Publicité
Dorine : « Mo bonom finn touy mo papa »
Une route tortueuse débouche sur la plage publique du Bouchon. Juste avant la bande de sable et les vagues qui déferlent, se dresse une maison en construction.
C?est entre les quatre murs décrépits de la bicoque, dans un décor glauque, que s?est produit un crime atroce dimanche dernier. Jacques May Lavoye s?est acharné sur son beau-père, Jérôme Desmarais, 59 ans, lui plantant un couteau dans le c?ur à plusieurs reprises.
Les rigoles de sang laissées par Jérôme témoignent de la violence du crime, même si elles ne sont maintenant que des croûtes brunes qui constellent le sol. Anéantie, Dorine fixe le tracé macabre, vestige du dernier trajet de son père avant qu?il n?agonise dans ses bras.
« Mo mari finn touy mo papa », laisse-t-elle échapper en saisissant un oreiller ensanglanté laissé sous le manguier. Il va falloir le jeter au feu. Et effacer toutes ces traces de ce sang qui lui rappelle sans cesse que c?est son propre époux qui a assassiné... son père.
<B>Mariés un an après leur premier slow</B>
Dorine, 35 ans, ne sait plus quoi dire à ses proches pour expliquer ce crime. Cela doit bien faire quatre ans qu?elle vivait séparée de l?homme qu?elle avait rencontré dans un bal alors qu?elle n?avait que 19 ans.
C?était l?amour fou et ils se sont mariés un an après leur premier slow.
« Kan nu ti zeness tou ti bon? » Jacques gagnait tant bien que mal sa vie comme maçon. Bien sûr, tout n?était pas rose, mais il fallait bien s?accrocher.
Quelques années plus tard, le couple s?est installé au Bouchon avec leurs deux enfants, délaissant le village natal de Jacques, Mahébourg, quand Jérôme, grand seigneur, leur offre un lopin de terre attenant au terrain familial.
Mais dans le couple Lavoye, ce n?était plus le grand amour. Le temps faisait son ?uvre. Petit à petit, Jacques avait perdu goût au travail, préférant la compagnie d?amis plutôt portés sur la bouteille. « Mo pa kone kin finn pous li bwar. Tou letan mo truv li, li sou. »
Dorine a bien tenté de le raisonner. Mais à quoi bon, il avait fait le choix de la bouteille. De guerre lasse, Dorine l?a mis au pied du mur : désormais, ils feraient chambre à part.
Ce que Jacques n?a pas du tout digéré. Sous influence de l?alcool, il battait souvent Dorine comme plâtre. « Linn deza fann mo soursi », confie-t-elle, en passant l?index sur son arcade sourcilière.
Bougeant le bras droit, elle raconte comment un jour il l?a tellement battue qu?elle ne parvenait même plus à remuer le bras. « Li ti violan. Kan so kriz pran, li ras tou difil kouran, li kraz tou vit kyena. »
C?était plus qu?elle ne pouvait en supporter. Après des allées et venues au poste de police de la localité, elle a réclamé un Protection Order contre lui.
Mais Jacques avait construit la maison qu?il n?avait jamais pu terminer. Une des pièces habitables devait donc lui revenir. Bon gré, mal gré, Dorine cohabite alors avec lui. Mais Jacques n?a de cesse de la menacer de mort.
Pour nourrir et payer la scolarité de ses enfants, âgés de 15 et de 12 ans, Dorine travaille comme femme de ménage et fait de la vannerie. Parfois, elle n?arrive pas à joindre les deux bouts, mais son père est toujours là pour l?épauler.
Avec ses enfants, elle dîne chaque soir chez Jérôme. « Sak foi mo bolom ti pe dir mwa mo gete kouma to pou fer kan to papa pa pou la. Sa ve dir ki li ti ena sa move lespri la dan so latet », tente d?expliquer Dorine.
Jacques n?avait pas seulement la main leste, il était aussi animé d?un instinct meurtrier. Une semaine avant qu?il ne tue Jérôme, il venait d?être condamné, par la cour de Mahébourg, à payer Rs 600 d?amende et Rs 100 de frais pour damaging goods and chattels.
« Mo dimann mwa kouma lazistis travay. Apre tu seki minis Navarre pe dir, get kinn arive. Zak inn met dife ar bonbonn gaz et li ti pe rode eklat lakaz. Linn bril tou mo linz. Kan inn gaign zizman, line vinn riy dan mo figir : ?ki dir to ti kwar mo pou al andan?. » Le calvaire de la jeune femme ne faisait qu?empirer. « Enn veritab martir monn pase ar li .» Mais elle préférait l?ignorer, trouvant refuge chez son vieux père en attendant que la tempête se calme.
Ce 5 juin, comme à son habitude, Dorine et ses deux enfants partent prendre leur repas chez Jérôme.
Lorsqu?elle y pense, elle ne sait pas exactement ce qui s?est passé ce soir-là. Elle était dans la cuisine avec sa mère quand soudain elle a entendu un gémissement.
« Monn tann oumpf oumpf. Mo nek trouv mo papa tombe. Monn krie, monn dir papi ki sann la inn fer toi sa ? Li pa pe kapav reponn. Noun trouv tras disan e sa inn amenn nou kot moi. Lakaz ti vid et Zak pa ti la, nounn kone lerla? »
Affalé dans une mare de sang, Jérôme agonise. Le Samu est appelé, mais il est trop tard. Jérôme meurt quelques minutes après son arrivée à l?hôpital de Rose-Belle.
Le malheureux a été lardé de coups de couteau par son gendre. Il n?avait aucune chance, ayant été atteint à la poitrine et l?estomac. Le coup fatal lui a été porté au c?ur, selon l?autopsie pratiquée par le médecin légiste Sudesh Kumar Gungadin.
Ce dimanche funeste restera à jamais gravé dans la mémoire de Dorine. Si son fou furieux de mari avait été mis à l?ombre, son père serait là. Mais le destin en a décidé autrement.
<B>Affronter les siens</B>
Lors d?une discussion, Jacques a saisi un plat et l?a brisé sur la tête de Jérôme avant de se jeter sur lui avec un couteau de cuisine. Après avoir tenté de s?échapper, Jacques s?est rendu à la police de Plaine-Magnien, son arme à la main. Désormais, Dorine s?interroge sur son avenir. Comment va-t-elle affronter les siens et sa vie déjà pleine d?embûches sans la présence de celui qui l?a élevée ?
Elle reste prostrée face à sa maison au bout du chemin menant à la plage, regardant son fils qui sort d?une des pièces sombres en frissonnant.
« Mo nepli kapav get sa lakaz la. Mo per pu alle la dan », soupire Dorine en voyant les traces de sang encore restées sur le sol? La maison restera inachevée, maudite à jamais.
Publicité
Publicité
Les plus récents