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Egalité des chances : on est bien loin du compte

9 avril 2006, 00:00

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Aïe, on va encore nous accuser de noircir le tableau, d?aller chercher la petite bête. Tant pis pour ceux qui veulent faire l?autruche. Le tigre de l?océan Indien, la cyber-île, le paradis de Marc Twain, a mal. Dans ce pays où l?on croit qu?il y a « tout pour être heureux », il y a des gens qui ne s?en sortent pas, parfois par leur faute, parfois par celle des autres.

On ne cherche pas à culpabiliser ceux qui réussissent à la sueur de leur front mais dans un pays qui se dit solidaire, on ne peut pas rester indifférent à ceux qui plongent et entraînent leurs enfants avec. Ce dossier n?est qu?une partie de l?iceberg.

D?un côté, une guerre entre les A et les A+. De l?autre, des enfants qui n?ont jamais mis les pieds dans une école.

Ils ne sont pas déclarés à l?état civil. Ils n?existent même pas officiellement. « Zot papa conne zis boire », gronde la grand-mère. Et leur maman ? « Li oussi pareil, zot conne fer zenfan aster la pas lotte dimoune ki pou prend zot responsabilite. » Comme eux, il y en a d?autres. « Ena ene pake coumsa ici. Zot pas ale lekol. Zot parents pa intereses, zot ena lot problemes ou bien bane zenfant la pena manze. Couma zot pou ale aprane ventre vide », renchérissent les voisins.

Il y a le petit que nous avons rencontré au bord d?une rivière occupé à « frotter » ? sans savon ? son linge sur une roche. Il n?a pas été à l?école ce jour-là parce que « mo mama ine alle lopital Helvétia ». Il n?y a pas été hier non plus, il ne se souvient plus pourquoi. Il y a celui-là dont les chaussures sont maintenant étroites. « Ene sance li mette 39 pareil coma mo frere », explique la maman. Ainsi ce gosse emprunte les chaussures de son oncle mais quand ce dernier doit sortir, lui ne va pas à l?école !

Des enfants cherchent à manger dans les dépotoirs?

D?un côté, des maisons-châteaux et des voitures-avions. De l?autre, une petite chambre qu?on squatte dans une maison en construction laissée à l?abandon. Sinon, c?est une chambre en tôle prête à vous tomber sur la tête. ça sent le moisi, des vêtements traînent sur le lit, les mouches valsent au-dessus des têtes.

On a construit un « pic » quelque part dans ce buisson, quant à la salle de bains, connaît pas. Et puis, ils ne sont plus connectés ni à l?eau ni à l?électricité, ils n?ont pas payé leur facture. Ils prennent de l?eau « par touk » à la rivière ou chez un voisin, ils sont habitués à vivre dans « la marée noire ». Les repas, n?en parlons pas.

« Kan nou manze gramatin, nou pas manze asoir », raconte une vieille. « Parfois kan ena di riz pena cari, quand ena cari pena de l?huile », ajoute-t-elle. « On voit des enfants qui cherchent de quoi manger dans les dépo-toirs », dit une travailleuse sociale. Pour ce qui est de changer d?air, de se détendre, cela relève du rêve. Prendre le bus est un luxe. Ils n?ont jamais mis le pied au Caudan Watefront, par exemple. « Lot zour-la ti ena ene bis ti pe ale congre Réduit pou ene zafer feminine, noune profite pour alle promne », confie une mère qui donne le sein à son fils.

Les femmes ont les voisines et le papotage pour distraction. Les hommes ont les parties de cartes et le rhum comme passe-temps. Quand ce n?est pas la drogue ou les délits.

On pourrait continuer longuement sur les contrastes. D?un côté, ceux qui ne sont pas satisfaits de leurs conditions de travail, de l?autre ceux qui sont fatigués de frapper aux portes pour une place de « peintre ». D?un côté, ceux qu?on reçoit, de l?autre, ceux qu?on juge avant même qu?ils aient ouvert la bouche.

À qui la faute, cette misère physique qui engendre tant d?autres misères ?

À la fatalité de leur naissance, à l?injustice de la société, à leur absence de mérite et de volonté ? Quand on quitte les sentiers battus, les belles maisons, quand on pénètre dans les petites rues, on a l?impression que le mot « chance » renvoie à la loterie. Certains ont le gros lot, d?autres des lots de consolation et il y a ceux qui n?ont rien.

