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En quête de vérité
Il n?y a pas plus féminine que le Dr Shaina Prasad-Jankee. Ses cheveux colorés sont parfaitement lissés. Sa liquette noire à empiècements mauves est assortie à son pantalon noir et ses sandales à talons. Son visage est impeccablement maquillé. Toute cette coquetterie ne l?empêche pas, le moment venu, de troquer sa belle tenue contre celle de médecin légiste. Et elle n?hésite pas à se salir les mains.
Elle avoue pratiquer ces autopsies sans états d?âme. «Cela peut paraître dur et sans c?ur mais dans ce métier, il n?y a pas de place pour le sentimentalisme. Je fais ce que j?ai à faire, c?est-à-dire que j?examine, je note et j?interprète. Et lorsque je dois déposer en cour, je dis ce que j?ai vu, c?est-à-dire la vérité.»
Cette perpétuelle envie de faire triompher la vérité lui a sans doute été transmise par son père, Amar Prasad, qui est magistrat. Ainsi, Shaina a grandi dans un environnement où il a souvent été question d?affaires légales et de magistrature. Elle a également souvent entendu son oncle médecin, aujourd?hui disparu, parler de sa spécialité et des médecins en général. Elle en a déduit que ces derniers étaient des professionnels au grand c?ur, possédant le savoir et ayant le pouvoir de soigner les autres. Voilà comment Shaina découvre sa voie?
Cette boursière du Certificate of Primary Education choisit de poursuivre ses études secondaires dans un collège confessionnel plutôt que dans un collège d?Etat, car elle pense que ce premier type de collège a une approche «plus humaine». C?est donc au Collège Lorette de Quatre-Bornes qu?elle effectue ses études et son choix se porte bien entendu sur la filière scientifique.
Son Higher School Certificate en poche, elle part pour l?Inde, plus précisément à Udaipur, dans l?Etat du Rajasthan, pour se soumettre au concours d?entrée. Au même moment, sa route croise celle d?un compatriote, Vikram Jankee, qui doit également passer le concours d?entrée. Ils sympathisent et bien qu?ils se retrouvent dans des universités situées dans des Etats différents, ils restent en contact.
C?est au Indira Gandhi Medical College, dans l?Etat de Shimala, que Shaina étudie la médecine. Si elle commence à disséquer des cadavres dès la première année, sans jamais tourner de l??il, les choses sérieuses ? la pratique clinique ?, commencent dès la deuxième année.
Bien que le programme d?études soit chargé, Shaina s?accroche et apprend de façon systématique pour ne pas perdre pied. Au bout de six ans, elle obtient son diplôme de médecine. Ignorant dans quelle branche elle veut se spécialiser, elle rentre à Maurice.
En octobre 1994, Shaina apprend qu?un poste de Registered Medical Officer est vacant à l?hôpital Victoria. Sa candidature est acceptée. Elle est affectée dans plusieurs départements. Ceux qu?elle apprécie le plus sont la gynécologie et la pédiatrie. «J?étais bien à l?aise dans ces deux disciplines. Je m?y sentais utile». Par contre, elle n?apprécie guère l?anesthésie. «J?ai détesté ça car on endort une personne sans avoir d?interaction ni avec elle, ni avec sa famille et si elle ne se réveille pas, il faut la réanimer. Certains de mes confrères sont passionnés par l?anesthésie mais moi, je ne m?y sens pas dans mon élément.»
Il faut savoir que les faits divers sanglants fascinent la demoiselle. C?est ce qui l?incitera à se tourner vers la médecine légale. Elle épluche avidement les journaux, car elle cherche à comprendre ce qui peut bien inciter une personne à agresser, violer ou tuer. Des cas qu?elle ne voyait jamais à l?hôpital.
Ce qui devait arriver arriva. Lorsque la force policière annonce un poste vacant en médecine légale, Shaina qui a entre-temps épousé Vikram Jankee, Assistant Division Manager à la Road Development Authority, à qui elle a donné deux fils, Harsh, sept ans et Rushil, quatre ans, postule. «Je me suis dit que j?allais essayer de voir si cela me plaisait .»
Elle est recrutée comme stagiaire en médecine légale en 2003. Loin de craindre les morts et d?en être écoeurée, «ce sont des vivants dont il faut avoir peur», estime-t-elle, elle se passionne pour la spécialité. «C?est là que nous avons appris à couper comme un médecin légiste, qu?on voit sous nos yeux tout ce qu?on a appris en théorie. C?est extraordinaire.»
