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Du besoin et de la méfiance des experts étrangers

30 décembre 2004, 00:00

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Tous les pays au monde reconnaissent l?importance d?une expertise étrangère. A Maurice, c?est un enjeu qui suscite continuellement des controverses.

Des syndicalistes qui se transforment, de l?avis de certains, en gardiens du statu quo aux politiques qui assument mal les décisions qu?ils ont, eux-mêmes, prises en passant par quelques hauts employés qui craignent pour leurs prébendes et privilèges, les acteurs locaux vivent mal leur rapport avec les experts étrangers.

La décision de les faire venir procède pourtant d?un constat simple : le manque de telles ressources au pays. Leur recrutement obéit également à un autre objectif. Celui-ci vise à venir au bout de certains réseaux de complicité, pour ne pas dire mafieux, qui pervertissent certains secteurs.

De la douane à la prison, à titre d?exemple, les tentatives pour un fonctionnement sain et intégré ont toujours buté sur nombre de problèmes. De la même manière, dans des secteurs naissants ou qui ont besoin d?une modernisation rapide, comme l?aviation civile ou le secteur des services, la nécessité d?un recours aux expertises étrangères se fait nettement sentir. Il y a un consensus à reconnaître ces faits mais, dans la pratique, les choses se passent autrement.

C?est ainsi qu?à la douane Bert Cunningham, à la prison Bill Duff et à l?aéroport Philip Cash, entre autres, ont été confronté à de multiples difficultés. A la douane, le Contrôleur Bert Cunningham devait initialement faire face à des résistances fortes. A l?aéroport, la nature de l?incendie de la voiture de Philip Cash, chief operations officer, fait l?objet d?une enquête pour déterminer si c?est un acte criminel. A la prison, la désignation de Bill Duff au poste de commissaire des prisons suscite des appréhensions et un certain sentiment de rejet.

Pour des cadres et employés mauriciens, la question se pose différemment. D?une part, on interroge souvent la capacité de ces étrangers à maîtriser les enjeux et le contexte locaux. ?Sont-ils utiles ces étrangers et même s?ils l?étaient, sont-ils indispensables ? Nous serions réduits à quoi s?il fallait conclure qu?ils sont utiles ou indispensables. A des imbéciles! A des incapables ! A la douane, on projette l?image que tous les douaniers sont corrompus au point qu?il faut un étranger pour combattre la fraude. Cette logique devrait nous pousser à conclure qu?il faudrait en faire autant à la Mauritius Commercial Bank. On ne peut imaginer l?atmosphère qui existe à la douane. Tout est entré dans la clandestinité. Tout est pratique de délation. Dans quel état se trouvera ce service demain ? Dans toutes les entreprises où se trouvent des étrangers, il existe des conflits entre eux et les Mauriciens?, clame, à cet effet, le syndicaliste Jack Bizlall.

C?est un argument qui revient souvent à toutes les sphères de la vie des sociétés et des institutions où ces étrangers sont appelés à travailler. Or, par subtilités et enjeux locaux, il faut souvent comprendre les concessions et autres jeux de pouvoir auxquels se prête le contexte local. C?est autant une question de rapport de force que de jeu de balance ethnique auxquels sont soumises les entreprises mauriciennes.

D?où l?étonnement de ces professionnels qui peuvent difficilement admettre le fait de maintenir à son poste un incompétent pour la seule raison qu?il est de telle ou telle appartenance ethnique. Cette ?réalité? mauricienne n?est pas gage de performance mais plutôt garante du système de représentativité. C?est la logique qui veut qu?on ne touche jamais à telles ou telles personnes. Toute tentative pour remettre en question la place qu?occupent ces personnes est d?ailleurs immédiatement suivie d?une conférence de presse d?une quelconque association socio-religieuse. Celle-ci va hurler à la discrimination et à la persécution. Une man?uvre suffisante pour retourner à la case de départ.

Renforcer le sentiment de rejet

Ce schéma se répète souvent à cause du pouvoir velléitaire des politiques. S?ils sont ceux qui prennent la décision de faire venir des compétences étrangères, ces politiques sont généralement les premiers à démontrer leurs limites dès qu?il est question de soutenir ces étrangers face au corporatisme et au conservatisme. Ils ne se privent pas d?ailleurs d?interroger le principe d?un tel recours aux étrangers dépendant du fait qu?ils soient au sein de l?opposition ou du gouvernement. Ce qui a surtout pour effet de renforcer le sentiment de rejet et de méfiance de la population.

Reste l?autre question sensible qui est souvent soulevée. Pourquoi investir des sommes faramineuses dans ces experts étrangers ? Leurs conditions de recrutement incluent, outre un salaire conséquent, d?autres outils de fonction qui font rêver dont, entre autres, la voiture, la résidence? S?il est vrai qu?il faut offrir des conditions aisées pour attirer des experts étrangers et, par conséquent, les inciter à venir s?installer sur des terres inconnues, il n?en demeure pas moins que ces conditions semblent toujours excessives aux yeux des acteurs locaux. ?Se pose la question des qualifications et de l?expérience de ces étrangers qui reçoivent des salaires princiers??, affirme ainsi Jack Bizlall.

Les opposants à leur arrivée sur le sol mauricien proposent aussi une lecture basée sur des données historiques. ?Prendre position contre le contrôle de nos entreprises et des départements de l?Etat par des étrangers est en soi un combat qui continue contre le colonialisme. A travers les pays du Tiers Monde, il existe cependant une situation ambiguë dans la mesure où cette lutte bute contre la politique de mondialisation qui porte en elle un processus de recolonisation de ces pays par les Etats dominants?, affirme, Jack Bizall.

Transfert de compétences

Pour les représentants syndicaux, il n?y a qu?une manière de traiter toute la problématique. Ces professionnels étrangers sont tous des agents du capitalisme et, à ce titre, des zélés anti-syndicalistes. Le syndicaliste Yousouf Sooklall nuance néanmoins sa position sur cette question.

?Il ne faut pas généraliser. Chaque contrat alloué aux étrangers nécessite une justification dans une transparence totale. Il faut d?abord établir que cette compétence n?est pas disponible sur le marché local. Chaque étranger doit représenter une valeur ajoutée et cela dans le cadre d?un contrat renouvelable à durée limitée. Ce doit être un échange avec un transfert de compétences. Ces critères ne sont pas suffisamment respectés à Maurice?, fait-il remarquer avant d?ajouter qu?en tant que syndicaliste, il ne fait pas une opposition systématique aux hauts cadres étrangers. ?Ce ne sont pas les personnes que nous contestons mais leurs méthodes de travail et leur réflexe anti-syndicaliste. Pour nous, c?est une question de principe. L?étranger coût cher. Une politique de formation doit être mise en place dans différents secteurs afin de pourvoir à nos besoins. Il existe aussi l?option qui consiste à envoyer les Mauriciens à l?étranger pour acquérir une expertise?, soutient-il.

Sans faire l?apologie ou le procès des experts étrangers, il importe aujourd?hui de comprendre un mécanisme qui livre les profonds secrets du mode de fonctionnement de nombreuses sociétés et institutions mauriciennes. La cybercité a été lancée avant qu?il n?y ait eu une prise de conscience sur le manque de ressources humaines locales pour la faire tourner. Savoir apprendre de ses erreurs est le propre des grands et de ceux qui ont une réelle ambition pour leur pays.

?S?il est vrai qu?il faut offrir des conditions aisées pour attirer des experts étrangers et, par conséquent, les inciter à venir s?installer sur des terres inconnues, il n?en demeure pas moins que ces conditions semblent toujours excessives aux yeux des acteurs locaux.?

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