrée à elle-même. L?argent et la nourriture manquent, il faut en trouver. Un seul moyen pour Justine : les hommes.
« Certains matin j?avais besoin de Rs 10 pour acheter du pain. Une seule solution me venait à l?esprit pour m?en procurer : me livrer à un homme. » Entraînée dans un cercle vicieux ce sont des voisins de la jeune fille qui alertent les services sociaux.
«Le 22 août 2006 la Child Developement Unit (CDU) est venue me chercher. Là ils m?ont confiée au CEDEM (Centre d?éducation et de développement pour les enfants mauriciens)». Depuis deux ans, Justine reprend goût à la vie.
Son souhait: « Je veux oublier et travailler auprès des enfants handicapés. »
COMMENT PROTEGER LES ENFANTS
● Quoi leur dire ?
« Il faut faire l?éducation sexuelle des enfants en leur apprenant que leur corps leur appartient et que personne n?a le droit d?en toucher certaines parties, en précisant bien lesquelles », souligne Shirin Aumeeruddy-Cziffra, Ombudsperson pour les enfants. Qu?il s?agisse de la brigade des mineurs ou des travailleurs sociaux, tous s?accordent à dire qu?il faut parler aux enfants. Il faut les informer dès leur plus jeune âge de l?existence de la prostitution infantile sans toutefois les effrayer. « Il suffit d?utiliser un langage approprié », ajoute-t-elle. Une prévention qui se fait en majorité dans le milieu scolaire, à l?image de la campagne de prévention en 2007, qui a touché près de 15 000 personnes.
● Comment aider les victimes ?
Le soutien psychologique est indispensable. Par ailleurs, il faut éloigner la victime de son environnement et la placer dans un centre spécialisé. Mais difficulté, selon les travailleurs sociaux, Maurice nécessite plus de structures d?accueil. «On manque de centres spécialisés et les victimes sont mal encadrées. Il faut un suivi psychologique mais aussi éducatif et social », soutient Rita Venkatasawmy, directrice du CEDEM. Un nouveau drop in centre devrait voir le jour à Grande-Rivière-Nord-Ouest. En attendant, seul celui de Bell Village est en activité. « Le drop in centre de Bell Village ne répond pas aux défis qui se posent dans ce domaine car il n?est ouvert que le jour et ensuite les victimes retournent dans leur environnement malsain », ajoute Shirin Aumeeruddy-Cziffra, Ombudsperson pour les enfants.
● La loi mauricienne est-elle assez sévère ?
Le Trafficking in Persons Report 2008 du Département d?état américain reconnaît que la loi mauricienne est « assez répressive ». Ainsi dans sa section 13, le Child Protection Act, interdit toute forme d?exploitation sexuelle d?un enfant, parmi figure la prostitution. Par ailleurs la section 14 de la même loi, nous apprend qu?est punie jusqu?à 15 ans de prison toute personne reconnue coupable d?abus sexuel sur mineur. De plus Maurice bénéficie de la loi d?extraterritorialité sous la section 13. Ce qui signifie qu?on peut juger n?importe quel trafiquant d?enfants ayant commis son acte sur le territoire mauricien ou à l?extérieur du pays.
Cependant cette législation ne s?applique pas lorsqu?il s?agit d?une forme d?exploitation sexuelle à des fins commerciales, telle que la prostitution.
A SAVOIR
● Etudes. La première remonte à 1998. Extrait : « There exists well structured networks of prostitution which attract young adolescents leading a stray life after leaving the family home. Such networks take complete charge of such stray young adolescents. » La dernière étude remonte à 2002. Extrait : « Commercial sexual exploitation of children exists in Mauritius and its magnitude is considerable. [?]This is a growing problem. » Le 1er juillet dernier, au Parlement, le leader de l?opposition a réclamé une nouvelle étude. Le Premier ministre a accepté, « parce qu?il faut corriger cette image négative qui remonte à 2002 »...
● 13 ans. L?âge où commence en général la prostitution.
● Avortement. 30 % des enfants prostitués y ont déjà eu recours.
● MST. Un enfant prostitué sur trois est atteint d?une maladie sexuellement transmissible.
● Clients. Dans 6 cas sur 10, ils sont étrangers. Français, Sud-Africains et Allemands sont le plus souvent cités par les enfants.
● Police. En 2007, la Brigade des mineurs a multiplié par 6 ses effectifs, passant ainsi de 6 à 35 officiers.
● Arrestations. Il y en a eu 50 ces trois dernières années.
● Condamnations. Aucune ces trois dernières années car les enquêtes sont en cours.
■ Sources : Police Press Office, UNICEF université de Maurice.
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