Publicité
Emirates perturbe notre ciel
La grogne était à peine audible mais elle s’est amplifiée au cours des dernières semaines. La stratégie commerciale d’Emirates ne plaît guère au gouvernement mauricien. L’Etat l’accuse de siphonner les viviers touristiques d’Air Mauritius et d’autres transporteurs au lieu de se concentrer sur le marché du Golfe.
“Emirates n’a pas tenu ses promesses de promouvoir Maurice sur le marché arabe”, affirme-t-on à l’Hôtel du gouvernement. Toute mention de cette compagnie aérienne suffit à effacer le sourire du visage des hauts officiels de l’Etat. Ils sont à deux doigts d’avouer qu’ils ont été bernés par le transporteur des Emirats Arabes Unis.
Lors des négociations entre Emirates et le gouvernement en 2001, le transporteur affirme vouloir développer la destination mauricienne dans les pays du Golfe. L’accord est signé et le tourisme mauricien se met à rêver. Car le touriste venant de cette région, qu’il soit Arabe ou expatrié, préfère les hôtels cinq-étoiles, séjourne plus longtemps, et dépense jusqu’à quatre fois plus que le visiteur européen.
Air Mauritius prend les devants en inaugurant un vol hebdomadaire sur Dubayy. Quelques mois plus tard, le Paille-en-queue abandonne. Il est suivi de certains grands groupes hôteliers, désillusionnés d’avoir investi des millions à Dubayy sans avoir de résultat concret. Emirates prend alors le relais avec quatre vols par semaine. Depuis deux ans, ils sont remplis à 80 %. “Comment Emirates a-t-il pu, du jour au lendemain, transformer cette route ? Il est clair que ce ne sont pas des touristes du Golfe qui se sont subitement intéressés à Maurice…”, s’interroge-t-on chez Air Mauritius.
La déclaration implique qu’Emirates puise ses passagers ailleurs que dans les pays du Golfe. Le Central Statistical Office (CSO) semble soutenir cette thèse. En 2003, environ 2 500 touristes des Emirats Arabes Unis ont visité Maurice. Un an plus tôt, ces arrivées se chiffraient à 1 200. “Ces chiffres provoquent des malentendus car ils sont basés sur la nationalité des touristes. Or, les expatriés représentent 80 % de la population des Emirats Arabes Unis. Nous avons transporté 60 000 touristes du Golfe en deux ans”, maintient Nabil Sultan, vice-président d’Emirates pour les marchés d’Asie de l’Ouest et océan-Indien.
<B>“Deux destinations pour le prix d’une”</B>
Le CSO n’en démord pas. “Si un Américain habitant l’Australie arrive à Maurice, il mettra l’Australie comme pays de résidence sur sa fiche de débarquement, et nous le compterons comme un touriste venant de l’Australie”, explique un statisticien.
Alors que la bataille sur les chiffres se poursuit, Emirates avoue qu’il y a encore un gros travail à abattre pour promouvoir Maurice dans les pays du Golfe. “On ne peut pas tout avoir en appuyant sur un bouton mais ceux qui se plaignent du nombre de touristes venant du Golfe doivent réaliser que ces visiteurs ne seraient jamais venus à Maurice sans Emirates”, déclare Nabil Sultan.
En attendant de meilleures arrivées du Golfe, le gouvernement mauricien s’inquiète qu’Emirates puise des marchés touristiques traditionnels : la France et la Grande-Bretagne. Cela, aux dépens des compagnies aériennes telles Air Mauritius, Air France et British Airways.
“C’est très facile pour Emirates d’écrémer un marché déjà existant et qui a été développé par d’autres compagnies aériennes”, lance un haut cadre d’Air Mauritius. Le gouvernement estime qu’Emirates abuse de la sixième liberté qui confère le droit de charger librement des passagers en escale pour détourner la clientèle des compagnies nationales.
Emirates n’en est pas à sa première anicroche. L’an dernier, Jean-Cyril Spinetta, président d’Air France, était sorti de ses gonds pour dénoncer cette compagnie d’aviation. British Airways vient également de rompre ses liens avec la société.
“Quand nous étions une compagnie régionale, les grandes compagnies aériennes du monde entier nous avaient accueillis à bras ouverts. Maintenant que nous créons un réseau global, la plupart des pays protègent leurs compagnies aux dépens de leur industrie touristique”, affirme Tim Clark, président d’Emirates.
