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Embouteillage au « Casualty »
Mardi, 10 heures, service des urgen-ces de l?hôpital SSR. Un homme, contusionné suite à un accident de moto, attend son admission. Il est saoul, les injures pleuvent. Un policier s?interpose. Il en prend pour son grade : « Twa forse to touss 15 000 roupi par mois, enrage le patient. To kroir mo enn g? kouma twa ? Moi mo touss 25 000 roupi par zour? »
Voilà le Casualty de l?hôpital du Nord, où tout le monde peut venir, pas seulement le Samu ou les ambulances. La moyenne journalière avoisine les 600 patients, avec des pointes à 1 300. Dans la file d?attente, des accidentés de la route, des crises cardiaques, des malades qu?il faut sauver en quelques minutes. Mais aussi un concentré de la « vraie vie ». Avec des doux et des violents. Et c?est là que les choses se corsent. Excédé d?attendre le résultat de ses tests sanguins, un grand-père s?en prend aux infirmières : « Zot vinn asize pou b? kass ! » La soignante fait profil bas. « On ne répond pas aux provocations. Parfois, c?est humiliant, mais mieux vaut éviter un scandale. »
Trois médecins, quatre infirmières et un agent de sécurité font fonctionner le service au quotidien. Au chapitre des man-ques, la liste est sans fin. Pénurie d?effectif, conditions d?accueil et de sécurité, matériel vétuste ou encore manque de place. À l?intérieur, les cinq lits se libèrent au compte-gouttes. Depuis une heure, un malade se tord de douleur sur un brancard abandonné au beau milieu du hall. Un médecin finira bien par passer? On pare au plus pressé. Avec les moyens du bord.
Pour les derniers patients arrivés, l?attente va durer des heures. Certains sont désemparés. D?autres tuent le temps devant la télévision. Quelques-uns disjonctent. Comme ce futur papa qui débar-que en hurlant : « Mo fam pou mor ! », alors que madame se plaint de banales douleurs abdominales. Ou encore cette anecdote rapportée par un membre du staff médical : « Une mère, paniquée, se présente avec sa fille. L?adolescente prétend avoir avalé des cachets pour se suicider. Elle titube et finit par tourner de l??il. En fait, elle jouait la comédie. Elle nous expliquera plus tard que son petit ami n?était pas accepté par sa famille. Elle espérait ainsi décanter la situation. » Des histoires comme celle-là, le personnel soignant en regorge.
Système TTM : Tout de suite, Tout le temps, pour Moi
En fin de journée, un autre malade imaginaire se présente au comptoir des ad-missions. « Mo koud fer mal, miss. » Mais « miss » n?est pas dupe. Elle le renvoie à l?Unsorted Department. Bien vu. Le soi-disant souffreteux, bon perdant, nous avouera qu?il était venu rendre visite à un parent. Et qu?il a tenté de faire d?une pierre deux coups en allant « rod bann Panadol ».
Toujours plus prompts à grossir la file d?attente, les patients sont aussi toujours plus nombreux à pratiquer le système TTM : « Tout de suite, Tout le temps, pour Moi. » Certains sont prêts à tout. Enfiler un costume et se présenter comme un proche de tel ou tel ministre fait partie de la panoplie. Le refrain en vogue : « Satish, mo kouzin sa ! » ? allusion au ministre de la Santé.
À la fin de la journée, seule une poignée des entrants aux urgences auront été hospitalisés. Quant aux autres, ils ne sont pas forcément là « pour rien ». Tous les jours, les médecins voient arriver des patients dénutris, parfois déments, sans aucun suivi médical. Certes, il ne s?agit pas d?une ur-gence vitale. Et alors ? Est-ce une raison pour les renvoyer chez eux ? Telle est aujourd?hui la réalité à l?hôpital de Pamplemousses : les urgences assurent une prise en charge à la fois sociale, hu-maine et médicale. Y compris pour les motards saouls et bagarreurs.
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