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Emmanuel Juste butine des documents créolistes

6 juillet 2006, 20:00

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L’adieu fraternel de Jean Georges Prosper à son compagnon de route est encore frais dans nos mémoires. Profitons de nos réminiscences de 1981 pour raviver encore le souvenir d’Emmanuel Juste que nous surprenons, 25 ans plus tôt, butinant un buisson de documents, ayant trait à la naissance de notre langue créole mauricienne.

Ils sont signés par Philip Baker, de l’université de Londres, que les lecteurs de l’express des années 1960 connaissent bien (On the origins of the First Mauritians and of the Creole language of their Descendants), Robert Chaudenson de l’université française de l’océan Indien, à la Réunion (Le lexique du parler créole de la Réunion, Champion, Paris, 1974), Gaëtan Raynal et Vinesh Hookoomsingh (Etude sur le patois créole mauricien et le folklore de Maurice de Charles Baissac et Langue créole et littérature nationale à Maurice, deux études faisant partie du numéro spécial que la revue parisienne Notre Librairie consacre à la Littérature de l’océan Indien : les Mascareignes : île Maurice), par le même Jean Georges Prosper (Histoire de la littérature mauricienne de langue française). Il y a aussi le premier numéro du Bulletin international des études créoles, publiant les communications du Colloque international des créolistes et comprenant le résultat de recherches sur la structure phonologique des créoles des Caraïbes et de l’océan Indien.

La page préparée par Emmanuel Juste, avec le bon sens pragmatique qu’on lui connaît, inclut aussi un extrait d’un conte créole du folklore louisianais, intitulé : Compair lapin et michié dinde. Une façon comme une autre, retenue par l’auteur de Pleine lune pour les morts, de nous rappeler que, à nos antipodes ou presque, on partage le même langage métissé et pimenté d’ingrédients aux mille origines : So sère séyé tout quichoge pou coller la tête so frère mais li té pas capable pasqué li té tchué li même. Emmanuel se hasarde même à utiliser un pléonasme dans le titre qu’il accole à sa page-dossier : Pot-pourri créole au hasard de cinq documents.

Ce pot-pourri commence même sur un ton de polémique. Le match oppose Baker à Chaudenson. Le premier nommé fait de longs séjours à Maurice dans les années 1960 pour y étudier la langue créole. En 1971, il publie Kreol : A Description of Mauritian Creole. Il prépare un dictionnaire sur cette langue. Il est l’auteur d’une thèse philosophique, non publiée, rédigée en 1975 et intitulée Towards a Social History of Mauritian Creole. Elle comprend une quinzaine de pages sur le peuplement initial de Maurice, au début du XVIIIe siècle. Il soutient mordicus que l’apport bourbonnais est ponctuel, temporaire et, par conséquent, marginal. En revanche, les esclaves d’origine ouest-africaine y sont majoritaires entre 1730 et 1735.

Chaudenson est d’un avis contraire : le créole de l’île sœur (alors nommée Bourbon) est un élément important de la genèse de la langue créole de Maurice en raison du nombre et du rôle des immigrants bourbonnais, dans les débuts de la colonisation de l’île de France. Il réplique à Baker, en publiant Créole mauricien : le peuplement de l’île de France de 1721 à 1735. Il soutient que les créoles indocéaniques (Réunion, Maurice, Seychelles et Rodrigues) viennent d’une souche unique : le créole parlé à Bourbon au début du XVIIIe siècle. Il va plus loin en prétendant “qu’on ne peut envisager sérieusement l’hypothèse d’une relation génétique entre la langue mauricienne et les créoles francophones des Caraïbes par le biais de cette prétendue majorité servile ouest-africaine et le pidgin qu’elle aurait introduit à l’île de France” (c’est nous qui soulignons).

Emmanuel Juste a assez de bon sens pour savoir qu’entre Baker et Chaudenson il est imprudent de mettre le doigt. Il fait surtout confiance à l’intelligence de ses lecteurs pour se contenter de juxtaposer les deux thèses et les laisser décider par eux-mêmes laquelle l’emporte sur l’autre. Encore qu’il serait stupide d’écarter trop vite la possibilité d’une cohabitation des deux. Notre créole a certes eu un début dont il ne reste aucune trace écrite connue ou presque. Il ne cesse depuis d’évoluer diminuant d’autant l’importance de ses premiers balbutiements. Autant il est inutile de couper les cheveux en quatre, autant nous n’accorderons jamais assez d’importance à l’étude de la constitution et de l’évolution de notre belle langue mauricienne. Mais de grâce, sachons faire part du fruit de nos recherches dans un texte accessible au plus grand nombre, sans chercher à faire étalage outre mesure d’un vocabulaire scientifique accessible aux seuls initiés.

Sachons surtout apprécier l’écriture poétique d’Emmanuel Juste, ce journaliste passionné par son sujet, osant écrire : “Au verso du temps il y a l’absurde. Cela explique pourquoi les itinéraires au fil du temps finissent parfois dans un no man’s land où l’homme se fait illusion et trouve tout ce qu’il cherche même quand il arrive que la chose qu’il cherche n’existe pas”. Merci, en tout cas, pour cette “pleine page pour notre langue créole”.

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