“Si leur trafic baisse en dessous d’une masse critique, certains transporteurs cesseront de desservir Maurice. Emirates restera mais sera-t-elle toujours là si le tourisme va mal ?” s’interroge un haut cadre d’Air Mauritius.
La direction d’Emirates accepte que des Européens et des Asiatiques voyagent sur ses lignes pour venir à Maurice. Elle ajoute qu’elle investit également dans la promotion, ce qui a pour effet d’agrandir les marchés traditionnels du tourisme mauricien. “Nous agrandissons les viviers touristiques, ce qui sera bénéfique à Maurice mais aussi à nos rivaux. L’aviation est un marché global. Ceux qui nous critiquent devraient plutôt revoir leurs stratégies”, souligne Nabil Sultan.
L’Inde est un exemple. Le nombre de touristes indiens venant à Maurice prenait une courbe descendante. L’arrivée d’Emirates a permis de redynamiser ce marché car les touristes préfèrent visiter Dubayy et Maurice. “Les voyageurs ne sont pas stupides. Ils étudient toutes les options et réalisent qu’ils ont plus pour leur argent en choisissant Dubayy et Maurice, deux destinations pour le prix d’une. Après tout, nous ne pouvons pas dire aux touristes de ne pas utiliser nos services car il existe des vols directs…”, explique Nabil Sultan.
L’escale Dubayy est cruciale au succès d’Emirates. Ce hub est idéalement situé au carrefour des routes européennes et asiatiques. L’aéroport de Dubayy peut accueillir 25 millions passagers par an. La capacité atteindra 70 millions à l’issue des travaux d’extension en 2007. “Il suffit de regarder notre histoire pour se rendre compte que nous ne sommes pas des fly-by-night operators. Nous sommes totalement dédiés à Maurice mais il faut réaliser que les touristes du Golfe n’arriveront pas en masse à Maurice du jour au lendemain.”
L’optimisme est toutefois de mise. Maurice est déjà qualifiée de “star destination” d’Emirates Holidays dans le dernier rapport annuel du groupe Emirates. Plus de 4 000 packages ont été vendus à des clients du Golfe au cours des deux dernières années.
Pour répondre à la demande, Emirates vient d’augmenter la capacité sur ses vols entre Dubayy et Maurice. L’introduction de la première classe est une étape importante. Le rêve des hôteliers de voir débarquer des cheikhs avec des poches remplies de pétrodollars n’est peut-être pas si fou. Certains n’en sont pas si convaincus. “A Dubayy, tout est grand et pas cher. Ici, nos chambres sont relativement petites, plus chères et le touriste n’a pas grand-chose à faire”, dit le directeur d’un établissement du Nord.
En attendant, Emirates compte bien se refaire une image auprès du gouvernement. La compagnie organisera prochainement des roadshows sur Maurice avec la collaboration de la Mauritius Tourism Promotion Authority. Khadim Al Shamsi a été nommé “Country Manager” pour mieux gérer les relations entre la compagnie et l’Etat. Si le litige entre le gouvernement mauricien et Emirates est en voie d’être résolu, les compagnies aériennes rivales ne sont pas au bout de leurs peines.
Les prévisions de croissance d’Emirates ont en effet de quoi nourrir les craintes de la concurrence : 10 millions de passagers transportés en 2003, 40 millions en 2012. Or, selon les experts du secteur, le trafic aérien d’une compagnie peut augmenter deux fois plus vite que le taux de croissance du PIB de l’Etat auquel elle appartient, mais guère plus. Et les données du FMI annoncent une croissance moyenne de 4 % l’an pour l’économie de l’Emirat de Dubayy, soit des perspectives de 8 % pour son transport aérien.
Pour grandir au rythme annoncé, Emirates devra siphonner des passagers sur les marchés concurrents, loin de ses bases. La méthode est pratiquée, à plus ou moins grande échelle, par toutes les compagnies du monde : elles vendent des billets à prix cassés, moyennant une escale en correspondance dans leur hub.
Les hauts fonctionnaires mauriciens et certains cadres d’Air Mauritius ont de quoi se mordre les doigts. Les négociations à la va-vite avec Emirates et le gouvernement des Emirats Arabes Unis rapportent leurs fruits plus vite que les campagnes promotionnelles.
Publicité
Publicité
Les plus récents