Ces personnes, campées dans un cercle vicieux, sont dans un tel imbroglio qu?il est difficile de déterminer où, comment et pourquoi tout cela a commencé. On sait juste que cela ne se terminera pas bien si rien n?est fait.

Celui qui boit, avance qu?au départ c?était pour noyer ses échecs dans sa recherche d?emploi. « Pou gagne ene place cleaner dans gouvernement bizin ena certificat. Be ki ou faire quand zame oune ale lecole », s?insurge un jeune. « Pena distraction ici. Zot ine arranze ene clib be zis ene kalite dimoune ki alle la dan, ça depend dan ki kan politik ou ete. De toute façon pena place pou tout ça dimoune la dans ca centre la », lance un autre. Plus loin, d?autres soutiennent qu?ils sont malades, invalides. « Mo gagne ene attaque, ou trouve sa de la main, narien bon, zot meme pas capave leve ene deksi. Li oussi pareil, dire li ta, to gagne gastrik, to pa capave travail. »

Les mamans non plus ne peuvent pas grand-chose, elles doivent veiller sur leurs bébés. « Ki ou croire la cotte nous reste pena aukene developman. Nou bizin alle loin pou gagne ene travail mais bane dimoune pale paye nous transport », se plaint un homme d?une quarantaine d?années. Si vous sortez de prison, c?est encore moins évident de trouver un travail.

Un laisser-aller sans retour

Conclusion ? C?est plus facile pour ceux qui ne sont pas dans ces situations de juger. Avec nos facultés intellectuelles, on se dit que si l?on était à leur place on ferait ceci ou cela. C?est vrai qu?il y a parfois un manque de volonté chez eux, qu?il y a de la paresse, que certains attendent trop que la providence les aide.

Ce qui nous a frappés, c?est cette incapacité de se battre, de réfléchir, ce laisser-aller sans retour. Ce qui est sûr, c?est qu?il faudra un travail de titan pour les retirer de là, pour faire que leurs enfants n?héritent pas du même sort. Mais l?espoir n?est pas perdu puisque dans tous ces quartiers pauvres, et parfois dans une même famille, se côtoient ceux qui ont réussi et ceux qui ont plongé.

La solution est peut-être moins dans une loi mais plus dans le courage de tendre une vraie perche à ces personnes et de cheminer avec elles jusqu?à ce qu?elles en sortent. Car se perdre en chemin est une chose courante. Il n?y a pas de doute, le travail est titanesque. Qui va s?y lancer ?

CAMP KENYA, LA MISERE A PLEIN NEZ

Lui habite à Camp Kenya dans le Sud. Il a épuisé Rs 400 000 (VRS) en quatre ans. Cela vous choque ? Il a sous sa responsabilité, une femme, trois filles dont deux séparées de leurs maris et six petits-enfants. Il aurait pu investir, disent certains, ouvrir une tabagie mais il ne l?a pas fait.

Chercher du travail ? « Mo ena 55 ans, mone touzour coupe canne an bas, couma mo pou capave dans ca laze la grimper pou alle fer maçon. Mo ti capave fer sekiriclean me zot get figir pou pren ou », plaide-t-il. Bilan, toute sa famille vit dans des conditions inhumaines et insalubres et personne ne bosse.

Dans la cour, traînent des pages de cahiers déchirés, des vêtements marinent dans des seaux d?eau sales, des ordures jonchent le sol, un matelas sent l?urine est suspendu sur une corde.

Dans la maison d?une pièce, il y a un coin cuisine, deux lits, une vitrine, « pena la table pou fer dévoir ». Les mouches ici circulent en troupe surtout sur la nourriture, les enfants pieds nus vont et viennent près du réchaud allumé par terre. Les grands vont à l?école quand les moyens le permettent sinon « zot badine ».

L?avenir est sombre pour ces gens qui n?ont ni eau, ni électricité. « Fer moi gagne ene biffe si ou ena » demande la maîtresse de « maison », « coumsa mo a acapave ramasse mo bane linz ».

C?est là son voeu.

PETER WHITE LANE,LA VICTOIRE DES SQUATTERS

On se bat à Peter White Lane, à Flacq. Brique après brique, on avance. « Noune vine habite la ena plis ki 18 ans. Pas ti ena la caze pou nous dan cite, pa ti ena place, ça l?endroit la ti bois, noune nettoye noune aranze nou la caze en tole la », racontent les habitants.

