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Du changement de population générale à créole?
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Du changement de population générale à créole?
«Nous avons demandé que le terme population générale soit remplacé dans la Constitution par le terme créole? Il faut que l?on se réveille pour dire notre ras-le-bol de voir notre identité étouffée dans un fourre-tout? La reconnaissance de l?identité créole est un droit fondamental. Rendez-nous notre identité», exhortait le père Jocelyn Grégoire au rassemblement de la Fédération des créoles mauriciens (FCM) le 1er mai dernier.
Pour le mouvement dirigé par le père Grégoire, cette demande est en priorité de nature identitaire. Afin de comprendre les implicites qui l?entourent, un retour en arrière est essentiel. «Au départ, population générale s?entendait au sens de citoyens. Par la suite, au recensement de 1946, la classification se fera en immigrants indiens et anciens esclaves alors que le reste de la population se retrouvera dans le groupe de population générale. Il y a eu d?autres classifications à d?autres époques comme blancs, gens de couleur et esclaves. Le premier véritable recensement de 1846 incluait les Indiens qui ne travaillaient pas dans l?industrie sucrière, les Chinois et les anciens esclaves qui avaient racheté leur liberté dans le groupe de population générale. C?est pour dire que l?expression de population générale n?avait initialement rien à faire avec l?identité», explique l?historien Jocelyn Chan Low.
Au moment de concevoir la Constitution du pays, population générale reviendra à englober tous ceux qui ne se retrouvent pas dans la catégorie des hindous, des musulmans et des «Sino-Mauriciens». «On a ainsi voulu associer tous ceux qui sont chrétiens et ceux qui ont une culture occidentale. Cela a bénéficié à l?élite blanche car c?était une manière de perpétuer la domination de la minorité blanche sur la majorité des anciens esclaves. On n?évoque pas les créoles descendants d?esclaves pour ce qu?ils sont. C?est toujours un malaise identitaire que de ne pas être reconnu pour ce qu?on est. On ne peut comprendre la revendication actuelle sans se référer à l?histoire», témoigne, pour sa part, l?abbé Alain Romaine, responsable de l?École de Catéchèse.
Inscrivant le débat dans le contexte du malaise créole, Arnaud Carpooran chargé de cours en linguistique à l?université de Maurice, soutient que l?action du père Grégoire est l?aboutissement de celle engagée par l'abbé Roger Cerveaux il y a 15 ans. «Depuis, la thématique de la créolité est devenue plus prononcée et le père Grégoire met des mots à une mouvance qui a été plutôt abstraite sinon taboue», ajoute Arnaud Carpooran qui constate que, 40 ans après l?indépendance, la question identitaire demeure toujours pertinente. «Nous sommes une nation qui se cherche en tenant compte des réalités identitaires plurielles.»
Itineraire du terme creole
Le créole est en soi une affirmation identitaire. «On est créole de fait mais on est aussi créole par choix», surenchérit l?abbé Romaine. Le créole ne s?inscrit pas nécessairement dans une religion. Au sein de la communauté ecclésiastique, on fait ainsi une différence entre l?appartenance religieuse et l?appartenance ethnique.
Ce point de vue s?inscrit dans une perspective anthropologique. Mais il y a des lectures culturelles et idéologiques qui abondent dans d?autres sens. La demande de la FCM s?inscrit dans une logique de compartimentage ethnique. C?est, dira Ashok Subron de Rezistans ek Alternativ, intégrer un système pour corriger une anomalie mais aussi pour renforcer ses traits d?ethnicité. «La proposition de Grégoire est un grave danger pour notre société? Il nous faut au contraire une nouvelle Constitution qui tournerait le dos au communautarisme. Ceux qui veulent maintenir la Constitution actuelle et renforcer la définition du concept de citoyenneté sur des bases ethniques et religieuses commettent une erreur politique puisque c?est contraire à la notion même du concept d?égalité des citoyens», fait, de son côté, remarquer Jack Bizlall du Mouvement du 1er mai.
