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Emmanuel Richon dénonce notre ostracisme de Baudelaire
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Emmanuel Richon dénonce notre ostracisme de Baudelaire
Nous, Mauriciens, avons-nous honte du fait histori-que et indiscutable que Charles Baudelaire a séjour-né dans notre pays en septembre 1841 ? Mardi dernier, au Centre culturel français portant son nom, à l?occasion de la présentation officielle de deux publications, se voulant partie prenante d?une commémoration baudelairienne, celle du 150e anniversaire de la parution des Fleurs du mal, Emmanuel Richon cherchait ses mots, ses formules, pour mieux nous faire prendre conscience de l?énormité calamiteuse que constitue notre refus obstiné de nous prévaloir du séjour, même éphémère, dans notre pays, de l?auteur de cette ?uvre poétique où d?aucuns et non des moindres trouvent la source de la sensibilité littéraire moderne.
Quoi ! pas une rue Charles-Bau-delaire digne de ce nom à Maurice. Une simple ruelle, à peine 50 mètres, au Port Louis, au pied du monument Marie Reine de la Paix, coincée entre les rues Tank Wen, Gravel, Madagascar et Dickens. Une simple allée au Jardin botanique de Curepipe, parfois même orthographiée « Beaudlaire street » par certains dont un fleuron de l?édition mauricienne, avec bénédiction de deux vice-Premiers ministres.
Il y a pire encore. On fait obstacle à la plus noble initiative qui soit. On fait pression sur la municipalité du Port Louis et sur son lord-maire, Reza Issack, pour qu?ils enlèvent une plaque, accolée au mur de notre Cour suprême, indiquant que Charles Baudelaire a séjourné chez les Autard de Bragard, rue des Tribunaux (aujourd?hui Georges-Guibert), pendant son bref séjour, à Maurice, en septembre 1841.
Sommes-nous seulement cons-cients qu?une telle insulte à la mémoire d?un poète, connu dans le monde entier et dont les poèmes sont traduits dans les principales langues parlées sur notre pla-nète, poèmes appris par c?ur par des élèves du monde entier, sauf, bien sûr, ceux de Maurice, nous couvrirait de ridicule si une telle avanie était connue au-delà de notre Bell Buoy.
Mardi au Centre Charles-Bau-delaire, Emmanuel Richon a eu cent mille fois raison d?établir un parallèle, nous faisant guère honneur cependant, entre la « Paul-et-Virginie-latrie » outrancière mauricienne et le manteau de silence dont on veut affubler celui qui a écrit en pensant à notre île parfois paradisiaque.
Là tout n?est qu?ordre et beauté Luxe, calme et volupté
Pour Emmanuel Richon, Paul et Virginie est le texte fondateur
du mythe mauricien de l?endogamie et même du communalisme. On idolâtre le roman élégiaque de Bernardin de Saint-Pierre parce que l?esclave reste à sa place, à la disposition du bon plaisir de son dieu et maître. Et la cruauté n?est l??uvre que d?un méchant négrier, l?exception qui confirme la règle que tout le monde il est beau, il est gentil, dans l?île Maurice du meilleur des mon-des. Rien de semblable avec ce maudit poète de Baudelaire qui ne voit parmi nous qu?
Une île paresseuse où la nature donne
Des arbres singuliers et des fruits savoureux
Des hommes dont le corps est mince et vigoureux
Et des femmes dont l??il par sa franchise étonne.
L?insipide Bernardin de Saint-Pierre ne voit que deux femmes et deux enfants, égarés dans un jardin pourtant édénique, tandis que Baudelaire y voit :
La langoureuse Asie et la brûlante Afrique
Un port retentissant où mon âme peut boire
À grands flots le parfum, le son et la couleur.
Et nous, imbéciles que nous sommes, nous préférons Bernardin de Saint-Pierre au lieu de suivre le conseil baudelairien :
Je m?enivre ardemment des senteurs confondues
De l?huile de coco, du musc et du goudron
Nous, qui prétendons être des disciples de Bernardin de Saint-Pierre, « comme nous sommes loin » du « paradis parfumé » où Baudelaire place pourtant « le vert paradis des amours enfantines », allusion si poétique à celles unissant Paul et Virginie. C?est que nous sommes jaloux de la servante au grand c?ur? qui dort son sommeil sous une humble pelouse et à qui nous devons quelques fleurs car les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs
Offrons-nous ce talisman
Heureusement qu?il y a parmi nous, un Centre Charles-Baudelaire, aux mille activités littéraires et culturelles. Il s?agit certes d?une initiative française et nullement mauricienne. Mais grâce à elle et aux mille bienfaits qu?elle nous dispense, semaine après semaine, le nom béni de Charles Baudelaire est heureusement présent dans notre presse écrite mauricienne et plus particulièrement dans nos pages culturelles et littéraires, là où elles existent encore.
Notre pays et ses dinosaures peuvent continuer à essayer de gommer l?immortelle présence de Baudelaire à Maurice, avec parfois la complicité de nos autorités. Cela ne nous excuse pas de ne pas devenir, toute affaire cessante, de fidèles pratiquants de cette poésie baudelairienne, s?inspirant pour moitié de notre île. Offrons-nous ce talisman : l?une ou l?autre de ses ?uvres poétiques ou critiques. Nourrissons-nous en. Enrichissons notre âme de ses formules poétiques, disant si bien une île, la nôtre, exigeant d?être vue et aimée sans préjugé, à travers les yeux éminemment purs d?un poète, du poète qu?il nous faut essayer d?être, au moins, par la lecture et par l?imprégnation de notre esprit par le bien dit.
Deux nouvelles publications
Le Centre Charles-Baudelaire, toujours lui, nous a présenté, mardi dernier, deux nouvelles publications, à situer dans le sillage de sa belle et noble commémoration du 150e anniversaire de la publication prophétique des Fleurs du mal. La première en est le no 3 de la revue poétique Point Barre, publiée conjointement par Cygnature de la Librairie du Cygne de Rose Hill et les services culturels de l?ambassade de France.
En ce qui concerne le second, il s?agit de la précieuse réédition du livre de Jean Urruty, Le voyage de Baudelaire aux Mascareignes, une heureuse initiative des Éditions Vizavi de Pascale Siew.
Dans Point Barre ? III, Jean-André Viala et Christophe Cassiau-Haurie du CCB disent vouloir s?assurer de la présence de Baudelaire au moins parmi les poètes mauriciens d?aujourd?hui et mesurer l?impact de ses Fleurs du mal sur leur travail d?écriture et de littérature. Les lecteurs, que nous souhaitons nombreux, de ce recueil de poésie auront le privilège de pouvoir juger sur pièce si Baudelaire, célébrissime absent à qui nous refusons de donner pignon sur rue, est au moins présent dans notre poésie contemporaine.
Les poètes à s?être prêtés à ce jeu révélateur sont, pour les classiques, Édouard J. Maunick, Ananda Devi, pour les connus, Michel Ducasse, Jocelyn Sion, Jeanne Gerval-Arouff, Judex Viramalay, Yusuf Kadel, Jean Claud Andou, Umar Timol et pour les nouveaux venus, Alex Jacquin Ng (à suivre et de près), Anil Rajendra Gopal, Catherine Boudet, Gillian Geneviève, Emmanuel Richon, Rattan Gujadhur, Sylvestre Lebon.
Nous espérons avoir l?occasion de revenir ultérieurement sur cette réédition de grande valeur du Voyage de Baudelaire aux Mascareignes de Jean Urruty.
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