En d?autres mots, ils ont squatté le lieu. Ils n?étaient pas au bout de leurs peines, ils ont connu des inondations lors des grosses pluies, ils n?avaient ni eau ni électricité, ils allaient chercher de l?eau à la fontaine. Comme ils ne sont pas loin de la mer, ils allaient à la pêche pour gagner leur vie et petit à petit, ils ont commencé à construire des maisons en béton.

« Arpenter ine vini, zot ine poursuive nou, noune bizin paye caution pou nou pas alle fer prison me noune lager pou garde sa la terre », expliquent-ils.

De toute façon, ils n?avaient pas le choix, ils n?avaient pas d?autres endroits où aller. Finalement en juillet dernier, ils ont eu un contrat stipulant qu?ils pouvaient rester moyennant une somme à débourser par an.

Les habitants de Peter White Lane continuent leur chemin : « tire zuitre dans la mer », vendre des colliers sur la plage, ramasser des canettes et les revendre à des acheteurs de ferraille. Certains vivent encore dans une extrême misère.

D?autres jouent à cache-cache avec leurs enfants. Le matin, ils vagabondent, le soir ils squattent des « la caze saisi ». Celle qui travaillait à l?usine a dû arrêter, parce que ses enfants étaient laissés à eux-mêmes et que le gouvernement menaçait de les lui enlever mais aussi parce que « couma zot trouve ene dimoune vine cot moi zot dire mo pe fer move travail. »

La solidarité est de mise dans ce quartier où une quinzaine de familles est tassée. Leur combat à présent, c?est la route. Pour le moment, il n?y a pas d?asphalte. « Kan gro la pli, delo la mer desane, semin vine la bou. Kan zenfan pe alle lecole zot bizin lave zot lipie cotte dimoune kan zot ine arive dans boute semin », se plaignent-ils. Gageons qu?ils réussissent, car ce sont des gens qui n?abandonnent jamais.

VUILLEMIN, LA RUE DES LAMENTATIONS

C?est un après-midi comme les autres, petits, grands, jeunes, vieux déambulent dans les rues. « L?avenir sombre ici, pena activite, l?avenir en bas la boutique ek en plis sakene get so cote, pena solidarite », avance Cynthia, collégienne qui espère quitter Vuillemin, dans l?Est, dans quelques années.

Plus loin Dongoor, 71 ans, le son de cloche est tout aussi pessimiste :« L?endroit la dans bez, li paret lor map zis kan periode election, kan ine fini gagne ou la croix, bane politicien fone. » Dongoon travaille toujours pourtant, il cultive du piment, des bringelles et concède que « bane zenn zordi paress, zot pa le travaille la terr. Moi mone tout le temps fer ça, sans mette legan, mone fer mo sept zenfant lire coumsa. »

Son fils, qui a dans les 40 ans, ne travaille plus. Ancien employé de l?usine sucrière, il a reçu le VRS avec lequel il a acheté un camion et construit une écurie. « Bizin mette zanimo ladan mais casse la ine fini ek personne pas aide moi, couma mo pou fer. Mo le travail me pena soutien », lâche notre interlocuteur qui après sa partie de cartes, retrouvera ses amis au bar. Il attend en fait une aide du gouvernment et trouve finalement qu?il vaut mieux ne pas travailler. « Qui pou travaille ? Pou paie dette pays, pendant ki politicien pe diverti ? » Un autre jeune qui travaille à l?usine, ne se sent pas mieux loti. « Pas apel travail ça, appelle l?escalavaz. Ou travaille depui 7 h 30 ziska 11 h à soir pou deux cas. La oussi income tax pran ladan. »

Tous ces gens sont blasés, remplis d?amertume. Au fond, ceux qui veulent, se débrouillent malgré tout, ils « trace », comme ils disent. Les autres ont choisi d?attendre, de ne pas bouger, parce qu?ils considèrent que c?est au gouvernement de faire le pas. « Zot ti promette nous », disent-ils.

Dans les maisons, d?autres prennent leur mal en patience. Cette femme laboureur nourrit seule ses deux enfants, ce qui compte pour elle, c?est qu?ils ont à manger et qu?ils vont à l?école. « Kan zot ava vine grand zot ava aranze la caz. » Pour le moment, sa bicoque ne lui cause pas de problèmes.

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