Ramenant le débat au plan constitutionnel, Ashok Subron note que «seule la First Schedule de la Constitution propose des définitions communales et, cela, pour les seuls besoins du système de best-loser et non en fonction d?un quelconque besoin identitaire? Aujourd?hui, changer de classification impliquerait une remise en question du recensement de la population de 1972, l?unique occasion où le recensement se fait selon les quatre catégorisations de la First Schedule. La demande de Grégoire tend aussi à confirmer le système de best-loser». Le remplacement de population générale par créole, affirme en substance Jack Bizlall, exclurait tous ceux qui ne se retrouvent pas dans la nouvelle définition. Ce qui implique, par extension, une recherche de définition distincte pour chaque groupe. «La solution est dans une nouvelle Constitution», insiste-t-il. «Nous avons un choix à faire : entre l?élimination de toute référence communale dans la First Schedule ou un communalisme renforcé», souligne dans le même souffle Ashok Subron qui rappelle, en outre, que l?appellation «sino-mauricienne» ne renvoie pas à une religion.
Derrière la problématique, il y a tout l?itinéraire du terme même de créole. Péjoratif pour certains, il est devenu un outil de revendication et de légitimation. «Aujourd?hui, la créolité signifie ouverture. Automatiquement, elle ne peut exclure tous ceux qui se reconnaissent créoles? Indépendamment de Grégoire et de l?église, il y a un mouvement populaire. Désormais, il s?agit de prendre ce terme créole pour se reconstruire une identité positive», fait ressortir Arnaud Carpooran.
D?un côté, on veut voir une affirmation identitaire. De l?autre, une amplification du mal sectaire. Sans doute, dans un monde idéal, nous serions tous citoyens mauriciens?
QUESTIONS A? JOCELYN GREGOIRE
«Ma revendication est identitaire»
● Remplacer population générale par créole au sein de la Constitution. Quel est le sens de cette démarche ?
C?est une question identitaire même si elle a une portée politique. Je suis psychothérapeute exerçant aux États-Unis où je suis en contact avec certaines pratiques et les dernières recherches. Aux États-Unis, c?est la tendance désormais. Dans le monde du travail, il y a des cours de diversity and sensitivity. Si une personne ne sait pas où elle est enracinée, si on ne la prend pas pour ce qu?elle est, on risque de la voir perdre son identité, donc sa personnalité. Avec l?expression «population générale», on a mis le peuple créole dans un fourre-tout. C?est un peuple qui a été mis en situation de manque de son identité.
● Cette demande résout-elle pour autant la problématique créole ?
La démarche identitaire se fait par étapes. Changer population générale en créole n?est qu?une étape. Le plus important, c?est de pouvoir se dire : «Je suis créole et je n?ai pas honte de l?être.» Il faut continuer à chercher nos valeurs pour contribuer à la mosaïque mauricienne. Il va falloir découvrir nos différences pour entrer en dialogue et nous enrichir. La beauté d?un pays comme Maurice, c?est ce dialogue dans la diversité. C?est l?unité dans la diversité.
● N?aurait-il pas été plus approprié de militer en faveur d?une citoyenneté mauricienne plutôt que de poursuivre cette logique de classification ethnique ?
Citoyens mauriciens, c?est le rêve. Mais ma revendication ne s?inscrit pas dans une logique d?altérité. Ce n?est pas : il faut créole parce qu?il y a musulman ou hindou. Ma revendication est identitaire. On parle de l?île Maurice arc-en-ciel mais il n?y a pas d?arc-en-ciel si on ne nomme pas les couleurs. Être créole, c?est une manière de penser, d?agir, une vision de la vie.
● Vous citez des slogans comme «unité dans la diversité» ou «nation arc-en-ciel». De tels concepts n?ont garanti qu?une unité de façade?
Ma revendication est identitaire. On ne peut pas nier la différence. Au plan psychologique, c?est important de s?inscrire dans la Constitution surtout pour les créoles qui sont en quête d?une racine qu?ils ont perdu. C?est pourquoi le rêve des créoles, c?est de partir vers d?autres horizons car ils ont l?impression de ne pas avoir d?avenir ici. Une revalorisation à travers la Constitution, c?est reconnaître au créole sa place parce que, lui, il ne se sent pas population générale. Qu?on puisse se nommer, cela enrichit la personnalité.
● L?identité créole participe-t-elle de l?identité chrétienne ?
L?identité chrétienne, c?est une chose. L?identité créole, c?est une autre chose. C?est la raison pour laquelle je ne suis pas pour l?expression «créoles et autres chrétiens» car on va agrandir le fossé.
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