Après deux ans, Shaina décide de se spécialiser dans cette discipline qu?est la médecine légale. Elle est amenée à passer une année à Bordeaux, où elle côtoie un Mauricien qui se spécialise dans la même filière.
Shaina a bien dû pratiquer au moins 500 autopsies dans cette ville française. Selon elle, en médecine légale, il y a du noir ou du blanc. Mais jamais de gris. «Il faut une logique dans les séquences et c?est au médecin légiste de venir montrer que la mort est naturelle ou a été induite.»
A son retour en tant que médecin légiste qualifié en 2007, elle rejoint l?unité dirigée par le Dr Satish Boolell, Chief Police Medical Officer, qu?elle assiste souvent au cours d?autopsies . Elle pratique aussi des examens sur des victimes présumées d?agressions sexuelles et de viols. «On m?envoie souvent des femmes et des filles car elles sont plus à l?aise avec une femme comme elles».
Au vu du nombre d?allégations d?agressions sexuelles, Shaina estime qu?il y a un «gros problème» dans la société mauricienne. «Le sexe est devenu facile, banal. Les victimes présumées sont de plus en plus jeunes. C?est surprenant. A mon époque, les filles ne savaient pas grand-chose ou si peu de ces choses-là. Alors qu?aujourd?hui, elles sont mieux informées et ont pourtant des comportements sexuels à risque».
Parle-t-elle d?agressions sexuelles ou de relations consentantes ? «Parfois, on se pose la question. Le médecin légiste ne peut déterminer si la fille est consentante car légalement, elle n?a pas le droit d?avoir des rapports si elle a moins de 16 ans. De toute façon, ceux qui exercent ma profession ne sont pas habilités à porter un jugement. Ils peuvent seulement dire s?il y a eu pénétration récente, s?il y a des blessures mais pas s?il y a eu viol ou consentement mutuel».
«Il ne faut pas enfermer les femmes dans un cocon. Je crois qu?elles sont capables d?autant de choses que les hommes. Il faut arrêter de croire qu?elles ne pourront exercer tel ou tel métier.»</I>
Shaina est passionnée comme au premier jour par son métier. «Je suis contente de la façon dont les choses se déroulent. Le fait de ne pas avoir d?horaires fixes de travail, être obligée de se rendre sur les lieux du crime quand on découvre des cadavres ou des restes humains, ne me dérange pas. Chaque jour, je continue à apprendre des choses. Nous travaillons en professionnels selon les normes européennes. Rien n?est fait dans l?approximation.»
Elle reconnaît toutefois que les départements de médecine légale étrangers sont mieux équipés que celui de Maurice. «C?est vrai. En France, nous avons par exemple travaillé avec des gants anti-coupures. A Maurice, nous travaillons avec d?autres types de gants. Cela ne nous empêche nullement cependant d?exercer notre métier avec professionnalisme et de rechercher la vérité. L?Etat a ses priorités. Il doit d?abord s?occuper des vivants, puis des morts. Mais je suis sûre que des améliorations viendront et qu?à l?avenir, nous serons mieux équipés.»
Shaina ne comprend par ailleurs pas les gens qui pensent que les tests d?ADN vont tout résoudre. «Le test d?ADN d?un suspect qui se révèle négatif en comparaison avec l?ADN trouvé sur un cadavre ne signifie pas que le suspect est blanc comme neige. Il peut avoir été présent sur les lieux du crime et aidé à le commettre. Ce sera à l?enquête de le déterminer. Les tests d?ADN sont une méthode de recherche comme une autre. Ils ne résoudront pas tout et ne remplaceront pas une bonne enquête.»
Shaina, qui est très fière d?être la première femme médecin légiste à Maurice, croit que cette spécialité est faite aussi bien pour la femme que pour l?homme. «Il ne faut pas enfermer les femmes dans un cocon. Je crois qu?elles sont capables d?autant de choses que les hommes. Il faut cesser de croire qu?elles sont vulnérables, sensibles et qu?elles ne pourront exercer tel ou tel métier. Je crois qu?une femme peut tout faire, à condition de garder la tête sur ses épaules et d?être sûre de ce qu?elle fait.»
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